VIL’LA-DO-RE(E)

C’est lundi ! Nouvelle semaine, nouvelle histoire… Enjoy 🙂

Laurie se réveille et jette un œil au radio-réveil : 1h57. Elle jure que cette fois, c’est sûr, elle ne prendra plus de thé avant d’aller dormir. C’est une vraie plaie de se lever trois ou quatre fois par nuit, le sommeil n’est pas aussi réparateur.

A bientôt cinquante ans, Laurie est une femme dynamique et plutôt jolie, malgré quelques rides. Elle prend soin d’elle et fait très attention à ce qu’elle mange, à tel point qu’elle avale au quotidien plus de pilules que de nourriture. Et puis elle est fan des coaches : elle en a un pour la confiance en soi, un pour le yoga, un pour le fitness, sans oublier son psy ! En instance de divorce, cette femme prend un malin plaisir à dilapider l’argent de son mari.

Après vingt-deux ans de mariage, celui-ci l’a presque « oubliée », et à part pour lui donner sa nouvelle carte bancaire et signer quelques chèques, il ne lui adresse plus la parole. Mais Laurie n’est pas dupe. Elle sait qu’une fois que le divorce sera prononcé, elle devra se contenter de la pension que le juge voudra bien lui accorder. Et garder leur villa actuelle ne sera pas forcément un cadeau, parce qu’il va falloir l’entretenir seule. Elle n’aura pas les moyens de payer le jardinier, la femme de ménage, ou encore le technicien qui règle les pannes de domotique avec la tablette comme s’il jouait à un jeu vidéo.

Mais cette maison high-tech, en plus d’être hors de prix, l’ennuie à mourir ! Il y a des boutons et des codes pour tout : l’ouverture et fermeture des portes et volets, les détecteurs de présence dans le jardin et autour de la piscine, le code du portail que Bertrand prend un malin plaisir à changer toutes les semaines, la box internet, le home cinéma, la machine à laver, jusqu’à la programmation de la cafetière et du presse-agrumes ! Dans cette maison tout est régi par ce foutu boîtier ; le tableau de bord d’un cockpit l’effraierait moins.

Bertrand et Laurie font chambre à part depuis des mois, et comme ils ont pris pour habitude de caler leurs agendas respectifs de manière à se voir le moins possible.

Et ce soir elle en profite. Elle est toute seule, et Norbert – le technicien – lui a bien montré comment faire, alors elle s’est arrangée pour régler uniquement l’alarme extérieure et les caméras. Et pour une fois depuis très longtemps, elle se sent enfin libre chez elle, sans l’angoisse que la sirène se déclenche si une mouche passe dans la cuisine, que le chat bouge une oreille ou que le détecteur de mouvement allume le plafonnier si elle se lève pour aller à la salle de bains alors qu’elle est encore endormie.

C’est donc sereine qu’elle pose les pieds au sol, sort de la chambre et se dirige vers la salle de bains. Après avoir satisfait un besoin physiologique, elle descend à la cuisine. Elle écoute le silence que seul le ronron du réfrigérateur vient troubler. Elle sait qu’un détecteur quelconque ne va pas se mettre en route pour lancer le programme commandé par ce cher Bertrand. Elle ouvre le frigo pour prendre un yaourt, attrape une cuiller sur l’égouttoir et s’assoit dans le canapé. Elle se sent bien dans cette grande pièce envahie par le calme nocturne. Le temps de se lover dans le plaid, une jambe pliée sous l’autre, appuyée sur le coussin moelleux du dossier, elle ne voit pas l’ombre bouger dans l’entrée.

La nuque posée sur le boudin « anti-stress », les mains sur ses jambes, elle ferme les yeux quelques secondes, prête à s’assoupir. Elle pourrait finir sa nuit ici, pour une fois. Elle sait que Bertrand ne rentrera pas avant demain. Laurie finit par s’allonger sur le côté, toujours enroulée dans le plaid, attendant un signe de Morphée qui ne tarde pas.

L’ombre tapie derrière la commode de l’entrée patiente jusqu’à entendre la respiration régulière de Laurie. La silhouette, cagoulée et vêtue de noir, s’approche du sofa une arme à la main et observe sa cible. La silhouette veut encore profiter de quelques minutes au calme avant de passer à l’acte. Elle sait qu’une fois le plan mis en marche, elle ne pourra plus reculer.

