Une fois et demie

-Tu es tout petit!

-Je ne suis pas tout petit! Tout a grandi dans la nuit!

Ce matin je me suis réveillé dans un lit immense, le même que le mien, mais une fois et demi plus grand. Une vilaine crampe a fait mine de s’installer. Je m’en souviens car j’ai failli me lever pour aller fumer une cigarette. Rendors-toi, ça ne sert à rien d’aller fumer. J’ai fait mouliner un peu le pied où se trouvait le muscle coupable, tout en descendant à l’aide d’une sorte de reptation, pour trouver le vide au bout du matelas et le laisser pendre. La bouche plaquée contre l’oreiller, j’étais conscient d’avaler des milliards de particules. Il faut que je change les draps.

Il faut escalader. Pas le choix. La chaise tapissée de cuir, avec ses bras coincés sous la table, est trop haute. Madame Moreau tient son bol arrêté à mi-chemin entre la table du petit-déjeuner et sa bouche. Son visage porte une expression impossible à choisir, comme dans une vidéo mise en pause au mauvais moment. La chaise refuse de bouger. J’ai beau tirer, je ne suis pas assez fort. Je finis donc par l’escalader, en levant une jambe au-dessus d’un des bras de la chaise, et en m’aidant du plateau trop haut de la table. Enfin installé, plus facilement que je ne l’aurais imaginé.

-Tu as oublié de te prendre un bol.

Madame Moreau, qui vient de se mettre en mouvement, se lève en faisant cette remarque et va chercher le bol en question dans le trop grand vaisselier. Je la remercie et m’aperçois qu’il n’est pas question ce matin de faire mes incessants allers et retours entre la salle à manger et la cuisine. Une sorte de ballet de l’oubli, de rituel de réveil du tête en l’air. Je me relève toujours pour aller chercher le sucre, le pain, puis la confiture, ou le café quand j’arrive à me rappeler ce que je suis venu faire dans la cuisine. Ces errements agacent beaucoup Madame Moreau, qui aime boire son thé en lisant des romans chaque matin, de l’aube à l’heure de partir au travail. Elle soupire ou se moque de moi en me demandant « d’arrêter de remuer comme ça.. »

La crampe est partie.

Bol, cuillère, sucre, café, tartines et confiture sont posés devant moi en même temps, dans une danse unique et bienveillante. Je pense ne jamais réussir à émerger des limbes du réveil, à cause des perturbations dans ma routine matinale. Une fois le café avalé, les tartines molles mâchonnées et comme je fais le geste de vouloir me lever, madame Moreau pousse négligemment ma chaise du bout du pied, et l’éloigne de la table. Je ne peux que dire merci et sauter de là.

-N’oublie pas le dossier d’inscription!

J’ai entendu la consigne depuis la salle de bain. J’ai oublié de préciser que mes vêtements sont toujours à ma taille: le vieux peignoir trop chaud que j’ai enfilé en me levant, ou le pantalon, les sous-vêtements et la chemise pliés sur la machine à laver.

Je sais qu’il pleut, au bruit d’enfer sur le toit mal isolé. Je vérifie l’heure sur mon téléphone: il me reste un peu plus d’une heure à dormir. Je prendrai une douche après le petit-déjeuner.

Et les petits enfants riaient de mes oreilles en choux-fleurs.

J’ai l’impression que le choix d’être sorti en chemise, à cause de la température clémente, me donne l’air un peu plus étrange. Il faut dire que la pluie a repris de plus belle, malgré mon coup d’œil optimiste par la fenêtre du salon. Le bus est en retard, après vérification de l’heure sur mon téléphone enfin assez grand pour mes doigts boudinés. J’envoie immédiatement un texto à madame Moreau:

-Je peux envoyer des textos! Et plus rapidement ! 

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