Zoé

Je m’appelle Zoé et j’habite à Pantin près de Paris. Dans le 93 ou le 9-3 ou encore
la zone. Quiconque a déjà entendu parler de ce département peut aisément mettre
des qualificatifs qui s’apparentent à des clichés.

NTM, les violences quotidiennes, la
drogue, les zones de non-droit, les quartiers et cités où la police ne met plus les
pieds. Bref ! J’avais déjà tout entendu ! Mais je pourrais aussi vous parler de la
générosité des gens qui y habitent, des marchés colorés du samedi matin et de leurs
odeurs si appétissantes reflétant le melting-pot de cette population que j’adorais. Je
ne déménagerais pour rien au monde. Je logeais dans un appartement proche du
canal de l’Ourcq que j’avais acheté il y a quelques années. Je crois que c’est aussi
une des raisons pour lesquelles je ne déménagerais pas vu les prix exorbitants
pratiqués autour et dans Paris. Cet appartement était petit mais fonctionnel, il
abritait ma vie de célibataire endurcie par le manque de temps que je pouvais
consacrer à de potentielles conquêtes et à une histoire personnelle quelque peu
torturée.
J’avais fondé une société de vente de vêtements en ligne. Pour des raisons
pratiques, j’avais aménagé mon bureau dans l’appartement de ma mère, beaucoup
plus grand que le mien et situé dans le 17ème arrondissement, proche de la place des
Ternes. Ma mère travaillait la journée en tant qu’infirmière, je pouvais donc bosser
tranquillement sur mon aventure entrepreneuriale. Mes parents s’étaient séparés
alors que je n’étais encore qu’un bébé. D’après ma mère, il ne souhaitait pas
assumer son statut de père…Depuis elle avait eu des aventures sans lendemain
hormis une qui avait duré plusieurs années mais qui était désormais terminée.
J’arrivais justement chez ma mère, je franchis la porte cochère et montais les 2
étages. Il était tôt et elle n’était pas encore partie.
—Coucou ! C’est moi ! dis-je en claquant la porte derrière moi.
—Dans la cuisine ! Café ? me répondit ma mère.
Je passais le seuil de la cuisine et la vit en train de me servir un café dans un
immense mug. Comme je l’aimais. Sans sucre et avec une pointe de lait.
—C’est pas de refus ! Il n’est que 9h mais je suis déjà vannée !
—Il s’appelle comment ? dit-elle en souriant tout en me tendant le mug d’où
s’échappait un filet de fumée.
—Il s’appelle juste insomnie en ce moment ! lui répondis-je en l’embrassant sur la
joue. Elle aurait préféré que je lui dise un prénom. Sacrée maman ! Elle s’inquiétait
juste pour sa fille unique mais également pour son statut de grand-mère qu’elle
souhaitait avoir.
—Comment vas-tu ma chérie ! me lança-t-elle.
—Je vais bien ! lui répondis-je.
—Quand est-ce que tu vas me présenter quelqu’un ?
—Pffff ! Bah quand je l’aurais rencontré ! lui dis-je en riant.
Elle me lança un regard moitié désespéré moitié énervé, finit son café puis prit ses
affaires. C’était l’heure de partir.
—Je te souhaite une bonne journée ! me dit-elle en m’embrassant sur le front.
Je lui souhaitais également une bonne journée et me plongeais dans le travail. Je
devais faire un point sur l’abonnement à la newsletter et contrôler un peu ce qui se
passait sur les réseaux sociaux.
Au moment où ma mère allait partir, elle revint dans le salon.
—Ah oui ! J’allais oublier, faut que tu rappelles Marie, elle a téléphoné juste avant
que tu n’arrives.
—Ah merde ! c’est vrai ! Je devais déjà la rappeler hier soir et j’ai complètement
zappé. J’essaierais à la pause déj sinon je la vois ce soir de toute façon !