Regarder cette femme ne lui suffit pas, mais l’intrus ne veut pas l’effrayer. C’est encore trop tôt. Il fait glisser le canon de son arme le long du corps de Laurie, partant du mollet et remontant le long de la cuisse, la hanche… il hésite un instant, puis glisse l’arme sous le plaid, entre les seins de la femme et sa main continue son chemin vers la nuque.

Un léger frisson anime le corps endormi, l’intrus se fige, l’arme sous les cheveux de sa cible. Il n’ose plus bouger un orteil et attend, comme s’il était entre parenthèses, que la respiration lente et régulière reprenne son cours.

Mais en voulant continuer son parcours d’exploration corporelle, il accroche malencontreusement une mèche de cheveux sur la crosse. C’est dans un violent sursaut que Laurie se réveille. Elle hurle de stupeur mais s’arrête aussitôt. Elle tâtonne un peu l’accoudoir du canapé pour trouver le fil de la lampe et voir enfin ce qu’il se passe. C’est une lampe à led qui n’est pas très forte, mais suffisante pour retrouver ses repères – et ses esprits – dans la maison.

La masse assise devant elle, sur la table basse, l’observe toujours mais la laisse faire. Laurie est maintenant recroquevillée avec les genoux sous le menton mais ne dit rien. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive et ses pensées fusent. Mais pas une seconde elle se dit qu’elle aurait dû mettre l’alarme. Même si elle aurait dû, c’est vrai.

L’homme attend. Son téléphone dans une main, le pistolet dans l’autre. Il ne le pointe pas sur Laurie, il a compris que ce n’était pas vraiment nécessaire. Pas pour l’instant.

Le mobile vibre. Les premières instructions ?

Pendant qu’il lit son message, Laurie le scrute, le jauge. Même assis il paraît grand. Il doit faire dans les 1m85, 1m90 peut-être, costaud mais longiligne, le muscle sec. Son jean et son t-shirt moulant mettent ce corps en valeur, en fait. Cet homme l’intrigue plus qu’il ne lui fait peur.

  • « Je peux fumer ?
  • Le cendrier doit être derrière vous. »

Tout en continuant à fixer Laurie, l’homme cherche dans son dos avec sa main gauche qui tient le téléphone. Il trouve l’objet voulu et le pose près de lui.

  • « C’est vous qui jouez du piano ?
  • Pourquoi ? Vous voulez un cours ? « 

L’homme est un peu désarçonné, il ne s’attendait pas à une réponse comme celle-là. Il voulait juste que la femme se détende en attendant les ordres. Ca tombe bien, un deuxième message arrive.

  • « Bon, on va pouvoir s’y mettre. Il est où votre coffre-fort ?
  • Qu’est-ce qui vous fait croire qu’il y en a un ?
  • A partir de maintenant c’est moi qui pose les questions. Il est où votre coffre-fort ?
  • Vous croyez quand même pas que je vais vous faciliter les choses ? Vous feriez mieux de chercher, plutôt que d’entretenir votre futur cancer à coups de sucette à la nicotine !
  • Ecoutez, je veux juste gagner du temps, et vous laisser tranquille le plus vite possible. Mais si vous y mettez pas du vôtre, je peux faire autrement et vous allez pas apprécier du tout…
  • A quoi bon trouver le coffre ? Vous pourrez pas l’ouvrir ! Et si c’est de l’argent que vous voulez, c’est pas dans ce truc qu’il faut chercher.
  • Ma petite dame, sachez que je ne fais rien sans m’être un minimum renseigné. Et là je sais que je dois trouver ce putain de coffre. Alors soit vous choisissez la manière douce, vous m’assistez et dans moins d’une heure je ne serai qu’un souvenir pour vous ; soit vous choisissez la manière forte et vous allez vite regretter de faire votre tête de mule. Dans les deux cas, sachez que j’arriverai à mes fins. J’arrive toujours à mes fins. »

Laurie essaie, en vain, de garder la tête haute et les idées claires. Son esprit vacille comme la flamme d’une bougie, et ses idées s’embrouillent. Si cet homme est si bien renseigné que ça et qu’il veut des bijoux ou de l’argent, pourquoi réclame-t-il le coffre ? La plupart de ses biens de valeur sont, comme pour beaucoup de femmes, dans sa coiffeuse. Avec tous les systèmes de sécurité installés par Bertrand, elle s’est toujours crue épargnée de ce genre d’intrusion. Même si elle trouvait leur système personnalisé trop poussé, voire abusif, elle se sentait vraiment en sécurité.

