Une création mourante

Bienvenue sur la nouvelle rubrique du blog au fil du pré, « une Création mourante »

Dans celle-ci je posterai semaine après semaine des extraits de nouvelles oniriques, de fantasy ou de science fantasy.

Nous commencerons par suivre l’histoire d’un homme traqué par les ombres.

1er rubrique chassée par l’ombre

Un Masque d’ombre

Il souffrait tant.

Depuis quand ? Il ne s’en souvenait tout simplement plus. La douleur régnait, voilà tout.

Il regarda le masque, là, devant lui, trônant dans la pénombre avec sa coutume arrogance. Délicatement, de sa main diaphane, il effleura l’objet de ses malheurs et de ses joies. Il le haïssait de tout son être. Il l’aimait de toute son âme.

De lui venait le déchirement, de lui venait la paix.

Aurait-on pu s’en douter en le voyant ? Il n’en savait rien. Aurait-on pu prêter de tels effets à un simple objet ? Un banal masque noir ?

Certes il brillait, étrange au vue de la couleur, mais cela semblait bien peu.

Ce simple parement, pourtant, incarnait pour lui aussi bien son passé détruit que son présent mort.

Il ne savait plus vraiment ce que sa vie fût.

Il se souvenait, avec difficulté, de rues tortueuses, d’odeurs fortes, de corps maigres, d’esprits violents ou déjà morts avant d’avoir vécu.

Il se rappelait, mieux, la pauvreté, la faim et l’abandon.

Quant à la haine, la peur et la souffrance, celles-ci, il ne pouvait pas les oublier.

Peut-être fut-il enfant dans ces rues ? Ce labyrinthe urbain à nul autre pareil, où les odeurs d’excréments prenaient à la gorge.

Mais son corps laissait-il transparaitre la maigreur ? Ou était-ce les autres, les décharnés ? Quelle importance après tout ! Tous avaient disparu depuis longtemps.

Au moins pour son esprit le doute n’existait pas. C’est la violence qui l’avait détruit, celle des autres ou la sienne il ne le savait plus…

Même chose pour la pauvreté et la faim. Les avaient-ils subies ou fait subir ? Mystère.

En revanche la peur… voilà un sentiment qui fût le sien, tout comme la haine.

La crainte et la détestation de l’Ombre, celle qui chassait la nuit chez lui, celle qui l’avait anéanti.

De cette Ombre, il ne vit jamais que le masque, lisse, abyssal, dévorant, un monstre sans bouche et sans yeux.

Lui-même avait vécu parmi les ombres, par nécessité, par envie, par passion. Elles l’avaient servie avec diligence. En leur sein il avait chassé, en leur sein il avait tué. Il les avait aimées, comme ses amies, comme ses sœurs, comme ses filles. D’elles, il avait tiré sa richesse, sa grandeur et sa toute-puissance. Jamais on n’aura vu en ce monde un être si lié aux ombres. Tout du moins il l’avait cru.

Mais une Ombre véritable ne pouvait laisser passer une telle imposture. Elle ne pouvait permettre à un mortel d’usurper sa divine place.

Elle commença par tuer tous ceux qui lui étaient proches. Lentement, doucement. Cela le mit dans une colère terrible, qui osait toucher à ses possessions ? Lui qui régnait sur la nuit et l’obscurité. Mais comment traquer un être dont on ne connaissait que le masque cachant le visage ? Il ne le savait pas, mais cela ne l’empêcha pas d’essayer.

Il se lança dans la plus grande chasse de sa vie. Il le savait, celle-ci le verrait tutoyer les sommets et adouberait à jamais ses prétentions sur les ombres, tandis que le masque de sa victime serait son trophée.

Comme son arrogance était immense.

Comment pouvait-il imaginer traquer l’intangible, l’irréel, l’immatériel ? Son hubris était-elle donc si démesurée ? Comprenait-il vraiment ce qu’il chassait ? Ou le masque le contrôlait-il déjà inconsciemment ?  Le savait-il lui-même ?

Mais il essaya, essaya et essaya, encore et encore avec haine, avec rage, avec désespoir. Il suivit des pistes, nombreuses mais vaines, patrouilla dans la pénombre nuit après nuit. Il tua, aussi, ceux qu’il soupçonnait de trahison ou simplement qui le méprisaient pour ses échecs.

Mais l’Ombre était insaisissable, inatteignable, elle se jouait de lui comme un chat d’une souris. Chaque fois qu’il se retournait son masque était là, le fixant de ses yeux absents, souriants de sa bouche inexistante. Qu’un homme ou une femme jure de l’aider et il ou elle mourrait le jour d’après, le masque gravé dans sa chair ! Qu’il passe un accord et il apprenait que celui-ci était rompu, le lendemain, grâce à une lettre portant en sceau le masque honni.

N’en pouvant plus, il tortura et tua tous les marchands de masques de la ville, pour savoir qui le leur en avait acheté. Espérant trouver dans leur clientèle cette Ombre damnée. Mais surtout il le faisait pour sustenter sa haine dévorante, pour éloigner à jamais de lui ces enfants des masques quand un masque l’obnubilait et le dévorait chaque nuit un peu plus.

Mais cela ne servit à rien. L’Ombre gargantuesque semblait croître encore et toujours, son masque devenant visible même le jour.

Sa haine devenait chaque jour un peu plus de la peur. Le désespoir l’envahissait et lui qui toujours c’était pensé puissant se découvrait faible et apeuré.

Ainsi, celui qui se pensait chasseur devenait jour après jour une simple proie, un gibier de choix pour un traqueur vraiment exceptionnel.

Le masque… le masque ne le lâchait plus, ni dans ses nuits, ni dans ses jours, toujours derrière lui, toujours au coin de l’œil, il restait présent à chaque instant.

Les nerfs de celui qui un temps avait cru régner, finirent par lâcher. Criant et frappant, il tua aveuglement et brula la cité pour y purger cette Ombre masquée.

Mais il avait oublié que du feu naissent les ombres, et celles qui furent ses amies prirent vie dans un ballet virevoltant, chacune masqué de divers masques de nuit. Elles l’encerclaient, le tançaient, elles l’effleuraient dans sa chair lui enlevant sa couleur et sa vie. 

Il pleura de terreur, Hurla d’une rage mourante et dansa de la danse de l’hystérique.

Mais le ballet continuait.

Il insulta le masque, l’enjoignant à venir l’affronter enfin, puis le supplia de le laisser, de l’oublier lui qui n’était rien.

Mais le ballet continuait toujours plus rapide et douloureux.

Tétanisé et sanglotant, il s’excusa de son arrogance. Il jura reconnaitre la primauté du masque sur les ombres, enfin dans un râle, il vendit son corps au masque contre la paix de son esprit.

Alors le ballet s’arrêta et une ombre, non, l’Ombre au masque maudit se présenta face à lui. Pour la première fois il entendit la voie de cet être. Elle était douce et chaude, triste et enjouée. Celle-ci lui dit qu’elle le comprenait, qu’elle aussi avait péché, mais Ielle l’avait pardonné et aujourd’hui elle avait décidé de l’absoudre lui aussi.

A cet instant et avec une grâce sombre, l’Ombre prit son masque dans ses mains et le retira.


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