La journée passa comme beaucoup de journées passaient en ce moment. Travail,
travail, travail ! Je lançais ma boîte et je ne pouvais pas me permettre de me reposer
vu que j’avais engagé toutes mes économies dans ce projet. Il fallait obtenir des
résultats. Je me poserais plus tard.
Je quittais le domicile de ma mère et filais vite poser mes affaires à la maison,
prendre une douche et ensuite je devais rejoindre mes potes de toujours, mes 3
pétasses comme je les appelais. Il y avait Fred, puis Marie et enfin Angélique. 3
nanas avec qui il m’arrivait de faire les 400 coups.
Je retrouvais donc 2 de mes 3 pétasses attablées en terrasse d’un bar où nous avions
nos habitudes. Je commandais un café pour commencer sinon je n’allais pas tenir le
rythme de la soirée. Fred et Angélique en étaient déjà à leur deuxième tournée.
Elles tournaient au vin. Rouge pour ce soir mais croyez-moi ces deux-là avaient
déjà goûté toutes les couleurs en matière de jus de raisin. Quant à Marie, elle n’était
pas là. Je me demandais bien pourquoi et aucune de nous trois n’avait de messages
ou d’appels en absence. Elle m’avait dit pourtant, ce midi quand je l’avais enfin
appelée, qu’elle serait présente ce soir. Son téléphone était sur répondeur direct.
Elle n’avait peut-être plus de batterie ou ne captait pas. Je passerais chez elle si
jamais elle ne venait pas ce soir. Un mauvais pressentiment parcourut mon échine.
Vite dissipé par la grande gueule de Fred qui nous racontait la nuit qu’elle avait
passé avec l’expert-comptable d’une des sociétés qui logeaient dans l’espace de coworking où elle avait également installé sa boîte. Expert-comptable sur le papier
c’était déjà pas très bandant. Mais quand en plus, les actes se joignaient aux
représentations qu’on pouvait avoir de ces métiers, il y avait le risque de s’en
amuser…mais le lendemain. Fred pensait même s’être endormie pendant. On a
éclaté de rire.
Je quittais mes deux amies, vaincue par l’insomnie de la nuit dernière et rentrait
chez moi. Arrivée, après avoir grimpé les 7 étages, je pris mon téléphone, mis mon
casque et m’accordais quelques minutes d’opéra. Celui de Carl Orff : Carmina
Burana. Je l’adorais. Quelle puissance, quelle violence ! J’étais épuisé et je savais que
je ne pourrais écouter l’intégralité mais par chance, Carl débutait son œuvre par le
morceau phare : O Fortuna. Cela suffisait à me mettre en transe. Je m’allongeais sur
le lit encore toute habillée et m’endormais rapidement malgré ce bon vieux Carl.
Le lendemain matin, je me décidais d’aller voir Marie. Nous étions samedi et je
savais qu’elle serait seule chez elle. Marco, son mec musicien, répétait souvent les
week-ends avec les membres de son groupe.
Marie vivait un enfer avec lui. Marco avait sorti le grand jeu pour obtenir Marie. Il
lui avait joué le rôle de l’homme idéal, attentionné, gentil mais cela n’avait pas duré
longtemps. Un soir, il était rentré complètement saoul et l’avait frappé parce qu’elle
avait eu le malheur de faire tomber sa guitare en rangeant le bureau où il entreposait
ses instruments. Il s’en était excusé le lendemain matin mais le mal était fait. Et ce
mal allait malheureusement revenir souvent. Beaucoup trop souvent. Mais cette
conne de Marie l’aimait et, devant nous, lui trouvait des excuses que nous ne
pouvions plus accepter.
Arrivée devant la porte de son appartement, je sonnais. Elle vint m’ouvrir. Je vis
tout de suite le visage tuméfié de ma petite Marie, ce qui expliquait son absence
d’hier soir. Cette raclure avait recommencé. Je n’en pouvais plus. Il fallait que cela
cesse.
