Tranbleman tè

DISCLAIMER : Cette nouvelle est la deuxième que j’écris en l’honneur du Mois de l’histoire des Noir.e.s. CELA DIT, n’étant pas une personne racisée, j’ai conscience d’écrire ce qui suit à partir d’une position de privilège. Mon but ici n’est pas d’utiliser mon rapport en tant que personne blanche pour exposer des problèmes réels : je doute que ce soit ma place, de toute façon. Tout ce que je souhaite, par cette nouvelle ainsi que celle-ci qui l’a précédée et celle qui suivra, c’est de célébrer certaines cultures qui ont été largement mises de côté alors qu’elles méritent tout autant d’être exposées. Ainsi, je n’aborderai pas de sujet considéré lourd, mais me concentrerai plutôt sur des aspects qui sont à la portée de tous. Toutefois, je tiens à préciser que j’ai fait les recherches appropriées pour écrire ces nouvelles : là où je me limite, c’est la question du langage usuel. Maintenant que c’est dit… Bonne lecture !

Le 12 janvier dernier, la vie de la famille Louverture a changé du tout au tout. Esther se rappelle encore ce qu’elle faisait quand son téléphone a sonné suite à un appel de sa mère qui lui demandait de rentrer à la maison sur le champ. L’adolescente était sortie de l’école quelques heures plus tôt et traînait avec ses amies dans un parc pas très loin de chez elle. Si, en temps normal, elle est du genre à demander à sa mère une extension de son couvre-feu, en entendant son air nerveux, elle a compris que ce n’était pas le moment de le faire.

En arrivant chez elle, la première chose qu’elle a vue, c’est toute sa famille rassemblée dans le salon, postée devant la télévision. Esther s’en est approchée à son tour et s’est arrêtée en voyant les images et le texte qui l’accompagnait.

SÉISME EN HAÏTI

Esther se souvient s’être assise et de ne plus avoir parlé de la soirée, comme le reste de sa famille, pendant qu’ils ont regardé et écouté les diverses informations se faire connaître. La magnitude avait été mesurée à 7 sur l’échelle de Richter, l’épicentre se situe à environ 25 kilomètres de Port-au-Prince et… c’est une catastrophe. La plupart des bâtiments se sont effondrés, beaucoup de câbles se sont rompus, de nombreux endroits sont privés d’électricité et d’eau courante, le nombre de blessés et de morts continue d’accroître et de nombreuses personnes n’ont toujours pas été retrouvées.

Le séisme étant survenu le mardi, Esther n’est pas allée à l’école tout le reste de la semaine. Ayant de la famille en Haïti, ses parents ont passé les jours qui suivent au téléphone. Ses tantes, oncles et cousins n’ont toujours pas donné signe de vie et l’inquiétude a atteint son niveau le plus haut. Le restaurant familial n’a pas ouvert ses portes depuis, tous les efforts étant vraiment concentrés sur la recherche des autres membres de la famille. Esther est tout autant anxieuse et espère de tout son cœur que tout le monde se porte bien.

Finalement, l’attente se coupe au son du téléphone. Tout de suite, son père le décroche et apporte le combiné à son oreille. Il parle quelques instants et raccroche avant de porter son attention vers le reste de sa famille présente.

« C’était Camisha. Elle va bien, les autres aussi. Ils n’ont que quelques égratignures, mais rien de trop grave. »

Devant cette révélation, la famille Louverture peut enfin respirer. Esther elle-même sent qu’on vient de lui retirer tout un poids de ses épaules. Ce qu’elle vient d’entendre est plus qu’une excellente nouvelle. Sa famille étendue s’en est bien sorti, c’est tout ce qui compte !

Mais… Une autre pensée lui vient cette fois en tête. Elle et sa famille ont eu de la chance… Qu’en est-il des autres ? Qu’en est-il de celles qui n’ont toujours aucune nouvelle ou pire, qui en ont reçu de mauvaises ? Au nombre de victimes qui continue de s’accroître, il ne serait pas étonnant qu’il y ait encore beaucoup de personnes mal en point.

