Ta bouteille ou moi

homme-bu-par-alcoolique-avec-la-bouteille-bire-en-silhouette-d-alcoolisme-42517009

©Dreamstime

– Par Schebna Bazile, Port-au-Prince

Je t’ai regardé dormir, ce soir. J’aime te voir aussi détendu. Ça me rappelle vaguement la personne que j’ai épousée. Tu es si humain dans tes heures de sommeil. J’aurais pu en profiter pour me reposer, moi aussi mais prendre soin de moi m’importe moins que profiter de ces instants de tête à tête entre ton quasi-cadavre et moi. Je mesure ton souffle à chaque respiration. Parfois, quand il faut que tu changes de position, je t’entends vitupérer et gronder quelques insultes à toi même. A croire que tu n’es pas dur qu’envers moi; tu te fais des misères à toi aussi.

5 heures du mat. Tu te retournes sans cesse, tu parles dans ton sommeil, tu es agité. Je n’ose pas te réveiller. Quand tu ouvres enfin les yeux dans un sursaut, tu me regardes et grondes quelques mots. Je ne réagis pas.

– Bat je w sou mwen! Epi sors du lit, trouves-toi autre chose à faire ; tu me fais peur.

– Bonjour, chéri.

-Passe moi ma bouteille, s’il te plait. Elle est sur la table, juste derrière toi.

Deux grandes gorgées, tu reposes la bouteille sous ton oreiller, tu te cherches une position confortable, et ton souffle régulier reprend. Un coup d’œil autour de moi, je comptai toutes les scènes qui se sont déroulées dans cette chambre. Je ne peux nier qu’il me reste encore quelques brides de bons souvenirs mais le mauvais goût de ce que nous sommes devenus prend largement le dessus. Je n’arrive pas à pleurer. J’ai mal mais mes larmes refusent de venir. Je revois toutes ces fois où tu es rentré saoul comme grive, me rentrant droit dedans soit pour me violer soit pour me frapper. Je ne sais pas comment nous en sommes arrivés là.

Une nuit tu es rentré, bourré comme jamais, tu m’as fait l’amour comme un vrai taureau. Quand j’y ai repensé le lendemain, je t’ai fait promettre de ne jamais prendre d’autres femmes. Aujourd’hui, je me trouve idiote d’avoir eu cette requête. Tu as tenu parole mais je t’aurais demandé tellement plus si j’avais su que c’était notre dernière conversation. Les autres tentatives se terminaient toutes de la même façon: tu me frappes jusqu’au sang, tu reprends ta bouteille et tu t’excuses. Ah oui, tu t’excuses à chaque fois.

– Tu vois bien que je ne veux pas te faire de mal. Tu fais exprès de me pousser à bout. Je te demande pardon, ma chérie.

Tu finis toujours par un « je t’aime » en levant ta bouteille. Je me dis alors que ce n’est pas à moi mais au grog que tu t’adresses.

Je me suis fait enlever la matrice à mon second avortement. Tu ne le sais pas – tu ne le sauras peut-être jamais – mais tu as déjà tué deux de mes enfants. Deux de tes enfants. Deux de ces millions de rêves que nous avions tant chéris à l’époque où tu étais encore toi-même. T’en souviens-tu encore ? Te rappelles-tu que nous devrions avoir deux garçons et une petite fille ? Les garçons s’appelleraient Fred et Garry, et ta fifille s’appellerait Myriam. Tu voulais deux garçons pour que vous soyez trois paires de bras à protéger Myriam et moi. Nous n’étions pas encore mariés, toi et moi, que tu imaginais déjà les scènes possibles au mariage de Myriam. J’aimais tellement cette lueur dans tes yeux ! Je t’aimais tellement ! Et je t’aime encore aujourd’hui, tu sais ? L’alcool m’a volé mon mariage, ma dignité, mon présent et mon avenir. Et ce n’est même pas moi le dépendant.

J’ai souvent pensé à partir mais il est bien trop tard maintenant.

– Il n’est pas trop tard, Fabie! m’a dit une amie. Tant que tu es encore en vie, tu devrais partir. Je t’aiderai, si tu veux. La police peut t’aider.

Mon mari est un ancien sergent. Une opération a mal tourné et depuis il ne s’est pas remis. J’ai parfois l’impression qu’il veut que je porte plainte. Comme s’il n’arrive pas à s’arrêter lui-même et qu’il s’attend à ce que je le fasse à sa place. Il en oublie qu’il est mon mari.

– Je ne peux pas partir ! voudrais-je répondre à chaque fois. Qui prendra soin de lui ? Qui le réveillera au milieu de la nuit quand il fait ces cauchemars qu’il n’explique jamais ? Et quand il a froid, qui va l’embrasser sous les draps trop fins ? Et quand il oublie de manger, qui l’efforcera à prendre quelques bouchées à la volées entre deux bouteilles ? Si je pars, qui lui changera les idées quand il fixe trop longtemps ce pistolet menaçant qu’il garde toujours à portée de main ?

Mon mari ne me tuera pas. De toute façon, je suis morte la première nuit où il a levé les mains sur moi. Tout comme il est mort après cette opération dont je ne connais aucun détail. Pourtant je sais que je ferai tout pour l’aider. Je ne sais pas comment, mais je sais que j’y arriverai. Il n’est pas responsable de ce qui lui est arrivé. Ce n’est pas sa faute non plus si les psychologues de la Police Nationale ne sont pas assez compétents pour l’aider à se sortir de là. C’est à trop vouloir être bon qu’il est devenu ce qu’il est devenu.

Une partie de moi me hurla de cesser avec les excuses que je lui forgeais. Entre l’alcool et moi, je sais déjà quelle partie mon mari choisirait. Mais je refuse de perdre. Je refuse de le perdre. Il y a déjà eu assez de dégâts comme ça. Il n’y a pas que mon existence qui a été malmenée; c’est tout un cycle qui s’est rompu. Notre histoire ne peut avoir cette fin. Ce ne serait pas juste. J’essaierai tous les moyens. Et quand il ne restera plus rien à tenter, je tenterai encore.

Both comments and pings are currently closed.

Comments are closed.