—Putain Marie ! dis-je en passant le seuil de la porte.
—Je vais bien ! me dit-elle avec un petit sourire qui masquait à peine sa lèvre
ouverte et sa pommette violacée. Elle referma derrière moi.
—Mais non, tu ne vas pas bien justement ! ça ne va plus ! Faut que ça s’arrête !
—Je sais. Ça va s’arrêter ! J’ai juste merdé avec sa guitare ! me répondit-elle.
—Sa guitare ? Mais je l’emmerde sa guitare ! Tu plaisantes j’espère ? ça ne peut plus
durer ma chérie. Faut penser à porter plainte maintenant.
—Je peux..je peux pas Zoé ! dit Marie entre deux sanglots.
—Mais pourquoi ? T’en as pas marre de tout ça ?
—J’ai peur. C’est tout, j’ai peur…
J’ai passé la journée avec Marie à essayer de la convaincre d’aller au commissariat
afin de dénoncer enfin cette merde mais elle ne voulait pas. Une fois de plus elle
était persuadée qu’il allait changer. Que tout redeviendrait beau comme au premier
jour. J’y serais bien allée à sa place mais cela n’aurait servi à rien sans son
témoignage. J’étais vraiment mal car je savais qu’en ne disant rien, quelque part,
mon silence cautionnait ces horreurs.
Et puis tout cela me ramenait à quelque chose de plus personnel. Quelque chose de
plus intime, vraiment très intime. Les arrivées impromptues de mon beau-père dans
ma chambre alors que je n’avais que 9 ans. Il venait toujours à l’heure du bain ou de
la douche que je prenais le soir. Il me demandait de me déshabiller et me regardait,
le sourire en coin. Ma mère, infirmière, finissait tard voire travaillait de nuit donc
n’était jamais là quand il posait ses mains sur mon petit corps d’enfant. Cela dura
quatre ans. Et pendant quatre ans, je n’ai jamais rien dit à ma mère car il me
racontait que cela la rendrait malheureuse et qu’il ne faisait rien de mal. Au
contraire, selon lui, on se faisait du bien et que cela devait rester notre petit secret.
Au bout de quatre ans, il avait arrêté. Il avait retrouvé un emploi en tant
qu’infirmier au sein d’un hôpital, je crois. Comme cela lui arrivait de travailler de
nuit, ma mère avait changé ses horaires. Par la force des choses cela avait cessé. Ma
mère et lui s’étaient enfin séparés il y a sept ans. Je n’avais pas pour autant voulu en
parler à ma mère. Elle aurait culpabilisé de ne pas avoir pu être là pour défendre sa
fille alors qu’elle se tuait à la tâche. Et bien sûr je ne voyais plus mon beau-père
mais le souvenir de sa voix me glaçait le sang quand il me disait en rentrant dans la
salle de bain ou dans ma chambre :
—C’est l’heure du bain mon p’tit sucre ! On va commencer par se déshabiller,
d’accord ?
Ensuite, il refermait la porte. Dans mes souvenirs, le pire était d’affronter son
regard alors qu’il s’approchait lentement de moi. Je voyais dans ses yeux qu’il savait
ce qu’il allait me faire. Et il voyait dans les miens que je le savais également. J’étais
pétrifié lorsque sa main se posait sur mon épaule. J’étais seule au monde…
Il fallait que je laisse Marie car je devais justement dîner avec ma mère ce soir et
bien évidemment j’étais complètement en décalage avec l’ordre du jour que je
m’étais fixé. J’aurais bien proposé à Marie de m’accompagner mais je savais que ma
mère l’aurait bombardé de questions et de conseils en la voyant arriver avec ses
hématomes. Je ne voulais pas d’une soirée pathos, j’épargnais au moins cela à ma
pauvre Marie, elle n’en avait pas besoin en ce moment.
