Tempus Fugit

Texte écrit pour un concours . Première photo : Pavillon des Sorbiers et usine Clause  Deuxième photo : Usine Clause et Pavillon des Sorbiers à l’abandon . Troisième photo: Usine Clause réhabilitée Quatrième et dernière photo : Autre partie de l’usine clause peu avant sa destruction. 

«Je ne sais pas trop par où commencer».C’était par cette simple phrase que commençait la lettre que j’avais trouvée . J’étais tout aussi perdu que cette personne . Le contenu de cette note m’avait bousculé au plus haut point alors que je ne connaissait pourtant presque rien de son auteur , seulement son nom . Le papier semblait d’un autre âge . L’enveloppe était dépourvue d’adresse quelconque . Et encore aujourd’hui je ne peut m’empêcher d’y penser , cela m’obsède .

J’ai pris connaissance de cette lettre un samedi . Avant de la trouver , je m’était rendu comme à mon habitude dans la nouvelle médiathèque de la ville afin de rendre et emprunter quelques CD , DVD et nombres d’autres choses . Je passais donc par le tunnel sous la gare , sans prêter attention aux inscriptions injurieuses qui couvraient ses murs et l’odeur fétide qui emplissait mes narines . De là je remontais vers la place ou se trouvait l’objet de ma destination . Durant ce voyage , j’écoutais la musique dans mon casque et regardait les gens s’affairer et la ville s’animer,rythmée par le son qui s’introduisait par mes oreilles . J’aime à penser souvent qu’on entretient une relation étrange avec la ville dans laquelle nous habitons . Parfois on l’a déteste , parfois on l’aime de tout notre cœur . C’est avec ces sentiments contradictoires que nous accrochons des bouts de notre vie , heureux ou malheureux , à certains endroits ou bâtiments de celle ci . Je contemplais cette place ou tout autour se mêlaient chemins de fer de la gare que j’avais maintes fois empruntés et ruines d’un bout du passé de notre cité qui gisait au sol ,encore fumant de poussière . Médusé quelques instants devant ce spectacle , je repris vite mes esprits et traversait la rue .

Une fois que la lourde porte vitrée fut passée , je pénétrais enfin dans la médiathèque qui siégeait autour de cette fameuse place . J’ai salué les personnes aux bureaux qui étaient occupées à enregistrer un emprunt , avant de me diriger directement jusqu’au bacs ou étaient rangés ces fameux livres que les gens déposent , afin qu’ils vivent une nouvelle vie . Ce fut à cet instant que je l’a découvrit . Glissée à l’intérieur de l’un des ouvrages qui m’intéressaient , une lettre tomba au sol . Je la ramassait et mes yeux se posèrent alors sur l’enveloppe vierge . Que pouvait bien contenir une telle note abandonnée au hasard dans un vieil ouvrage ? Milles et une choses . Ma curiosité surgit et je l’ouvrit presque instinctivement . Une vieille lettre qui avait visiblement traversé le temps apparut alors , augmentant ma surprise .

« Le 3 avril 1940,

Je ne sais pas trop par où commencer . Tout d’abord , comme il est impoli de ne pas se présenter je vais dès alors le faire . Je me nomme Jules Dervell . Maintenant que vous connaissez le nom du rédacteur de cette lettre , vous redoublez d’attention pour celle ci pas vrai ?! Ou peut être pas . Vous vous demandez alors : pourquoi écrire une lettre et la mettre dans une enveloppe anonyme quand on est un personnage connu de tous dans la ville? Et bien..parce que si je mettais mon nom sur cette enveloppe ou alors l’adresse d’où je l’ai envoyé , ça ne m’aiderait pas dans mon affaire . Alors je vais glisser cette missive dans un livre de Charles Dickens et on verra bien . Par contre ..ne cherchez pas de lien pour Dickens..j’ai pris le premier livre qui passait dans ma bibliothèque .