« Faudrait peut-être faire quelque chose, non ? »

Ses parents, son frère et sa sœur se tournent vers elle, attendant qu’elle développe son idée.

« Nous avons eu de la chance. C’est pas le cas de beaucoup de gens.

— Oui, c’est vrai… Tu as une idée ? »

Les jours suivants, la famille Louverture, sous les indications d’Esther elle-même, s’est mise à l’œuvre. Le plan : organiser une collecte de fonds au restaurant familial. L’idée est que tous les profits récoltés durant une journée spécifique en vendant de la nourriture typiquement haïtienne aux clients seraient remis à des associations locales. Bien évidemment, Esther reste parfaitement consciente du fait que ce qu’elle commence comme mouvement n’est que la pointe de l’iceberg et que ça ne remplacera pas complètement tout ce qui peut être fait sur le terrain. Cela dit, c’est tout de même un début et le temps qu’elle puisse se rende en toute sûreté en Haïti question de mettre la main à la pâte, cet effort devrait se montrer suffisant.

Esther et ses frère et sœur ont conçu des pancartes pour les vitrines du restaurant, pour les différents endroits d’affichage dans le quartier et même pour l’école. Le lundi matin, elle est allée voir le directeur personnellement pour recevoir l’autorisation de poser ses différents posters à travers les couloirs, question de sensibiliser autant le personnel enseignant que les élèves eux-mêmes. L’annonce a également été faite sur l’heure des messages au début de la troisième période, de sorte que personne ne peut prétendre ne pas avoir été au courant. Esther en est sûre : cette collecte devrait être un succès !

Ou du moins… Elle ne l’est jusqu’au jour même. Les portes du restaurant ouvrent à l’heure habituelle, les clients réguliers passent prendre leurs commandes, mais… Une heure, puis deux heures passent sans qu’il n’y ait de réel changement par rapport à ce qui a lieu jour après jour.

La chose démoralise Esther plus qu’elle ne souhaite l’admettre et ça, ce sont ses amies Iman et Rochelle qui le remarquent quand elles viennent faire un tour au restaurant pour voir comment se passent les affaires. Après avoir reçu leurs plats, elles s’asseyent auprès d’Esther qui n’arrête pas de jeter des coups d’œil par la fenêtre.

« Les gens vont venir, laisse-leur un peu de temps…

— Si c’était le cas, toutes les tables seraient déjà remplies.

— Mais non, dis pas ça, il vous reste encore plusieurs heures avant la fermeture. En plus, tout le monde est au courant pour Haïti, les gens ne sont pas si insensibles à la souffrance humaine. 

— Ouais… Permets-moi d’en douter. »

Esther se lève, dit à ses deux amies de profiter de leurs repas respectifs et hausse la voix pour annoncer à ses parents qu’elle sort faire un tour dans le quartier. Une fois son manteau posé sur elle, l’adolescente enfouit ses deux mains dans ses poches et marche avec la tête légèrement baissée. Elle tourne le coin et se dirige vers le parc. Ça a beau être l’hiver, mais elle devrait sans doute trouver une balançoire disponible. Elle pourrait aussi bien se contenter d’un banc, tant qu’elle peut s’asseoir et respirer l’air froid tout autour d’elle.

Heureusement, c’est la première alternative qui se concrétise. Esther s’assied sur la balançoire, pose une main sur l’une des chaînes et se pousse avec ses pieds. Étrangement, le parc n’est pas si rempli, aujourd’hui, mais elle est bien loin de s’en plaindre puisque la tranquillité qui domine lui permet de recueillir ses pensées.

Bien sûr que la situation la frustre. Le nombre de morts sous les décombres s’élève à environ 230 000 personnes. 230 000 êtres humains qui n’ont eu pour malheur que celui de s’être retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Le nombre de blessés est presque aussi colossal : allant jusqu’à 220 000 personnes qui sont hospitalisées, certaines devant subir des amputations, d’autres devant passer une opération pour survivre… Le coût des dégâts est encore inconnu puisque l’incident n’est survenu que deux semaines auparavant, mais Esther sait que celui-ci sera élevé et douloureux pour les citoyens.