Elle pourrait proposer à son cambrioleur de quitter les lieux en emportant cette parure hideuse ? Enfin, elle n’est pas vraiment hideuse. Bertrand la lui avait offerte pour leurs 10 ans de mariage, et même si elle la trouvait trop lourde et trop clinquante pour elle, Laurie avait feint l’admiration de cet ensemble collier plus boucles d’oreilles pour faire plaisir à son mari. Cela faisait longtemps déjà qu’entre la routine du boulot et leurs deux enfants, le couple battait de l’aile. Mais avec un cadeau qui valait une petite fortune, elle s’était dit que ça pourrait relancer leur histoire et que c’était un pas qu’il faisait vers elle. Après tout, c’était mieux qu’un rameur ou un lave-vaisselle !

Mais c’était sans compter sur le caractère pragmatique de Bertrand : dans les 15 jours qui suivirent ce cadeau, il l’a presque implorée de la porter, simplement pour briller devant le Big Boss et les associés de sa boîte à un gala de charité quelconque. Laurie avait porté la parure, la robe de soirée que Monsieur avait achetée pour l’occasion, et joué le jeu relationnel de circonstances. De retour dans leur luxueuse villa, quand ils s’étaient retrouvés à nouveau seuls, elle lui dit simplement : « Ne me fais plus jamais un coup pareil, ou je divorce. » Depuis ce jour-là, Bertrand – ou plutôt sa secrétaire – se contentait de faire envoyer un bouquet de fleurs en fonction de l’occasion. Enfin, quand il y pensait.

Plongée dans ses pensées, Laurie ne se rendit compte qu’au dernier moment que l’intrus braquait son arme sur son front.

  • « Je ne sait vraiment pas ce que vous voulez. Mais allez dans ma chambre et ouvrez les tiroirs : vous trouverez un écrin en velours rouge grenat. Il Contient une parure avec des diamants. Et prenez le reste aussi si vous voulez. Mais s’il vous plaît, partez !
  • Mais vous êtes sourde ou quoi ? Je me fous de vos bijoux ou de votre argent ! Je veux trouver votre coffre, c’est clair ? »

Laurie avait les larmes aux yeux en pensant au gâchis qu’avait été sa vie. Elle passait son temps dans des endroits luxueux, mais se sentait incroyablement seule et mal aimée. Les enfants tenaient de leur père et ne comprenaient pas de quoi elle se plaignait. De guerre lasse, elle indique à son agresseur un tableau de famille situé dans le coin salon, près du piano. Avec délicatesse, l’homme ôte le tableau du mur et ses yeux s’écarquillent lorsqu’il aperçoit le coffre tant désiré. Il n’avait jamais vu pareille serrure : pas de clavier, pas de mollette, pas de code, pas de poignée. C’est bouche bée qu’il se tourne alors vers Laurie qui se met à rire. Un rire franc et moqueur. Indigné, son orgueil piqué au vif, il s’énerve pour la première fois depuis qu’il est entré dans cette maison.

  • « Mais c’est quoi ce truc ? Ca s’ouvre comment ?
  • C’est un coffre dernier cri, qui marche avec le panneau de bord dans l’entrée. En plus, il est à reconnaissance auditive.
  • T’essaie encore de m’embrouiller là ?
  • Ah, on se tutoie maintenant ? Alors écoute-moi bien. Si tu t’es obstiné à savoir où était ce coffre et que l’argent ou les bijoux ne t’intéressent pas, c’est que tu es effectivement très bien renseigné. Mais pas par n’importe qui. C’est qui le commanditaire ?
  • Fais pas la maligne avec moi, ça ne marche pas. » Et il pointe à nouveau son Beretta 9mm sur Laurie, sous la gorge cette fois.

Pour le persuader que cela ne sert à rien, elle lui explique rapidement qu’ils sont « suréquipés » niveau domotique, et que tout marche avec le tableau de bord. L’homme l’attrape par le bras gauche, se met derrière elle, braque le pistolet sur sa tempe droite et la dirige vers l’entrée. Sans sourciller, Laurie tape le code qui donne accès aux commandes du tableau et s’arrête.

Interloqué, l’homme lui demande : « Bon, qu’est-ce qu’il y a encore ?

  • Il y a que mon mari a mis un code supplémentaire pour la commande du coffre, et que je ne le connais pas. »

L’intrus retourne dans le salon pour attraper son téléphone sur lequel il a deux nouveaux messages : le premier avec le code de déverrouillage du panneau que Laurie vient de taper. Le second avec le code pour la commande du coffre. C’est donc tout sourire que l’homme revient dans l’entrée sous les yeux la femme qui commence sérieusement à accuser le coup. Il lui dicte les chiffres un par un, et une liste de morceaux de musique apparaît. « Appuie sur Alleluia ». Laurie obtempère mais rien ne se passe.

