Sur le pont de l’ange

Lorsque Théo rencontra Camille, il n’y croyait plus. Il faut dire que la vie ne l’avait pas épargné. Né d’un père alcoolique et d’une mère dépressive, ses parents n’avaient d’autre défouloir que leur fils unique pour assouvir leur colère ou frustrations en tout genre. Adolescent, il avait mal tourné. Il n’avait jamais vraiment aimé l’école, il avait donc rapidement décroché. Les souffrances psychologiques infligées par ses parents l’avaient poussé à se réfugier dans la drogue. Vu le désintérêt total de sa famille, il avait fini dans la rue. Un soir, anéanti par sa vie désastreuse, il s’apprêtait à sauter dans la Meuse depuis le pont de l’Ange quand Camille l’interrompit dans son élan :

« Bonsoir l’artiste.« 

Elle était là, appuyée contre la rambarde, souriante, ses cheveux bouclés mus par le vent. Elle le regardait avec ses grands yeux bleus pétillants. Il restait bouche bée, comme pétrifié par l’image qui s’imposait à lui.

Je m’appelle Camille.

Il restait médusé. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait.

-Je viens d’emménager en ville, je me suis un peu perdue, tu pourrais me dire où on peut se faire un bon kébab dans le coin ? J’ai faim, j’ai envie d’une pita. »

Je..je.. ben…

Il lui était impossible d’articuler un mot.

Viens, tu vas me montrer puisque tu ne sais pas parler.

Après un instant d’hésitation, il chevaucha la barrière et sauta à pieds joints sur le trottoir. Il la regarda bêtement et se dirigea vers le turc du quartier, elle lui emboita le pas. Ils ne reparlèrent plus jamais de cet événement.

 Théo avait un don, il ressentait au plus profond de son âme les intentions cachées des gens. C’était un vrai calvaire pour lui. Mais avec le temps, grâce à Camille et à la grande patience dont elle faisait preuve avec lui, il avait appris à utiliser cet outil de la meilleure manière possible. Il arrivait maintenant à contenir sa colère lorsqu’il pressentait des intentions obscures et malveillantes. Il pouvait enfin réagir sans violence que ce soit verbale ou physique. Elle lui avait appris à résister à ses vieux démons du passé.

Depuis le jour de leur rencontre, il n’avait jamais plus touché à la drogue. De la minute à la seconde, il était devenu clean et avait repris sa vie en main. Il avait repris ses études et passé son diplôme d’éducateur avec brio. Il voulait aider les jeunes et mettait tout en œuvre pour leur éviter de connaître les déboires par lesquels il était passés. De son côté, Camille réalisa son projet de devenir psychologue. Ils avaient trouvé assez vite un job et purent s’offrir un appartement dans un des plus beaux quartiers de Liège. Ils vivaient une vie ordinaire et paisible, se payaient des vacances au soleil chaque été et profitaient des petits plaisirs de la vie dès qu’ils le pouvaient.

Grâce au don de Théo, Camille et lui s’étaient entourés d’amis extraordinaires ce qui ne gâchait rien, vous ne pourrez en douter. Chaque week-end, ils se retrouvaient tous ensemble et passaient des moments agréables. L’ancienne vie du jeune homme était bien loin derrière lui.

Le 14 février 2020, Théo emmena Camille chez Sottopiano, le meilleur italien de la ville. Après six ans de vie commune, il s’était enfin décidé à lui faire sa demande. Y avait-il un plus beau jour pour lui demander de l’épouser ? Il avait tout préparé avec l’aide de son ami Enzo qui connaissait bien le patron du restaurant. Il avait fait mettre la bague dans le dessert et quand elle était tombée dessus, il s’était mis genou à terre et lui avait fait sa demande. Elle pleurait de joie. Après avoir repris ses esprits, tenant toute la salle en haleine, elle avait lui avait dit « oui ». Clients et serveurs avaient applaudis puis le patron avait offert le champagne pour fêter ça. Ça avait été la plus belle soirée de leur vie. Enzo les avait rejoints avec toute la bande et ils avaient prolongé les festivités jusque tard dans la nuit.

En sortant du restaurant, Camille avait besoin de marcher. Une demande en mariage, si romantique soit-elle, génère un certain stress… Ils avaient donc entrepris de rentrer à pieds. A peine avaient-ils marché cinq cents mètres, qu’une voix retentit au coin de la rue :

Et quoi ? On ne dit pas bonjour à son vieux pote ?

Gaby ? C’est bien toi ?

Théo avait du mal à le reconnaître, Gaby était un clochard avec lequel il s’était shooté durant son adolescence. Vu son état, il n’avait pas décroché. Un peu mal à l’aise, il se dirigea vers lui en espérant que Camille ne le suive pas. Il projetait de s’en débarrasser vite fait.

Et oui, c’est bien moi !

Qu’est-ce que tu fais là ? C’est pas ton quartier…

Ben y a de la thune par ici !

Théo jeta un coup d’œil vers Camille, il s’aperçût, soulagé, qu’elle était restée en retrait et l’attendait patiemment là où il l’avait laissée. Il continua la discussion stérile avec Gaby.

Qu’est-ce que tu deviens vieux phoque ?

Eh ben comme tu vois, je suis toujours un vieux clochard. D’ailleurs t’aurais pas un petit billet pour ton vieux pote Gaby

Théo fouilla dans ses poches et donna au vagabond le billet de cinquante euros qu’il avait préparé pour rentrer en taxi.

Tiens, amuses-toi bien !

Au moment même où il prit congé, il entendit Camille crié. Il se retourna et vit deux hommes autour d’elle. Le premier l’enserrait contre lui. Il l’empêchait de crier d’une main sur sa bouche et la menaçait d’un couteau sur sa gorge. L’autre lui arracha son sac avant de la fouiller sauvagement. Il vit le regard effrayé de sa fiancée. En se précipitant vers elle, il entendit Gaby lui dire : « Désolé vieux ».

Camille restait figée, mais en voyant déboulé Théo, l’homme armé fut pris de panique. En un instant, la vie de Théo bascula à nouveau. L’agresseur avait planté sa lame dans le cœur de celle qu’il aurait dû épouser avant de prendre la fuite avec son comparse. Elle s’effondra sur le pavé en expirant son dernier souffle. L’ange de la mort apparut et emmena l’âme de Camille avec lui. Théo tomba à genoux devant le corps inerte de la jeune femme et prit son corps sans vie dans ses bras en hurlant de douleur pendant que les badaux s’agglutinaient autour d’eux.

Il n’avait rien vu venir…

Cette nuit-là, sur le pont de l’Ange, personne ne retint plus Théo.

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