Je passais donc la soirée avec ma mère en repensant, au cours du dîner, à son ex et
à ce qu’il s’était passé il y a plusieurs années. Je cachais ma souffrance derrière des
anecdotes professionnelles qui la faisaient rire. Et puis j’ai pensé à Marie et son
connard de mec, Marco. Si elle ne disait rien, il resterait impuni. Je faisais l’analogie
avec ma situation. Je n’avais rien dit et l’ex de ma mère n’avait pas été inquiété. Ce
que je n’avais pas été capable de faire pour moi, je souhaitais le faire pour Marie. A
travers cette quête vengeresse, je soignais sûrement mes propres maux. Peu
importe ! Il fallait que j’agisse…
O Fortuna se promenait en moi pendant que prenions le dessert. Je n’étais plus là
psychiquement mais ma mère n’en vit rien ou alors n’en dit rien. La fin du dîner fut
assez étrange. En tout cas pour moi. J’avais cet opéra dans la tête qui se mêlait à des
idées assez violentes matérialisées par des images dont je ne pouvais pas me
débarrasser. J’étais perturbé. Je devais accélérer cette fin de repas.
Alors que je mettais les couverts dans le lave-vaisselle, je vis des couteaux de cuisine
aimantés sur la crédence. Couteaux que j’avais offert à ma mère pour son
anniversaire. Un frisson me parcourra alors que Carmina Burana montait en
puissance. Je finis de débarrasser la table et embrassais ma mère en la remerciant. Je
la quittais avec cette idée en tête qui ne faisait que croître.
Il était 23h15 et je savais que Marco jouait ce soir. Marie me l’avait dit. J’avais
même le lieu. Inconsciemment j’étais déjà sur le trajet pour m’y rendre. Qu’est-ce
que j’allais pouvoir faire une fois arrivée là-bas ? Je me faisais le scénario du film.
J’avais mis mon casque afin de conjurer cette musique qui m’accompagnait depuis
la fin du dîner. Peut-être que l’écouter serait salvateur pour moi. Le morceau qui
arrivait était le 15ème de l’œuvre : In taberna quando sumus. Les deux premières
minutes sont tellement intenses. La musique s’accélérait et les voix masculines se
mettaient au diapason de mes pas. J’avais l’impression que rien ne pouvait se mettre
entre moi et Marco.
Ça y est ! Je venais d’arriver au pub en question. Je retirais mon casque et je
remisais Carl dans un coin de ma tête. J’entendais le bruit étouffé des accords de
guitare et de la grosse caisse de la batterie. Ce bruit devint plus strident quand
j’ouvris la porte. La chaleur des lieux prit tout mon être et contrastait avec la
fraîcheur extérieure. J’enlevais mon manteau et mon écharpe. Je me dirigeais vers le
comptoir et demandais une bière. Une blonde. Le serveur me fit répéter n’ayant pas
entendu la commande, elle aussi étouffée par la musique. J’avais repéré Marco. Le
concert allait bientôt prendre fin. Les souffrances de Marie aussi. Enfin j’espérais.
Je restais accoudée au comptoir faute de place assise. Je tremblais de peur. De cette
peur inhérente aux actions que l’on pouvait commettre sans en mesurer toutes les
conséquences ou alors en ne voulant pas les accepter. De cette peur lorsque l’on se
découvre sous un autre jour.
Le concert venait de se terminer après quelques rappels, obligatoires pour tout
artiste qui se respecte. Les musiciens, après avoir remercié le public, commençaient
à ranger leurs instruments, les amplis et les câbles ce qui retardait un peu mon plan
mais je n’en étais pas mécontente. Je me posais encore la question de ma présence
ici. J’attendais un signal. Un signal qui me dirait que le moment était arrivé, que
c’était maintenant. Ce moment arriva. Marco se dirigea seul vers l’arrière salle où le
groupe avait pris ses quartiers afin de se poser après le concert. Les autres membres
étaient encore en plein rangement pour certains et en discussion avec des pseudos
fans pour les autres. Je me levais machinalement et me dirigeais, à mon tour, de
façon mécanique vers cette pièce. Les secondes qui me séparaient de ma rencontre
avec Marco me semblaient être des heures.