A travers une fenêtre dont le volet est resté ouvert, on voit le jour se lever.

Le cambrioleur sursaute lorsqu’il entend la clé dans la serrure. Laurie lève les yeux et voit Bertrand : elle se sait sauvée.

Son goujat de mari se tourne vers l’homme qui vient de passer une bonne partie de la nuit à essayer de lui faire dire ce qu’elle ne voulait pas : « Qu’est-ce que tu fous encore là ? « 

Bertrand tourne la tête, et derrière son homme de main, il aperçoit sa femme. Il sait qu’il n’aurait jamais dû. Ni se trahir comme ça, ni lui faire endurer cette nuit qui a dû être un enfer pour elle. Même s’ils divorcent, elle ne mérite pas ce qu’il vient de lui infliger.

Contrit et réalisant enfin la portée de ses actes, il se jette aux pieds de Laurie en lui demandant pardon. Il lui promet qu’il signera les papiers dans les conditions qu’elle souhaite elle : « Tu le mérites, tu es une grande Dame, malgré mes millions je ne vaux rien…

  • Et blablabla… T’en as pas assez de geindre ? Après tous les coups tordus que tu m’a fait ? J’en ai supporté des réunions à rallonge, des fleurs envoyées avec des cartes signées par tes secrétaires, tes voyages, tes séminaires, tes galas chiants comme la mort, j’en ai soupé ! A partir du moment où on a eu les enfants, tu ne m’as plus regardée, je n’ai plus existé que comme faire valoir auprès de tes pervers de collègues et tes foutus associés ! »

Bertrand ne comprend pas. La colère de sa femme, ok, ça s’explique. Mais pourquoi ce p***** de coffre est encore fermé ? Comment va-t-il récupérer ce satané contrat à l’intérieur sans éveiller les soupçons de sa femme ?

Mais il croit carrément halluciner quand le « cambrioleur » retire sa cagoule. Il lui chuchote qu’il est complètement fou, et qu’il y a des caméras partout.

Profitant de se petit flottement, Laurie se dirige à nouveau vers le panneau de commandes, entre les codes demandés et fait défiler la liste des morceaux musicaux.

Les deux hommes restés dans le salon sursautent en entendant le piano électrique s’ouvrir, et jouer tout seul la Lettre à Elise. Bertrand est étonné que les notes qui retentissent puissent ouvrir les coffres – c’est pourtant pas ce qu’il avait choisi ! – et son sbire est simplement abasourdi par le système d’ouverture. Laurie ne leur laisse pas le temps de réagir : elle revient au salon, contourne la table à manger et les chaises, passe derrière le canapé , s’approche du coffre et se saisit du papier tant convoité par son mari. « C’est ça que tu voulais ? »

Ses yeux de merlan frit ne trompent pas sur sa réaction.

  • « Mais comment tu as su ?
  • C’est Vladimir, ton cambrioleur, qui m’en a parlé. Je sais que tu ne t’intéresses pas à mes fréquentations, mais on se connaît depuis longtemps lui et moi : c’est mon coach de self-défense. Alors comme c’est quelqu’un de franc, et qu’il y a certaines choses qu’il ne supporte pas, il m’a parlé de ton plan dès qu’il a compris qu’il s’agissait de moi.
  • Tu te tapes ton coach ? Qui pourrait être ton fils en plus ?
  • Toi qui t’es envoyé toutes les secrétaires ou hôtesses qui te tombaient sous la main, t’oses me faire une scène ? Dire qu’avec ce contrat tu voulais en plus me spolier pour que tout aille aux enfants même en cas de divorce, et qu’il y a 5 minutes tu t’es écrasé comme une merde à mes pieds pour me supplier de te pardonner… T’es lâche et pathétique. Tu m’as joué tellement de pipos que j’aurais dû programmer La Flûte Enchantée. »

Vladimir met Bertrand à la porte, en lui faisant bien comprendre que, lui aussi, il connaît du monde s’il veut aller en justice.

« Hey ! Vlad’ ! T’es sûr que tu la veux pas cette foutue parure pour arrondir tes fins de mois ? « 

Merci à mon père, Albert, de m’avoir donné ces 3 mots : piano, téléphone, parure. J’espère que lui et vous avez pris autant de plaisir à lire cette histoire, que moi à l’écrire.

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