Sur le bord du fleuve. 2/2

J’ai toujours aimé marcher, me promener, parce que dans ces moments-là, je ne réfléchissais plus, je n’avais plus aucune contrainte, j’étais véritablement libre, de moi, du monde, tout en découvrant le monde auquel j’appartenais et qui, lors de mes ballades, n’était à personne d’autre qu’à moi. Dans ces moments-là, j’abandonnais ma vie insignifiante et ma petite personne pour m’offrir plusieurs vies différentes, auprès des gens que je rencontrais, ou dans les quartiers que je visitais. Après les cours, je me laissais guider par le vent ; j’héritais de mon père ce savoir, cette pratique et cet amour de la flânerie qu’il m’avait appris et transmis. Ce que ma mère désapprouvait, estimant que « cette mauvais habitude » allait me causer du tort. Mais j’aimais ça, paresser sous la chaleur du pays, j’aimais prendre mon temps pour observer les gens, je prenais plaisir à regarder la ville bouger, presque en accéléré, ce qui contrastait beaucoup avec mon rythme de vie plus lent et moins pressé. Je saluais la beauté des palmiers que je rencontrais sur ma route. J’admirais les pirogues sur les eaux, certaines peintes aux couleurs du drapeau du pays. J’étudiais les pigments des bus et taxis verts ; les animations sur les pagnes des hommes et des femmes dans les rues ; je riais du pittoresque des uniformes scolaires des enfants, de ceux des militaires ou des policiers… toutes ces couleurs participaient à mon épanouissement, et j’imaginais, lorsque je ne pouvais les entendre, les conversations des personnes qui se trouvaient dans les magasins, ou dans les taxis, dans les garages ou encore dans les bureaux. Je tentais, lorsque je passais près d’une église d’écouter l’homélie du prêtre, ou le sermon de l’imam quand je me trouvais devant la grande mosquée de Poto-Poto.

Quittant La Fougère, je me dirigeai vers Le Djoué pour rentrer à la maison. Je me sentais un tantinet fatiguée, sans doute à cause de la marche ou peut-être était-ce la faute de la chaleur produite par un soleil qui était pourtant descendu de son zénith depuis plus d’une heure. Je trouvai alors une petite ruelle que je n’avais encore explorée dans ce quartier et je descendis le chemin en gardant un œil sur le fleuve, pour ne pas perdre mon point de repère ; s’il disparaissait de ma vue, c’est que je m’étais trop éloignée. Le petit chemin en pente me fit tomber sur un autre petit chemin, moins emprunté cela se sentait, car le sol n’était pas aussi battu qu’ailleurs et il était plein de petits rochers et petites pierres qui rendaient la marche un peu difficile. En pleine nuit, ce chemin devait provoquer des chutes et des accidents du type « orteils contre cailloux ». Je n’y rencontrai toutefois aucun souci puisque ma route était éclairée – quoique faiblement – par la lumière provenant des maisons avoisinantes. Je me plaisais à faire des ballades nocturnes parce que je savais que la lune brillerait suffisamment pour que je puisse voir à trois mètres devant moi, sans m’inquiéter. Je retombai donc sur un chemin qui longeait le fleuve, une route pleine d’herbes hautes d’où chantaient des grillons et où je pouvais voir des criquets acrobates sauter de la feuille d’une herbe à une autre. J’enjambai les herbes, avec une certaine concentration et une agilité assurée, lorsque j’entendis les pleurs d’un bébé. Sachant que la maison la plus proche se trouvait au moins à cent mètres, il me sembla étrange d’entendre aussi clairement ses cris. Alors mettant cela sur le coup de la fatigue, je continuai ma route mais plus j’avançais, plus les pleurs s’accentuaient, comme si ils tentaient de me retenir et me demandaient de revenir sur mes pas. Mais je ne pouvais voir d’où ils pouvaient bien provenir. Je tâchai alors de me convaincre que ces cris étaient nés dans ma tête, qu’ils n’étaient pas réels et je compris que la fatigue pouvait vraiment me jouer des tours. Alors que j’avais accepté cette idée et que je m’imposai un calendrier avec des jours de repos nécessaires à ma santé mentale, les pleurs reprirent de plus belle ; cet enfant hurlait à la mort, il me demandait de l’aide. Je revins alors sur mes pas et cherchai le bébé qui avait dû se perdre et avait été avalé par les hautes herbes. Guidée par la lumière lunaire, je cherchai, bousculant les herbes afin de me frayer un chemin au milieu de cette pagaille. Je confiai à mon ouïe la charge de me conduire aux pleurs et c’est ainsi, qu’au milieu des herbes, sur un petit rocher que l’on aurait pu utiliser comme tabouret pour admirer le fleuve, je trouvai un nourrisson emmailloté dans un pagne vert d’où germaient des fleurs de frangipanier rouge et jaune. L’effroi me saisit ; mais que faisait un nouveau-né, seul, au beau milieu d’herbes qui n’avaient pas été taillées depuis au moins trois ans ? Que faisait-il là, à pareille heure, sans surveillance ? À qui appartenait ce bambin qui, ravi de me voir, s’était calmé et semblait maintenant apaisé ? Il semblait avoir été déposé là par je ne sais qui, je ne sais quand, mais il avait attendu patiemment que je le trouve. Je regardai autour de lui, rien, aucun signe d’un parent ni de traces de pas. « Comment es-tu arrivé là ? » lui demandai-je en le prenant dans mes bras. Le bambin s’était totalement calmé, rassuré par ma présence et ma chaleur corporelle. J’ouvris alors le pagne pour voir si il ou elle était couverte ; il devait sans doute mourir de froid. Bien qu’il fasse très chaud, la température ressentie n’est pas la même pour un bébé comme lui que pour une jeune fille comme moi. Je découvris que le petit était nu et je compris – grâce à la fente qui divisait son entrejambe en deux – que c’était une fille. Je lui demandai encore comment elle était arrivée là mais vu son jeune âge, elle ne put me répondre. Et puisqu’il n’y avait personne dans les alentours, ni dans l’eau du fleuve, ni dans l’herbe, je décidai de l’emmener avec moi à la maison. Ce petit Moïse au féminin m’a donc accompagnée et ensemble nous avons parcouru le reste du chemin : nous avons descendu précautionneusement les pentes qui mènent au Djoué où quelques bus et voitures passaient encore ; nous avons admiré le reflet de la lune sur le fleuve de ce côté de la ville ; nous nous sommes laissées éblouir par les lumières qui venaient de l’autre rive du grand fleuve, de l’autre Congo, de la ville voisine, de Kinshasa. Nous avons marché sur le bord de la route, parfois frôlées par des taxis bestiaux conduits par de dangereux amateurs. Cette petite marche lui avait beaucoup plu puisqu’elle s’endormit, bercée par la musique et les rires venants des ngandas du quartier.

