Un filet trop plein

Année 1502, port de Brest, les pavés vibrent sous l’impact de la pluie battante en cette matinée déjà bien avancée. Martin revient à quai et amarre son bateau fatigué par les secousses de la tempête qui sévit au large. Les filets sont étonnamment pleins, la pêche a été bonne. Son ami Peyel est là pour l’accueillir, c’était prévu qu’il l’aide à porter le butin de la mer jusqu’au grossiste de la ville et son aide est grandement appréciée aujourd’hui. Il n’y a pas moins de 80 livres de poiscaille dans le filet et Martin ne se voyait vraiment pas tirer la charrette tout seul. Surtout après avoir bravé les éléments depuis 3 heures du matin.

Les deux hommes se saluent, Peyel aussi est bien heureux de voir Martin sein et sauf, il n’est pas rare que les pêcheurs s’aventurant trop loin en mer par ce temps ne revienne plus à quai. Les compères rigolent, se donnent l’accolade et partent en direction du commerçant qui leur fera sûrement un bon prix, vu la disette que connaît la ville depuis trois semaines que dure la tempête.

La charrette rebondit sur les pavés qui ne sont pas à niveau, les poissons inanimés font là probablement leurs derniers soubresauts et paraissent revivre au rythme des mouvements saccadés. D’ailleurs ils semblent s’exalter de plus en plus car le climat motive Martin à forcer le pas, la pluie est glaciale et commence à traverser les épais tissus des manteaux tandis que la fatigue se fait sentir. La chaussée glissante rend l’aventure encore plus incertaine. Mais la perspective d’une bonne bière, fraîchement tirée, goulûment sirotée au sec et au chaud après avoir négocié le contenu de la charrette, paraît lui donner des ailes.

Pendant ce temps là, Servan attend l’arrivée du pêcheur car il sait qu’un arrivage est proche, bien que rares sont ceux qui osent partir en mer par ce temps. Mais Martin lui a dit qu’il irait. Si quelqu’un peut tirer quelque chose de cette mer démontée, c’est bien Martin. Il est certainement le meilleur marin de la région et chacune de ses sortie est fructueuse, et aujourd’hui plus que jamais, le poisson est nécessaire, il faut qu’il arrive. Le voisinage demande constamment des denrées relativement fraîches à prix raisonnables parce qu’ils augmente dangereusement et tout le monde s’inquiète, pas seulement pour les produits de la mer d’ailleurs, les cultures n’ont pas vu la lumière du soleil depuis plus d’un mois, en plein juin. Les récoltes s’annoncent très mauvaises et les stockages de grains ont déjà été balayé par l’humidité pour plusieur d’entre eux.

Servan ronge son frein, ses étalages peuplés de quelques rougets et maquereaux qui n’ont pas vu l’océan depuis maintenant bien longtemps sont aussi rares que les quelques deniers restant dans son tiroir caisse. Il a tout juste encore dans son coffre les sous pour un nouvel approvisionnement, mais pas non plus de quoi s’assurer la marchandise des étalages des beaux jours.

Peyel et Martin courent plus vite en tirant la charrette tant bien que mal parce que la pluie redouble d’intensité et le vent devient même dangereux, une branche d’arbre volumineuse manquait il y a quelques instants d’assommer Peyel. Servan est maintenant visible au bout de la rue ! Vite, un dernier effort pour être au sec, Servan les débarrassera enfin de leur marchandise, les rétribuera et les invitera à la taverne de l’autre côté de la rue. La fierté se lit sur le visage de Martin, il est parfaitement conscient de l’importance de sa sortie du matin tellement prolifique qu’elle permettra à une bonne partie du quartier, notamment ceux qui sont dans les petits papiers de Servan, de repousser la faim encore de quelques semaines.

Soudain Peyel s’arrête net, laissant tomber quelques poissons de la charrette. Martin le fixe incrédule mais Peyel ne lâche pas du regard l’horizon devant eux. Doucement Martin tourne la tête pour aligner son champs de vision sur celui de son ami. Dans une chorégraphie rondement maîtrisée, la mâchoire de Martin tombe jusqu’à atteindre précisément le même degré d’ouverture que celle de Peyel. Un dragon. Il est d’une envergure folle et déferle à une allure incroyable vers eux. Il grossit dans le ciel, grossit et élance ses pattes arrières vers le devant juste avant l’impact, écrasant sans vergogne les deux amis. Chacune des pattes arrières hérissée de ses griffes repose l’une sur Martin, l’autre sur Peyel qui tous deux assistent l’espace d’un dernier soupir au repas du dragon.

Servan qui a suivit la scène tente dans un ultime geste de désespoir de faire fuir la bête pour sauver ses amis sans savoir qu’il est maintenant bien trop tard. Il jette encore un dernier cailloux en direction du dragon bien trop préoccupé à avaler le maximum de poisson à chaque becquée dans la charrette pour remarquer l’assaut. Servan s’effondre sur ses genoux, la tête baissée. Ses sanglots sont rythmés avec les engloutissements du dragon.

Soudain, Servan comme le monstre lèvent ensemble les yeux au ciel.

L’un des deux à le sang qui se glace, l’autre ne l’ayant jamais eu chaud.

Une armada de vaisseaux spatiaux évolue en rang de plus en plus serré, obstruant bientôt complètement ce qu’il reste de luminosité, des lasers détruisent tout sur leur passage dans un concert de son et de lumière rouge.

The End

 

 

 

 

 

 

 

 

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