Si vous lisez ceci , c’est que je suis décédé . Malheureusement on dirait une intrigue de roman de gare mais ..c’est la réalité . Je suis malade du cœur et mon grand âge n’arrange pas les choses. Vous devez savoir que j’ai eu une vie bien remplie , ou alors vous l’ignoriez j’ai crée une entreprise..construit une usine.. bâti une belle maison..(d’où j’écris d’ailleurs !) et j’ai mis sur pieds nombres de choses et c’est d’ailleurs le sujet de cette lettre . Nous vivons actuellement dans une période de guerre . Et à quelques semaines (ou jours que sait-je?) de m’éteindre ..je me demande bien ce que je vais laisser après mon départ . Que deviendra mon usine ? Ma maison,symbole de ma prospérité ? Mon entreprise survivra t’elle aux maux de son époque ? Tant de questions me viennent à l’esprit ..et je dois passer à vos yeux soit pour quelqu’un d’imbu de lui même soit pour quelqu’un d’incroyablement humain . Quoi qu’il en soit , je vais faire bref .  

M’est venu alors une idée . Rédiger cette lettre comme une bouteille à la mer qui serait trouvée dans 10,20,30, ou même 100 ans !! Encore une chance que ma mémoire perdure , si nous perdons cette guerre . Ne nous voilons pas la face..ça ne sens pas très bon cette affaire . Mais en tous cas je vous en conjure illustre inconnu ..partez sur mes traces! ..essayez de découvrir ce qu’il est advenu de moi . Qui sait , il se pourrait que mon nom ne vous dise plus rien . Peut être que ma sollicitation est vaine et que le livre que j’ai déposé sur un banc dans la ville au détour d’une rue , dans lequel j’ai installé ces mots disparaîtra et eux avec! Peut être que vous allez me prendre pour un illuminé et vous mettrez tout cela au feu . Mais si rien de cela n’arrive..d’abord je vous en remercie et ensuite , je suis en droit d’espérer que vous aiderez un vieil homme fatigué dans sa dernière requête (certes saugrenue)mais vous l’aiderez surtout à reposer en paix. »

Face à ces mots je ne savais que dire . J’étais à vrai dire ébahi par le contenu de ce que je venais de lire . Je croyais rêver . Je croyais aussi en premier lieu à une plaisanterie mais le fait que le papier semble prêt de tomber en miette me dissuadait de penser cela . Que faire alors ? Aider un homme qui me lance un appel depuis le passé me semblait dingue , mais je ressentait quelque chose comme.. un sens du devoir . Un devoir d’accéder à cette requête . Les mots de cet homme était si convaincants ! Je ressentais aussi une excitation sans pareille et puis après tout..qu’avait-je à perdre?

Tout ce que je possédait comme je l’ai dit auparavant , c’était un nom , Jules Dervell . Je n’étais même pas sûr que la ville qu’il mentionnait fut la mienne . Mais c’est à cette piste que je me raccrochait en premier lieu . Je rangeais la lettre dans ce vieux livre qui n’était même plus du Dickens et je me rendit aux PC , moyen actuel le plus efficace quand on cherche quelqu’un . La société actuelle fait que dorénavant , la réponse à la plupart de nos questions se trouve sur un moteur de recherche. Je tapais alors sans attendre le nom et le prénom de mon interlocuteur qui devait être décédé il y à de cela 78 ans .

Le résultat de ma recherche Google m’a stupéfait . En effet , on parlait de la même ville . Cet homme avait aussi comme indiqué créer une entreprise et une usine ..pour la maison je n’avais pas encore trouvé . Je n’ai pas perdu beaucoup de temps pour la trouver aussi . La maison des Sorbiers . Les photos montraient une bâtisse incroyable , unique , aux multiples fenêtres de chaque cotés de celle-ci . Cette demeure inspirait le confort , et reflétait le chemin parcouru par un homme . Tantôt de pierres , tantôt de bois , tantôt des lierres qui venaient couvrir ses murs . On pouvait deviner une famille , une histoire . De plus , la fameuse usine trônait à ses cotés , arborant à son point culminant un château d’eau . Une sorte de chemin reliait les deux , comme son créateur l’avait fait auparavant . On devinait une société prospère .

Une étrange sensation me survint à mesure qu’un souvenir se précisait dans mon esprit . Le souvenir d’une sortie avec l’école , en primaire . J’étais passé derrière la gare pour une des rares fois de mon enfance . Je longeais un trottoir et je vis alors une usine , dont les vitres étaient brisées et les murs recouverts de végétation . Cet endroit créait dans mon esprit une forte impression , je souhaitait y entrer et découvrir ce qu’il cachait . Mon imagination faisait sûrement beaucoup pour cela et elle fait encore beaucoup pour moi aujourd’hui , c’est une compagne éternelle . Je devais néanmoins continuer mes recherches pour trouver la vérité .