Arrivée chez moi, je courus vers mon père qui fumait sa cigarette du soir dans la cour de notre parcelle, accompagné par une bouteille de bière qui transpirait sa fraîcheur en laissant une auréole sur le sable dans lequel elle était posée.

_Papa, regarde ce que j’ai trouvé sur mon chemin !
_Quoi donc ma fille ?

Je lui montrai alors l’enfant endormi dans mes bras et ébahi, il en fit tomber sa cigarette qui alla s’éteindre dans le sable.

_À qui est ce bébé ?
_Je l’ignore papa. Je l’ai trouvé sur la route en venant, dans l’herbe, au bord du fleuve.
_Personne autour de lui ?
_Autour d’elle. Non personne.

Alors mon père me regarda droit dans les yeux et nous sûmes ce que nous devions faire. Mais par acquis de conscience, il me dit qu’il irait déclarer la trouvaille du bébé au commissariat dès le lendemain et demander si sa disparition n’avait pas été signalée.

Je rentrai dans la maison, déposai l’enfant endormi sur mon lit et construis autour d’elle un rempart de vêtements pour qu’elle ne tombe pas de là. Et pendant que je me déshabillai, me débarrassai de mes habits pleins de sueur, mon père entra dans ma chambre et me tendit une grenouillère grise et un petit boléro jaune qu’il avait empruntés à la voisine d’en face qui avait un nourrisson de trois mois.

J’habillai la petite dans son sommeil et choisit de la nommer ‘Sephora’.

*

Personne ne réclama l’enfant, alors papa et moi la firent grandir chez nous, comme l’une des nôtres.

Je l’élevai sur les bords du fleuve, et lui transmis mon amour de la vadrouille; je lui appris à faire vagabonder son regard partout où elle allait ; je lui enseignai aussi l’art de voir les choses dehors et en soi, autrement. Je pensais que cela ne pouvait s’apprendre, que cela devait être inné – un trait de caractère – mais marcher pour le plaisir s’apprend, comme toute chose. Je lui inculquai la patience et l’émerveillement, devant chaque chose ; je l’instruis sur le fleuve Congo, sur ses affluents majeurs et ses différents cours, ainsi que sur la géographie des pays qu’il longeait. C’est dans le fleuve qu’elle apprit à nager car elle s’y sentait naturellement chez elle. Elle participa aux longues promenades que mon père et moi faisions souvent ; des promenades en équipe qui solidifièrent nos liens familiaux et qui firent naître une exceptionnelle complicité et de grandes discussions philosophiques avec mon père. À trois, nous aiguisions nos regards sur la ville et sur la vie. Et Sephora grandit ainsi, avec la flânerie pour doctrine.

*

Je me souviendrai toujours de cette balade ; différente de toutes celles que j’ai pu faire dans ma vie, elle a marqué un tournant dans mon existence par l’extraordinaire, incroyable surprise qu’elle m’a apportée.

Nous n’avons jamais su d’où le bébé venait, ni qui l’avait déposé là ni pourquoi ; certains disaient que c’était un cadeau de la part du fleuve pour moi ; d’autres affirmaient que Mami Wata* s’était faite homme – femme dans notre cas – et qu’elle n’avait trouvé meilleur gardien que moi, étant donné ma grande fascination pour le fleuve. Mystère, mystère… mais mystère joyeux.

Vois-tu, c’est sur le bord du fleuve Congo que je t’ai trouvée, ma fille.

* ‘Mother Water’. La mère des eaux.

La mythologie africaine, surtout congolaise, veut que ce soit une sirène qui vivrait dans le fleuve ; la déesse des eaux. Divinité aquatique.

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