J’avais remis mon casque. O Fortuna se déchaînait à nouveau dans mes oreilles. Je
fendais la foule agglutinée près du comptoir. Je bousculais ces obstacles humains
sans me retourner ni même essayer de lire sur leurs lèvres, les quelques douceurs
qu’ils pouvaient me balancer à mon passage en force.
Je poussais la porte et vit Marco assis sur une chaise, qui buvait une petite bouteille
d’eau. Ma première réaction fut de me dire qu’il était très beau mec ! Mais je n’étais
pas là pour draguer le mec de ma copine. Et puis surtout pas lui !
Il me salua avec étonnement. Il marmonna quelque chose que je n’entendis pas.
Carl était le seul qui me parlait et que j’écoutais ce soir.
Je souriais en continuant d’avancer vers lui qui n’avait pas bougé de sa chaise.
Il tentait à nouveau de rentrer en contact avec moi. Je persévérais dans mon
mutisme. Je jetais mon manteau et mon écharpe sur la table qui se trouvait devant
moi alors que la musique allait crescendo et parcourait tout mon être. J’étais comme
possédée. Je ne voyais plus que lui dans la pièce.
Dorénavant, il manquerait un couteau sur la crédence de la cuisine de mère.
Voilà à quoi je pensais en me rapprochant de Marco qui venait de se lever. Ce
couteau, je le sortis de mon sac et, avant qu’il ne puisse réagir, le plantais dans son
abdomen. A plusieurs reprises. Avec une violence inouïe et une force décuplée par
ma rage. A cet instant précis je pensais à mon ex beau-père.
L’instrumental de Carl avait redoublé de puissance.
Marco avait vacillé sous les coups de boutoirs. J’étais maintenant sur lui et je
continuais mon œuvre salvatrice. Je frappais encore et encore et encore et
encore…Le sang avait recouvert son torse. Il m’avait recouvert également. Mes
mains, mes bras, mon visage et mes cheveux. Je n’avais plus peur. J’étais comme
satisfaite de pouvoir me baigner dans son sang. Je ne m’entendais pas mais je
hurlais. Mes cris se mélangeaient aux chants qui avaient des allures de fin du
monde. En tout cas la fin d’un monde. Celui de Marco.
Je pleurais. Mes larmes se rejoignaient pour donner naissances à des rivières
ensanglantées, colorées par ce liquide vital qui, petit à petit, désertait le corps de
Marco. Et je frappais. Encore et encore et encore et encore…
Il était mort depuis longtemps maintenant mais je m’acharnais. J’avais
complètement ouvert son ventre et je continuais. Des morceaux de chair et
d’organes jonchaient maintenant le sol. J’en avais également sur moi.
Mes hurlements avaient été couverts par la playlist du pub qui faisait suite au
concert mais un membre du groupe avait dû rentrer sans que je ne m’en aperçoive
et avait dû appeler la police puisque je sentais que l’on m’agrippait violemment et
que l’on me tirait vers l’arrière. Malgré la violence avec laquelle on me retirait de ma
proie, j’avais l’impression que le film était tourné au ralenti. Une sensation étrange.
Le couteau tomba au sol. Dans un bruit métallique que je n’entendais pas mais que
je devinais. J’étais fatiguée…
O Fortuna venait de se terminer dans une orgie musicale ponctuée de chants
devenus sacrés l’espace d’un instant. Un vrai délire apocalyptique !
Je sentais que l’on me plaquait au sol et qu’on me serrait les poignets. On me
menottait. En tout cas, c’est ce que je pensais. Je ne devinais plus ce qu’il se passait.
