Un sommet de la weird fiction : Two Worlds and in Between, The Best of Caitlín R. Kiernan, volume 1

« It is not the task of the writer to ‘tell all’, or even to decide what to leave in, but to decide what to leave out. Whatever remains, that meager sum of this profane division, that’s the bastard chimera we call a ‘story’. I am not building, but cutting away. And all the stories, whether advertised as truth or admitted falsehoods, are fiction, cleft from any objective facts by the aforementioned cutting away. A pound of flesh. A pile of sawdust. Discarded chips of Carrera marble. And what’s left over. »

« Houses under the sea »

Il en va de certaines découvertes littéraires comme de certaines rencontres : on ressent une évidence immédiate et plus qu’un attrait pour quelque chose d’inédit et d’exotique, ce qui va l’emporter est au contraire la réalisation qu’on est, plus encore qu’en terrain connu ou familier, pleinement chez soi. Il ne s’agit pas tant d’avoir trouvé un auteur parfait, que d’avoir découvert un auteur parfait pour soi, comme si ses mots avaient été écrits pour vous.

Two Worlds and in Between est une entrée en matière magistrale dans l’univers de Caitlín R. Kiernan. Les vingt-six nouvelles et novellas fantastiques, de SF et d’urban fantasy qui composent le premier volume de ce best-of paru chez Subterranean Press en 2011 et désormais épuisé (il a été récemment réédité sous forme de livre audio), ont été rédigées entre 1993 et 2004 et reflètent l’évolution de l’auteur depuis ses débuts. Ses remarques à la fin de chaque texte, parfois teintées d’ironie ou de nostalgie, indiquant tantôt la place d’une nouvelle dans la genèse d’un roman, une affection particulière pour un personnage, le contexte d’écriture, tantôt les fiertés ou les regrets, donnent au lecteur l’impression qu’iel l’accompagne pas à pas dans sa lecture.

Il serait facile de se contenter d’apposer à ces récits ténébreux peuplés de créatures étranges l’étiquette « horreur », que l’auteur d’ailleurs n’apprécie guère, mais cette dénomination, trop restrictive, ne saurait rendre compte ni du soin porté à l’esthétique, ni de l’onirisme, ni de la mélancolie qui se dégage de ces textes aux univers foisonnants, ni de la richesse et de la qualité du style. Kiernan, chez qui l’influence de Lovecraft est prégnante et qui puise régulièrement dans la mythologie lovecraftienne, apparaît comme l’un de ses héritiers.

Au fil des textes, la plume, au départ laborieuse et se laissant aller, peut-être, à trop d’afféteries, s’épure et s’affine ; l’auteur trouve sa voix. Le procédé de morcellement chronologique des récits, qui est l’une de ses marques de fabrique, se voit de mieux en mieux maîtrisé. Pour qui écrit, ces évolutions sont édifiantes et ô combien inspirantes.

Kiernan mise sur l’atmosphère et l’esthétique au détriment de l’intrigue, considérant qu’après Ulysse de Joyce on devrait avoir su s’en libérer. Il n’est pas question ici d’action ou de rebondissements. Pour le lecteur, il s’agit bien plus de saisir ce qui s’est passé que de s’interroger sur ce qui va se produire. Kiernan, qui préfère donner à voir et matière à s’interroger plutôt que dire trop ouvertement les choses, tourne autour de son sujet, le dévoile lentement, patiemment, un fragment après l’autre, en jouant avec la chronologie jusqu’à la révélation finale.

Je garde quantité d’images marquantes de cette lecture. Trop pour les détailler ici. Une chose est certaine : ces textes ne me quitteront pas.

« Her skin painted too many competing, complementary shades of green to possibly count, one shade bleeding into the next, an infinity of greens that seem to roil and flow around her bare legs, her flat, hard stomach, her breasts. No patch of skin left uncovered, her flesh become a rain-forest canopy, autumn waves in rough, shallow coves, the shells of beetles and leaves from a thousand gardens, moss and emerald, jade statues and the brilliant scales of poisonous tropical serpents. »

« La peau verte »

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