YOSHIMURA Akira, Un dîner en bateau

Présentation de l’éditeur : Enfant pendant la guerre mais de santé fragile, le narrateur-auteur de ce livre échappe à l’armée et poursuit ses études. Devenu adulte, il incarne la chance plus ou moins confortable de ne pas avoir été l’acteur ou le témoin du pire. D’où quelques pointes d’absurde et d’ironie dans ses récits. Contemplatif, il se souvient de Tokyo : les incendies, les déménagements incessants, les expéditions en campagne pour trouver du riz, les usines de ses frères, où il travaillait adolescent en alternance avec l’école, les attirances pour les poissons rouges que chacun élevait en gage de protection face à la mort. Mais les dix nouvelles qui composent ce recueil ne s’inscrivent jamais sous le signe de la terreur, tant le narrateur lui préfère l’événement furtif du souvenir, telle l’image de ce bimoteur de combat par le hublot duquel, enfant, il a aperçu les visages de deux jeunes soldats américains… Maître du regard poétique posé sur son pays traversé par les guerres, malmené par les incidents climatiques ou sismiques, Yoshimura excelle dans l’art de dire l’émotion humaine, sa sensibilité mais aussi son énergie vitale face à l’inévitable. Empreinte de réminiscences et d’étrangeté, toujours à distance du pathos, sa langue est d’une puissance peu commune.

Mon avis : Akira Yoshimura est un auteur que j’ai découvert par le très étrange et prenant Naufrages. Et je n’ai pas continué la lecture de son œuvre, pas par refus, mais par manque d’occasions. Jusqu’à ce que je tombe sur ce recueil de nouvelles. Or, en ce moment, je préfère le format court, plus adapté à mon esprit surchargé. C’est sans a priori que j’ai entamé la lecture de ces textes assez brefs, sans même connaître les thèmes abordés.

En fait, ces nouvelles sont en grande partie autobiographique et l’on y découvre par exemple la jeunesse d’Akira Yoshimura en pleine guerre. Mais aussi ses relations avec sa famille. Et l’avancée de l’âge, avec son cortège de maux et de maladies, de décès et donc d’enterrements. Et enfin la nature, thème classique de la littérature japonaise. La narration possède un rythme qui ménage la contemplation et l’action. Très peu de temps morts, des sauts dans le temps parfois, beaucoup d’expressions des sentiments du narrateur, de ses doutes de ses réflexions. Ces qualités m’ont rendu la lecture de ce recueil plaisante et enrichissante.

Ce recueil peut très bien se lire sans avoir une connaissance du reste de l’œuvre d’Akira Yohimura.

« Poissons rouges » : nouvelle inaugurale, ce texte raconte les efforts fournis par le narrateur-auteur pour ne pas se faire incorporer dans l’armée japonaise au moment de la Guerre du Pacifique, alors qu’il était encore lycéen. Sa santé précaire ne lui permettant pas, finalement, d’y échapper, il recherche une filière qui lui permettrait de continuer ses études plutôt que d’aller risquer sa vie. La narration, douce, circonstanciée, permet de saisir ses motivations et de comprendre sa cause. Même si on sent bien à travers certaines répétitions, à travers sa rencontre avec un ancien camarade qui le bat froid, qu’il regrette ce choix, il n’en reste pas moins déterminé à se tenir loin des champs de bataille. Une image marque ce récit : la vision qu’il a eu des passagers d’un bombardier américain qui allait détruire une partie de sa ville. Presque surréaliste (même si ce terme est galvaudé), ce passage mêle poésie et horreur (sous-entendue, car Akira Yoshimura ne se complaît pas dans les descriptions morbides : il se contente de décrire presque platement l’accumulation des cadavres, au détour d’une page). Une belle entrée en matière.

Tokyo sous les bombardements des B-29 américains (26 mai 1945)
Wikipedia

« Fumée de charbon » : au sortir de la guerre, la situation est terrible pour les habitants de grandes villes comme Tokyo. De nombreuses demeures sont détruites. Et même pour ceux qui, comme le narrateur, ont un toit solide sur la tête (grâce à un frère – le thème de la famille est omniprésent dans ce recueil, assez logiquement vu la place qu’elle occupe dans la culture japonaise du XXe siècle), c’est la nourriture qui vient à manquer. Aussi, on organise des trocs, des échanges. Ici, des vêtements fabriqués avec des restes de coton importés avant le conflit (Tokyo) contre du riz (cultivé dans la campagne). Mais procéder à cette transaction est rendu difficile par le manque de moyens de transport d’abord. Et surtout par l’illégalité de ce procédé et le risque de se faire prendre par la police. Un texte éclairant sur cette période et qui ménage un certain suspens jusqu’au bout.

« Le premier mont Fuji » : Pour fêter le nouvel an, le narrateur se décide, cette année, à ne pas rester chez lui à rédiger ses cartes de vœux, mais à se rendre dans le temple familial, au pied du mont Fuji, avec son frère et son épouse, ainsi que sa belle-sœur (son frère est mort à la guerre). L’occasion d’admirer des paysages envoûtants. Et de découvrir davantage la famille d’Akira Yoshimura, dont les ancêtres ont fait bâtir un temple et se sont gardé des places pour les tombes. On s’aperçoit aussi qu’écrire sur ses proches peut avoir des conséquences comme le découvre à ses dépens le narrateur. Évocation tendre de souvenirs parfois douloureux.