Je perdis connaissance…
Je ne savais plus depuis combien de temps j’étais là…
J’errais dans les couloirs de cette unité psychiatrique, l’air hagard, l’esprit embrumé
par je ne sais quelle chimie pharmaceutique. Je faisais ce que l’on me disait de faire,
je mangeais ce que l’on me disait de manger et j’acceptais toutes les saloperies qu’ils
me filaient par intraveineuse. J’avais perdu toute résistance.
Quelques temps après mon arrivée, le corps médical me jugea apte à recevoir
quelques visites. Ma mère fut bien évidemment la première. Je fus conduite dans
une salle et installée sur une chaise. Tout était calme. Seul le bruit d’un néon
défectueux venait rompre le silence. Un silence insupportable. Celui de la folie.
Ma mère rentra et fût décomposé à ma vue.
Elle me regardait en se demandant, j’imagine, comment j’avais pu faire ça. Elle
devait peut-être également s’en vouloir. S’en vouloir de ne pas avoir été là. Pour
deviner. Elle imaginait peut-être qu’elle aurait pu me sauver en m’évitant tout ça.
Je ne sais pas si elle aurait pu. Je ne savais plus grand-chose en ce moment. Je
souriais. Un sourire désespérant. J’avais la bouche pâteuse. Un petit filet d’un
liquide blanchâtre coulait sur mes lèvres puis vint tomber sur mon menton. Elle
prit un mouchoir en papier, se leva, fit le tour de la table qui nous séparait puis,
dans la plus grande des délicatesses, m’essuya et m’embrassa le front. Elle se
rassied.
Elle ne parlait pas. Qu’il y avait-il à dire de toute façon ? Rien.
Elle me fixait. Avec ses yeux remplis de larmes.
Je souriais.
Je ne savais pas depuis combien de temps elle était là quand je me mis à balbutier
quelques mots.
—Il…Il…là…
—Comment ? me dit-elle en n’ayant pas compris un traître mot.
—Il…est…là…je…je…le sens dis-je à nouveau.
—Mais qui ? Zoé ? Qui est là ? dit-elle interloqué.
—Je…je t’aime…maman…lui répondais-je alors que ma tête basculait tout
doucement et sans raison du côté gauche.
L’infirmier frappa à la porte, entra et signifia la fin de la visite. Elle se leva,
m’embrassa à nouveau mais cette fois sur la joue. Je tournais la tête et le regardais
en souriant…
—Je t’aime aussi Zoé ! Je serais toujours là ma fille ! me dit-elle alors qu’elle me
serrait dans ses bras.
—Sauve-moi…s’il…s’il te plaît ! Sauve-moi…implorais-je ma mère.
—Je reviendrais demain ma Zoé ! C’est promis ! me répondit-elle alors que
quelques larmes roulaient le long de ses yeux.
Une fois ma mère partie, une infirmière me ramena dans ma chambre. Il était
l’heure que je prenne mes médicaments. J’irais ensuite me laver et puis je dînerais
avant de me coucher. Comme d’habitude.
J’avais des éclairs de lucidité. C’était tout bonnement affreux et inhumain de les
vivre au sein de cette prison chimique. J’aurais préféré ne pas les avoir.
J’avais pris mon traitement. J’attendais que l’on vienne me chercher pour
m’emmener aux douches puis au réfectoire. Une infirmière arriva dans ma
chambre. Elle était accompagnée d’un de ses collègues qui était là pour surveiller
que tout irait bien. Que je ne parte pas en vrille. Impossible avec tous ces médocs
mais c’était le protocole.
Nous venions d’arriver dans les douches.
Alors que l’infirmière m’aidait à me déshabiller, j’entendis une voix venue d’outretombe qui glaça tout mon être et me fit redevenir lucide l’espace d’un instant.
C’était la voix de son collègue qui, sortant de la pénombre, apparut à quelques
mètres de moi. Je connaissais cette voix…Je connaissais ce sourire qui déformait ce
visage…Non ce n’était pas possible !!!
—C’est l’heure du bain mon p’tit sucre ! dit l’infirmier tout en fermant la porte…
FIN

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