Étant d’origine haïtienne, Esther est affectée sur le premier plan par ce qui est arrivé. Il est plus que normal qu’elle veuille faire quelque chose pour aider les siens. Cela dit… Elle comprend aussi toutes les personnes qui se sentent possiblement éloignées de l’événement sur le plan émotionnel. Après tout, elle aurait peut-être eu une réaction similaire s’il s’était agi de n’importe quel autre endroit sur le globe. Évidemment, elle aimerait bien penser le contraire, mais… On ne peut pas entièrement le savoir jusqu’à ce que la chose ne se produise, n’est-ce pas ?

L’esprit détendu, Esther se lève et rebrousse chemin vers le restaurant familial. Sur le trottoir, elle s’arrête momentanément devant la queue qui s’est vraisemblablement créée devant le restaurant. Encore confuse, la jeune fille avance, demande pardon aux personnes avant de les contourner et rentre finalement dans le restaurant familial où ce qu’elle aperçoit la laisse bouche bée.

Les tables sont presque toutes occupées, les commandes s’empilent et… même Iman et Rochelle mettent la main à la pâte pour aider la famille Louverture. Esther retrouve son frère, complètement surprise. Celui-ci lui sourit.

« Allez, y’a beaucoup de monde à servir !

— Mais c’est arrivé quand ?

— Y’a quelques minutes, à peine. Faut croire que nos affiches ont fonctionné ! »

Esther sourit et se dépêche d’enlever son manteau. Elle se met au travail tout de suite, prenant en note les commandes, allant servir les clients aux tables, les remerciant par la même occasion pour leur présence.

« Bonjour, mon nom est Esther, que voulez-vous prendre, aujourd’hui ?

— C’est la première fois que nous goûtons de la cuisine haïtienne. Vous avez des options halal ?

— Non, malheureusement. Nous y travaillons, c’est promis. Nous avons par contre des options végétariennes et véganes à la page 7 de notre menu. Je vous laisse un peu de temps pour choisir ?

— Oui, merci.

— Bonjour, mon nom est Esther, que voulez-vous prendre, aujourd’hui ? demande-t-elle à la table suivante.

— J’aimerais bien le Griot de porc… J’avais une question, concernant les accompagnements. Quelle est la différence entre du riz ordinaire et du riz ‘’djon djon’’ ?

— Le riz djon djon a été bouilli dans l’eau utilisée pour les champignons djon djon. C’est ce champignon qui lui donne tout son goût ainsi que sa couleur noire. Tandis que le riz ordinaire…

— Je vois. Je vais prendre le riz djon djon en accompagnement, dans ce cas. Autant essayer de nouvelles choses !

— Tout à fait d’accord ! Vous, madame ?

— Je suis tentée par les acras malangas. Avec des légumes à côté, s’il vous plaît.

— Bien sûr, je vous apporte tout ça très vite ! »

Esther ne voit pas le reste de la journée passer. Entre le fait de servir des commandes et de sensibiliser les clients quant à l’après-séisme en Haïti, son emploi du temps a été chargé, il n’y a aucun doute là-dessus. À la fermeture du restaurant, tout le monde est épuisé, mais globalement satisfait de ce qui a été fait. On compte toutes les recettes de la journée et celles-ci se rendent à un peu plus de 2000 $ : ce qui n’est plutôt pas mal pour une seule journée, il faut le dire.

« Nos efforts mériteraient beaucoup plus…

— Ils ont mérité plus, ma grande.

— Quoi ? Comment ça ?

— Parce que nous, c’est ce qu’on envoie. Mais aujourd’hui, nous avons introduit un paquet de personnes à une fraction de notre culture, ce qui correspond à leur tout premier contact. Maintenant… Ils seront plus attentifs et plus disposés à aider d’eux-mêmes… Et pourront aussi convaincre d’autres personnes de le faire. C’est comme ça que nous bâtissons une communauté. »

Esther reste un peu surprise, mais sourit et hoche la tête. Aujourd’hui, ils ont commencé le travail. Maintenant, aux autres d’amplifier le mouvement et d’entretenir la conversation.

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