Le mont Fuji vu d’avion – 18 février 2006 (Joe Jones – Wikipedia)

« Début de printemps » : Un cousin du narrateur lui demande de venir s’entretenir avec sa mère adoptive (la tante d’Akira Yoshimura). Akira se demande bien les raisons de cette future discussion : une question d’argent ? Le cancer déclaré de son mari (mais tu au principal intéressé et à la famille – d’ailleurs, dans ces nouvelles, c’est fou comme les médecins et la famille proche ne révèlent pas l’imminence de la mort à certains patients, pour ne pas leur gâcher leurs derniers jours) ? Ce sera les nombreuses aventures de l’oncle que tenait à révéler la tante. Et la réaction du narrateur et des autres hommes a de quoi choquer, enfin, à mon avis : ils s’en amusent, sourient devant la colère de la tante, comme si il était normal de tromper sa femme, comme si on n’y pouvait rien. Je peux concevoir que cette idée ait été répandue, mais aujourd’hui, elle paraît dépassée. Vraiment. Cela n’enlève rien à l’intérêt de cette nouvelle, bien rythmée, elle aussi, mêlant avec talent réflexions et souvenirs.

« Bientôt l’automne » : L’automne, oui, donc la saison avant l’hiver, avant la mort. Et les maladies se multiplient. Le narrateur est atteint d’un rhume dont il ne parvient pas à se débarrasser et l’inquiétude le gagne. Il consulte et le médecin, dans l’attente de résultats d’analyse, lui demande de ne plus boire du tout d’alcool. Ce qui le désole, car il s’ennuie le soir, s’il ne peut pas boire. Il se retrouve à regarder des émissions télévisées sans intérêt et, surtout, peine à s’endormir car l’alcool lui servait de somnifère. Parallèlement, une connaissance (la patronne d’un bar qu’il fréquentait) meurt d’un cancer. Ce qui le fait relativiser, mais l’inquiète fortement. On sent les préoccupations de l’âge qui progressent, au fur et à mesure. Touchant.

« L’échantillon » : Curieuse histoire que celle-là ! Le narrateur a, dans sa jeunesse, subi une thoracoplastie, c’est à dire une ablation de certaines côtes, pour soigner une pleurésie (dont il a parlé dans la première nouvelle, « Poissons rouges »). Opération extrêmement douloureuse, semble-t-il, abandonnée par la suite, quand des antibiotiques ont pu soigner cette maladie sans attenter ainsi à l’intégrité physique des malades. Dans ce texte, le médecin qui avait opéré Akira Yoshimura lui apprend que l’hôpital a conservé les côtes retirées des années plus tôt et lui propose d’aller les regarder. Moment surprenant, où l’on est aussi retourné que le narrateur.

« Cigale du Japon » : Encore une histoire d’os. Sur la fin, en tout cas. Le narrateur se rend à un enterrement (encore, pourrait-on se dire : l’auteur semble arrivé à un âge où il est cerné par les proches – plus ou moins – qui passent de vie à trépas ou qui sont atteint d’un cancer – maladie qui finit par effrayer Akira Yoshimura, presque comme si elle pouvait être contagieuse, à la fin) et évoque le dernier moment passé avec la défunte. Encore des impressions et des sensations (la chaleur est accablante) mêlées intimement dans une nouvelle très sensible. Et à la fin, lors de la cérémonie, les bonzes proposent à la famille de laver les os de la défunte qui vient d’être incinéré, surprenant ainsi les personnes concernées qui ne connaissaient pas cette coutume. Passage surprenant, voire écœurant, quand le narrateur sort ses mains grasses d’avoir trempé dans l’eau pleine des cendres de la morte. Encore une découverte.

J’ai le secret espoir de vivre vieux pour échapper à la douleur.

« Pluie de printemps » : Le narrateur se laisse convaincre d’aller à une cérémonie de funérailles d’une femme qu’il croisait parfois dans un cercle littéraire. Il le regrette au début mais finalement est content d’y être allé quand il s’aperçoit de la solitude dans laquelle cette femme a fini sa vie. Il a apporté quelque chose par sa présence. De plus, il rencontre une amie poétesse qu’il apprécie. Et évoque ce personnage avec légèreté, alors qu’il parle de ses nombreuses tentatives de suicide, suite à des déceptions amoureuses. Toujours cette impression de n’être pas particulièrement touché par la vie des autres. Serait-ce de l’égoïsme ? Encore une nouvelle agréable et éclairante sur les rites funéraires au Japon.

« Le mur blanc » : Dernière nouvelle de ce recueil située dans l’univers médical. Le narrateur, pour les besoins d’une opération de l’oreille, passe du temps dans un hôpital. Il y croise, au début, d’autres patients atteints de maladies peu graves. Puis il s’aperçoit de la présence de personnes très malades, voire condamnées. Comme dans les autres textes, il a du mal à s’approcher de ces gens, mais finit par s’attacher à un jeune homme, en principe destiné à sortir assez vite. Encore un texte délicat, mais il était temps que l’auteur cesse de parler de cancer, de maladies, d’hôpitaux, car cela finit par devenir répétitif, d’autant qu’il éprouve toujours les mêmes sentiments vis à vis de ces pathologies.

Vue de la Sumida depuis le pont Ryogoku – août 2011 (Rs1421 – Wikipedia)

« Un dîner en bateau » : Le narrateur est invité à aller profiter du feu d’artifice depuis un bateau. Le trajet jusqu’au point de vue le ramène des années en arrière, pendant la guerre, quand la Sumida (le fleuve qui traverse Tokyo) était couverte de cadavres : personnes ayant tenté d’échapper aux incendies, victimes des bombardements. Une plongée dans ce passé violent qui l’a marqué, à raison. Une évocation presque froide par endroits, mais ô combien éclairante sur cette période terrible pour les civils. La boucle est bouclée, puisque l’on finit, comme on a commencé, avec la guerre et ses ravages, ses traces dans les mémoires.

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