Une création mourante: Ambassade ? vous avez dit ambassade ?

Madame Bock convulsait.

Ses jambes tressautant avec régularité, elle bougeait au rythme effréné de la danse macabre de l’affamé qui venait de faire bombance. Couinant d’un gargouillis trop plein, elle se tordait dans le vain espoir de se dévorer lui-même.

Enfin, Madame Bock vomit trippes et boyaux avec la grâce du mourant et trépassa.

Madrite se cala sur le pupitre de feu Cutil.

13 min 47 s et tout était déjà fini. Il n’y avait plus un corps intact. Le boucher, les os des jambes mis à nu, laissait sortir des bulles rosâtres de sa bouche. Le capitaine de la milice Herpegue, dans un coin de la pièce, avait dévoré ses propres mains, tandis qu’une jeune femme avait essayé d’ingérer ses tripes, s’étouffant dans l’affaire.

Le juge Cutil, lui, fut proprement désossé pas ses loyaux citoyens. La vitesse avec laquelle ils s’étaient précipités sur le vieil homme laissant entrapercevoir des rancœurs personnelles.

Madrite eut un rire hoquetant et s’essuya maladroitement le visage du trop-plein de glaire blanchâtre.

Les humains sont comme les rats. Comme eux, c’est toujours le plus violent qui gagne, comme eux le manque les pousses à s’entredévorer, comme eux ils finissaient par être dépendants de la chair des leurs.

  • Pas vraiment. Un humain qui a faim mangera un autre humain, c’est classique, mais il n’y prendra pas vraiment goût, surtout connaissant les maladies provenant d’un cannibalisme récurant.

Il fallut plusieurs secondes à Madrite pour comprendre qu’une personne toujours vivante s’adressait à lui. Il se leva précipitamment, regarda dans toutes les directions, se retourna et vit une femme d’une trentaine d’années assise en tailleur sur le pupitre de feux Cutil.

De taille moyenne, le teint légèrement hâlé, les cheveux coupés courts châtain foncé, elle avait des yeux en amande, un sourire amusé et un regard intéressé. Elle portait une houppelande beige claire rehaussée d’inscriptions en or fin.

Madrite la fixa suspicieusement pendant quelques instants puis, voyant qu’elle ne prendrait pas l’initiative, demanda.

  • Qui êtes-vous ?
  • Une femme qui ignore la faim. Elle sourit. Cela invalide votre petit truc. N’est-ce pas ?

Madrite se mordit la lèvre inférieure et testa son pouvoir sur la nouvelle venue…

  • En tout cas, applaudit la femme, laissez-moi vous féliciter. Oui vraiment, vous venez de tuer une cinquantaine de personnes en jouant simplement sur leur faim et aucun ne vous a attaqué. Dites-moi, comment faites-vous cela ?

Le jeune homme hésita quelques minutes, puis, voyant que son « truc » ne marchait pas, répondit.

  • J’imagine que je meurs de faim puis je projette ce besoin sur ceux qui m’entourent.

La femme hocha la tête.

  • Très intéressant. Et pour ne pas être mangé, comment…
  • Je transmets l’idée que je suis immangeable, c’est tout.
  • Fantastique. Vous jouez sur les instincts primaires…
  • Merde, je connais mon pouvoir et ça ne vous concerne pas. En revanche qui vous êtes vraiment, ça, ça me concerne. Alors ?

La femme soupira sans se départir d’un sourire espiègle.

  • Eh bien… d’accord. Je suis Si-Lun, auxiliaire assermentée de l’ambassade.

Le jeune homme maugréa.

  • Et pourquoi venir me voir maintenant ?
  • Pour vous proposer un job dans l’ambassade.
  • D’accord, mais qu’est-ce que « l’ambassade ? »
  • Je ne peux vous le dire tant que vous n’avez pas accepté, mais sachez toutefois qu’en travaillant pour nous, vous serez largement rétribué. Nous vous aiderons à développer votre pouvoir et surtout nous vous offrirons une vie plus longue que vous ne pouvez l’imaginer.

Le jeune homme regarda fixement cette Si-Lun qui semblait lui proposer au moins la lune et tout ce qu’il y a dedans.

  • Vous n’aviez rien ici, aucune attache, aucun lien. Tous ceux que vous connaissez sont en fuite, morts ou veulent votre mort. Quant à votre pouvoir, il vous mettra à jamais à l’écart des mortels. Tandis que nous, nous vous accepterons comme un être élue. Digne de côtoyer les dieux.
  • Et quels sont les risques ? l’interrogea calmement Madrite. Que me prendrez-vous en « échange » de tous ces dons si « géniaux » que vous me donnerez ?
  • La perte totale, exclusive et définitive de votre liberté.

Le jeune homme éclata de rire.

  • Si ce n’est que cela ironisa-t-il. Je me dois d’accepter. J’ai connu la liberté, la douleur et la solitude. Peut-être que sans, je vivrais plus heureux. Et de toute façon, si je change d’avis il restera toujours la mort comme dernier recourt.

Si-Lun sortit (d’on ne sait où) deux verres de cristal remplis d’un vin rouge. Elle en tendit un au jeune homme puis ils trinquèrent, toujours entourés de l’amoncellement de cadavres.

  • Alors, à la mort en dernier recours.
  • Et a la faim des rats et des hommes.
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