Swapping

– C’est fou qu’on se retrouve là aujourd’hui, toi et moi ! Je ne t’aurais jamais reconnu !

Elle rit.

Il rit.

– Moi non plus ! S’il n’y avait eu ce quelque chose dans ton regard qui n’a pas changé, en si joyeux pourtant, et ce sac que tu traînes toujours avec toi…

– Tu as raison, je l’avais déjà au lycée !

– Les autres se foutaient de toi, ils disaient que c’était un sac de fille, et te traitaient de pédale ! Moi lâchement, je me taisais…

– Ça oui, j’en ai bavé. Ils ne m’épargnaient pas les salauds ! Bien des fois j’ai failli ne plus venir, ou même me pendre dans ma chambre…

Silence.

Dans un souffle :

– Ça m’a effleuré plus d’une fois moi aussi, si tu savais !

– Je sais.

Elle lui caresse le visage et sourit.

– Tu piques !

Puis elle scrute ses traits et murmure :

– C’est dingue…

Il sourit.

– Ça fait combien de temps ?

– Qu’on ne s’est pas vu ? (Il hésite) Mais ce n’est pas cela que tu veux dire n’est-ce pas ?

– Non tu le sais bien !

– Après ma prépa, j’ai pris une année sabbatique pour ça. J’ai vécu cloîtré les premiers mois, jusqu’au jour où j’ai eu suffisamment confiance, où j’étais enfin moi-même ! La vraie vie commençait ! Cela fera sept ans le mois prochain. Et toi ?

– Juste après le bac. J’avais quitté la maison familiale et j’avais rencontré Paul qui m’a aimée comme j’étais et m’a soutenue tout du long. J’ai passé des heures devant le miroir pour scruter le moindre changement. Pour épier les poils qui repoussent aussi. C’est dur le laser…

A son tour, il lui caresse le visage.

– Ta peau est si douce ! Le miroir aussi a été mon compagnon jour après jour. Je lui demandais de m’apprendre qui je devenais. Terrifiant et exaltant à la fois. Mais pas si difficile pourtant. Une bonne surprise même : enfin je me trouvais beau !

– Je te l’affirme tu es plus que séduisant !

– Tu n’es pas mal non plus !

Sourires.

Silence.

C’est elle qui reprend :

– Quand je pense qu’on ne s’est jamais vraiment parlé là-bas.

– Non jamais. J’avais peur, j’avais honte, j’étais lâche ! Pardon…

– Je ne t’en veux pas tu sais. N’empêche que ça m’a fait tout drôle quand tu m’as appelée par mon ancien prénom tout à l’heure ! Des foules d’images se sont ruées en moi, que je croyais oubliées !

– Tu m’as ramené là-bas moi aussi. Que de solitude ! Se sentir différent sans rien y comprendre au début, puis tenter de se fuir et d’exister comme les autres. Évidemment ça ne marche pas ! Puis la haine de soi, puis s’enfermer dans le silence et attendre le miracle. Ou la mort.

Une ombre traverse son regard comme une larme de lumière grise.

– C’est la rencontre avec une association qui m’a sauvé ! Je m’y suis fait des amis, j’ai découvert le parcours et j’ai pu renaître à moi-même.

– Moi c’est Paul. Paul a cru en moi, m’a aimée à tous les temps de moi-même. Il a respecté mes silences, mes chagrins, mes retenues, mes errances. Il m’a permis d’exister. Je suis femme à ses yeux depuis la première seconde de notre rencontre. Il m’a autorisé tout ce que je me refusais à moi-même, par peur. Nous allons nous marier en juin.  Et toi ? Tu es seul ?

– En ce moment oui. Il y a eu le temps des premières injections où ça me rendait dingue, limite priapisme tu vois ! A ma sortie du placard, j’ai dragué à tout va !

Elle rit de bon cœur.

Il continue.

– J’ai fait mon ado boutonneux quoi ! Un rien macho même. Mais très vite, au fur et à mesure que mon corps se modifiait, j’ai pris de l’assurance et je n’ai plus eu envie de courir derrière tous les jupons qui passent. Enfin moins !

Ils sourient ensemble.

– Aujourd’hui j’aimerais construire un vrai couple. D’autant plus que j’ai trouvé ma place socialement. Bref je me sens prêt.

– Des enfants ?

– J’aimerais bien ! Tu vois, aujourd’hui je m’autorise à rêver !

– C’est fou, on vient de se parler comme jamais en plusieurs années !

– Si on avait su !

– Imagine, une baguette magique et hop !

– Ah, si on avait pu !

– Ah ! oui ! On aurait fait un bel échange !

Ils rient en chœur.

Il reprend :

– Tu fais quoi aujourd’hui ?

– Du cinéma. Ne commence pas à fantasmer, je ne suis pas actrice, mais derrière la caméra. Et je commence même à être connue, tu sais ! Le bonheur ! Et toi ? Laisse-moi deviner… prof ?

– Tu as toujours été artiste ! Gagné, j’enseigne à la fac. Le bonheur aussi ! Mais je ne vis plus à V***, je n’aime pas les lieux où l’on a connu mon ancien corps. Ni à Pau, je suis là juste pour quelques jours chez des amis.

– C’est fou on aurait pu se rater ! On tourne dans le coin, mais je repars demain ! Moi non plus, je ne vis plus à V***. J’y ai trop souffert, je ne souhaite plus y vivre !

Voix bourrue derrière eux.

– C’est interdit de s’asseoir dans le vide ! Vous allez repasser sur le boulevard immédiatement ! Surtout si mademoiselle ne souhaite plus vivre ! Et monsieur comptait sauter avec elle peut-être ? Je vous ai à l’œil ! Circulez !

Ils se regardent et éclatent de rire !

En chœur :

– Le grand saut on l’a déjà fait, m’sieur l’agent !
Sous l’œil éberlué de Pandore, c’est d’un pas joyeux qu’ils empruntent le boulevard, bras dessus, bras dessous.

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(nouvelle écrite le 29 mai 2013 pour participer à un concours –
Il fallait illustrer la photographie ci-dessus, en 5000 caractères, espaces compris)

(Photographie de Manuel Baena : Échange de points de vue)

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