Je découvris alors une autre photo . La maison était là , l’usine aussi .Il me semblait que le château d’eau ne contenait plus rien . Les fenêtres ressemblaient à celle de mon enfance . Les murs prennent tout à coup une couleur terne , le poids des années . De l’autre coté , il y à la maison des Sorbiers . Une fenêtre n’existe plus , laissant apparaître un sombre trou béant . Toujours cette pierre . Un tag est inscrit sur celle ci , symbole de la volonté d’expression d’un visiteur quelconque . Les deux endroits reflètent la solitude et non plus ce qui est , mais ce qui à été . D’autres photos semblent avoir été prises sur les lieux . Elles montrent un endroit vide comblés par les graffitis , messages inscrits pour d’autres visiteurs , communication colorée . Une autre montre un tout autre visage , elle devait avoir été prise après l’incendie qui l’avait ravagée . Le toit s’effondrait alors , montrant le lieux ployer sous le poids du temps et du feu qui accélérait son emprise .

Les mots de Dervell résonnent dans mon esprit . «Je me demande bien ce que je vais laisser après mon départ » . L’entreprise semblait malheureusement pour cet homme , avoir mis la clé sous la porte. Je me renseignait alors en compulsant les différents articles sur cet usine et une toute autre vérité apparut à moi . Depuis quelques années en effet, le coeur de cet endroit semblait s’être arrêté . Plus aucun employé n’avait foulé le sol de cet endroit depuis 6 ans . Le dernier article que je lisais parlait même… de destruction .

Il ne m’en fallait pas plus pour savoir . J’ai retrouvé l’emplacement exact des deux lieux sur Google Maps et je suis sorti dans la rue . Je devais en avoir le cœur net . Je devais répondre aux questions de Jules Dervell . Et ne pas voir la chose de mes propres yeux serait ne donner qu’une moitié de réponse . Je regardait alors à gauche et vit une chose qui me marquerait à jamais : Je venais de mettre un nom et une histoire sur les bouts de notre cité qui gisaient au sol .

Il ne restait qu’un bâtiment éventré qui n’attendait que la pelleteuse pour l’achever . Un champ vaste , couvert de débris tenait place devant mes yeux ébahis . Ma ville changeait et effaçait ce qui fut l’un des plus grands bâtiments en son sein . Le château d’eau à disparu, je ne le trouve plus.

Les murs sont tombés, ainsi que les vitres . D’autres bâtiments , d’autres histoires suivront . Le vent souffle et balaie mes cheveux , et on dirait que cet usine veut encore une fois m’appeler , de son tombeau .

Je ne la visiterait jamais , et ce regret reste encore aujourd’hui enfoui en moi . J’aime l’histoire et le passé , et j’aime fouiller et découvrir les différents trésors à travers lui , pouvoir imaginer ce qui à été . C’est encore possible aujourd’hui , mais il ne reste que des photos . Les murs eux ont été enlevés à la terre qui les à accueillit il y à plus de 100 ans .

C’est triste à dire , mais il n’y avait plus rien à voir . Je restait pourtant là, pétrifié devant les effets du temps . Lorsque je sortit de mes pensées , je cherchait la maison des yeux . Avait elle disparue sans que je sois témoin de son trépas ? Je me demandais alors , étranger au lieu , si je devais plutôt aller sur la gauche ou bien sur la droite . Je me souvint alors d’une rue visible après la sortie du tunnel qui avait maintes fois piqué ma curiosité . Comme c’était sur ma droite, je rebroussais alors chemin . Sous mes yeux , un supermarché brillait de milles feu en cette matinée d’Hiver , paré de décorations de Noël diverses et variées . Après celui ci , une chose surprenante m’attendait .

Bien avant la rue ou je voulais aller il y avait un chemin entre deux immeubles..et au fond dépassait une bâtisse qui me semblait familière . Seul ses couleurs étaient différentes et certains de ses aspects de l’époque furent effacés . Je m’engageais alors sans hésiter , mon sac sur une épaule et le regard pointé vers un vestige du passé . Je l’atteignit , et je contemplait . Presque plus de bois , ni de pierre mais elle était bien là . Certes plantée dans du béton qui diminue sa grandeur , mais pourtant présente . Comme une objet curieux au milieu de tout ses immeubles . Toutes les fenêtres sont nouvelles , et remplacent les trous béants . Je la contourne , l’examine , ébahi par cet élément architectural qui faisait figure de curieux paradoxe au milieux des immeubles . Je regarde autour de moi et voit de nouveau ce champ désert , qui me terrifie au plus haut point . A mes pieds , j’aperçois une chose encore plus étonnante : des bouts de pierres sont disposés dans de petites rigoles qui entourent le pavillon des Sorbiers et l’accompagnent dans sa renaissance . Je sais d’où viennent ces morceaux de rocs . Je regarde autour de moi et sourit . C’est ici qu’est l’ossuaire de ce qui à été l’usine Dervell . C’est une rencontre assez émouvante .

