Une création mourante : Mauvaise foi et fringale

Rubrique 4 : Mauvaise foi et fringale

Tiens, pensa Madrite, ils ne le faisaient pas dans l’ordre. Le taillage à la hache de « monsieur Courois » fut pourtant son dernier fait d’armes. D’ailleurs, cela avait été un meurtre, pas une profanation. Il avait certes continué à le hacher après la mort, mais quand même ! Le vieux Cutil avait vraiment de drôle de priorité…

  • Ce pauvre monsieur Courois, qui venait de nous quitter avec dignité..

Grande dignité que de gerber sur la femme qu’il venait de tuer, le jeune homme avait bien peu de remord de lui avoir piqué sa hache.

  • Depuis 20 ans qu’il nous défendait avec courage, probité et honneurs.

Tellement courageux qu’il tuait les faibles et protégeait les forts. Tellement probe que tous connaissaient son prix et tellement honorable que c’est honorablement qu’il vous tailladait le visage.

  • Ne transigeant jamais avec ses nobles principes.

Si les « nobles principes » sont de violenter femme et enfant, on ne pouvait s’étonner des crises d’allergie nobiliaires du bon petit peuple.

  • Il restera à jamais dans nos mémoires comme un homme profondément bon et gracieux et nous oublierons ce que vous avez fait de lui en profanant et enlaidissant son saint corps.

Et pourtant entre son sourire tordu, et celui, bien plus aimable, qu’il lui avait dessiné à la hache, Madrite préférait de loin le deuxième.

L’accusé eut un petit ricanement et Cutil lui lança un regard noir.

  • Deuxièmement, vous êtes accusée d’avoir dévoyé le jeune Piper Bock, fils de la très estimée madame Bock…

Madrite jeta un léger regard à la grande dame susnommée, madame Pétunia Bock, à qui l’on devait un respect ineffable du fait de sa gracieuse naissance en tant qu’héritière de la grande famille Bock.

Qu’elle resplendissait dans ces habits trop grands pour elle ! Elle était vraiment magnifique, avec ses cils tombants ses bras rachitiques et son dos courbé par l’effort de ne rien faire. Et qu’elle était terrible avec ses yeux meurtriers tournés vers lui.

  • Pour avoir détourné ce jeune homme pieux de la gloire de servir dans l’administration par des pratiques abjectes.

C’est eux pourtant qui décidèrent de le battre comme plâtre après qu’il ait avoué à sa mère qu’il ne voulait pas se marier avec la fille de Cutil par préférence pour la gente masculine. Sa mère faussement horrifiée pensa, avec compassion, que lui briser quelques côtes lui ferait entendre raison au malheureux. Hélas, voyant son échec elle alla le dénoncer avec gentillesse à monsieur Cutil pour que celui-ci ne lui en tienne pas rigueur. À elle bien sûr… Pour son fils, elle s’en fichait totalement.

Hélas pour ces bonnes gens en manque de lapidation publique, le jeune homme réussit à s’enfuir grâce à l’implication diabolique d’un vas nu pied nommé Madrite. Dans[qC1]  leur grande sagacité coutumière, les bonnes gens en conclurent que le vas nu pied en question était la cause de tous les problèmes. Ceux du fils Bock, de sa famille, du village, de la région et peut-être même du royaume.

Telle demeurait la juste conviction de cette admirable cour assemblée. Chacun hochant la tête pour acquiescer, sauf Madrite, bien sûr, pleurant sous le juste courroux de la mère. C’est tout du moins ce que la cour pensait, quand en réalité ce furent des pleurs de rire qui dégoulinèrent sur la joue de l’accusé, es pleurs d’un rire franc et amusé.

  • Troisièmement, vous êtes accusé de sorcellerie, le juge eut un rictus, et d’agression envers plusieurs augustes membres de notre ville grâce à votre contrôle impie des rats.

Les rats restaient bien capables de mordre sans l’aide de qui que ce soit. Et Madrite ne les contrôlait pas. Tout au plus pouvait-il leur donner faim. Quant aux personnes mordues, c’était tout simplement les plus dodus, les plus appétissantes pour un rat mourant de faim. Il n’y avait aucun contrôle de la part du jeune homme, rien que la faim.

  • Enfin, termina le juge Cutil, vous, Madrate, êtes accusé d’avoir abandonné la douce Hella et de l’avoir laissée mourir de faim dans sa chambre après qu’une blessure l’eut empêché de se déplacer.

Blessure portant sa marque. C’est lui, Madrite, ou « Madrate » apparemment qui l’avait blessé en mettant un fil en haut des escaliers. La chute d’Hella fut particulièrement douce il est vrai, faisant honneur à son surnom. Une fois n’étant en aucun cas coutume. Hélas, triplement hélas, deux jambes et deux bras cassés sont certes assez… préoccupant pour n’importe quelle personne normalement constituée, mais pas mortelle. Il avait dû la finir à la faim. L’enfermant dans sa chambre en attendant que son estomac ait fini de se digérer lui-même.

  • Elle qui vous avait recueilli, accueilli et nourrit depuis votre plus tendre enfance, quand elle vous avait trouvé errant dans les lands.

Oui il devait beaucoup à Hella. L’apprentissage de la faim, constante, de la douleur, plus ponctuelle et de la colère, dévastatrice. Mais d’elle il avait surtout appris la haine des autres. D’elle en premier qui le battait comme plâtre, de madame Bock dont il apprit les sombres secrets, de Cutil et son hypocrisie ainsi que de monsieur Courroi à qui Hella vendait sa fille.

  • Les accusations ont été énoncées proclama solennellement le juge. Accusé vous avez la parole devant ce tribunal, ce sera la seule fois avant la fin de ce procès.

Madrite eut un sourire torve

  • Dans ce cas, je souhaite bonne faim à ce tribunal.

Le ventre du juge Cutil émit un gargouillement affamé.


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