Une semaine dans le noir. 3/3

Deux heures plus tard, assis dans la salle d’attente du centre hospitalier Sainte-Anne, j’attendis la sentence. Le verdict ne tarda pas à tomber puisque s’avançait vers moi le médecin qui te prit en charge.

Cet homme – grand, fort, la petite quarantaine, les cheveux poivre et sel, et le visage serein – ne se douta pas que les mots qui sortiraient de sa bouche détermineraient le reste de mon existence ; comment aurait-il pu savoir que tu étais ma vie, matérialisée dans le corps d’une jeune femme d’une trentaine d’années. Il ne pouvait pas savoir, puisque pour lui, toi et moi ne sommes que mari et femme, deux corps, deux entités ; tandis que dans notre réalité, tu abrites ma vie en ton corps, dans ton cœur, en tes seins ; je respirais parce que tu en faisais autant, tu me donnais la cadence, le rythme à suivre, comme tu savais si bien le faire. Un rythme hors tempo certes, mais justement, cela nous rendait unique.

Docteur Materre prononça devant moi des mots que je ne compris pas car je ne les entendis pas ; il s’en rendit compte, que sa voix ne parvenait pas à mes oreilles et que les informations qu’il me fournissait n’atteignaient pas la zone ‘compréhension’ de mon cerveau puisqu’il agita sa main devant mon visage pour attirer mon attention et me sortir de ce tourbillon de pensées. Que dis-je ‘tourbillon de pensées’, mensonge ! Je ne pensais plus, il n’y avait plus aucune activité dans mon cerveau, tout n’était que silence. J’étais devenu sourd sans toi. De la main du Dr Materre, je ne voyais réellement que son alliance, mon attention se focalisa dès lors sur l’or de son bijou, brillant et doré ; son anneau sembla raviver en moi des souvenirs ; sa bague me rappela celle que je portais moi aussi à mon annulaire. Mon alliance. Celle que tu eus mis à mon doigt – la main un peu tremblante – il y a cinq ans, un jour de printemps, un samedi d’avril. Alors, en me souvenant à mon alliance, je pensai à toi, il me ramena vers toi ; et en pensant à toi, je revins à moi et je pus enfin entendre Greg Materre me dire que tu avais été plongée dans un coma artificiel pour ton bien ; que la crise d’épilepsie que tu avais faite dans la salle de bain aurait pu te coûter la vie ; que ton activité cérébrale était très basse et qu’il ne savait pas quand est-ce que tu reprendrais connaissance mais qu’il ferait tout son possible pour t’aider à t’en sortir. Mais je savais au fond de moi que personne ne pouvait te sortir de ton état, seule toi avais les commandes de ton esprit et de ton corps ; ou peut-être était-ce l’inverse ? Du moins c’est ce que j’imaginais. Hors il s’avère que l’épilepsie est bien plus complexe que cela : ces décharges épileptiques qui provoquent une altération fonctionnelle au centre de tes neurones sont le produit – dans ton cas – d’une prédisposition génétique, lésionnelle. Puisqu’il n’existe pas qu’une seule épilepsie mais de nombreuses formes, à l’origine elles-mêmes de crises variées, il n’est point étonnant que tes « absences » y trouvent leur place. Dr Materre m’a dit que chez les personnes épileptiques, la survenue d’une crise est bien souvent liée à un état de fatigue inhabituel ou un état d’anxiété, ou alors à une photosensibilité. Laquelle de ces causes s’applique à ton cas ? Que s’est-il passé dans ta vie – que je ne sache pas – pour que se déclenchent ces crises, ces absences ? Qu’aurions-nous dû ou pu faire pour prévenir ce mal et cet accident ?

*

Depuis une semaine, je te regarde ; tu es allongée sans vie sur ce lit d’hôpital, toi qui aimais tant danser, toi qui habituellement bougeais beaucoup, toi pleine de vie… Tu m’es devenue étrangère.

Une semaine que je me demande où tu es, ce que tu y fais et avec qui tu y es ?

Une semaine que je tremble de peur, que je vis avec la peur pour nouvelle compagne.

Cela fait une semaine que tu n’as ni bougé, ni parlé.

Une semaine que je m’inquiète.

Voilà une semaine que chaque jour, je te revois dans ta robe en pagne fuchsia – robe peuplée de petits flamands roses d’une teinte plus claire que le tissu principal, des flamands roses aux becs bleu – ; une semaine que tu danses dans ce bar sombre, dans mon esprit, pleine de joie dans ta mouvance ; une mouvance qui contraste tant avec l’immobilité qui te définit aujourd’hui.

Mon amour, j’ai peur.

J’ai peur pour toi, j’ai peur pour moi.

J’ai peur parce que j’ai construit ma vie autour de toi.

Je ne voulais pas exprimer mes craintes sur le papier, mais tu sais qu’écrire est la seule chose que je fais correctement.

Alors je t’écris cette longue lettre, à défaut de ne pouvoir ou de ne vouloir te parler.

Une lettre que tu ne liras sans doute pas.

Où es-tu mon amour ?

Reviens.

T.

 

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