Que répondre à Jules Dervell ? Et bien c’est à lui qu’est dédié la lettre suivante :

Cher Mr Dervell ,

Je ne sais pas si cette lettre vous sera visible depuis l’au delà , mais je me sens en devoir de l’écrire, car ce que j’ai vécu grâce à votre courrier ces dernières semaines fut tout simplement l’une des choses les plus marquantes de ma vie . Néanmoins , la réalité des faits serait peut être moins idéale que ce que vous auriez imaginé .

Commençons par votre usine . Après votre décès , elle continua à perdurer pendant 72 ans . C’est assez long . Surtout compte tenu de vos inquiétudes vis à vis de l’époque . Par contre ça ..oui ça c’est mal fini . Pas pour votre héritage car vos locaux ont servit pendant la guerre , mais pour plein d’autres choses et plein d’autres gens . C’est assez long à raconter et ce n’est pas le sujet d’aujourd’hui . Ils ont ensuite servit à d’autres entreprises..(désolé de vous apprendre cela mais votre société n’a pas pu les garder) . Après ce délai , elle à fermé ses portes . Pendant un certain moment les bâtiments tinrent bon , et malgré l’abandon, d’autres personnes sont venues pour vivre des instants de leurs propres vies , qui resteront à jamais gravés dans leurs mémoires . C’est une chose dont vous pouvez sûrement vous féliciter j’imagine car indirectement ils vous les doivent ..

Malheureusement , après un incendie qui la ravagea , la ville à décidé de détruire votre usine . Cela doit être une nouvelle assez dure à entendre pour vous .. Néanmoins des immeubles seront construits à la place , pour commencer une nouvelle histoire ! Comme je vous l’ai dit , ce que vous avez bâti ne sera jamais oublié avant un certain temps pour nombre de personnes , dont moi . Il y à même une chose que vous devez savoir à son sujet : elle à un lieu de recueillement ! Je ne plaisante pas !! Il est là ou se tient votre maison . Oui, vous ne rêvez pas , votre maison est encore sur pieds !

Là aussi il y à une histoire que je dois vous raconter . Après votre décès , il semble que la bâtisse n’ai pas été habitée . Enfin si ..par des personnes qui n’avait pas d’endroit ou dormir . Et le temps à eu une emprise assez féroce avec elle , autant dire qu’elle à été bien malmenée !! Elle tombait carrément en lambeaux . Tant et si bien qu’il fut question à un moment que la maison soit aussi démolie . Mais figurez vous qu’elle existe encore ! Certes elle à bien changée , mais on l’a reconnaît plutôt bien …peut être qu’elle restera encore bien longtemps . Mais..qui sait ..peut être aussi qu’elle pourrait bien disparaître .

Le fait est que le temps passe et ne revient jamais . L’usine ne reviendra jamais , même si ça fait mal de le dire pour un amoureux de notre ville et de son histoire comme moi . La maison restera encore mais pour l’éternité le doute est permis . On peut essayer de faire perdurer notre trace du mieux que nous pouvons . Le fait est que j’ai reçu votre lettre et que je ne vous oublierait jamais . Tout d’abord car ce n’est pas tout les jours qu’on reçoit du courrier de 1940 , et aussi car vous m’en avez beaucoup appris sur ma ville . C’est une sacrée histoire que celle des lieux que vous avez construit . Pour l’un , c’est fini , pour l’autre l’histoire continue .

Ce fut un plaisir de vous répondre ,

Un amoureux de la ville .

P.S : Vous allez sûrement rire de là ou vous êtes mais quelques jours avant d’écrire cette lettre..j’ai vu votre château d’eau ! Il fait toujours face à votre maison, mais il faut le voir car il est fondu dans le nouveau paysage urbain.

Pour Lucien Clause , Ceux qui ont connu ce qu’il à construit , et tout les Brétignolais .  

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