Sur le bord du fleuve. 1/2

‘‘Flâner, ce n’est pas suspendre le temps mais s’en accommoder sans qu’il nous bouscule.’’
Pierre Sansot

Nous marchions d’un pas lent mais assuré, sur le bord de la route, puisque le trottoir – si toutefois l’on pouvait appeler cette petite parcelle de terre non bitumée un trottoir – était occupé par un petit marché qui s’était improvisé le matin même et qui avait ainsi envahi tout l’espace piéton du boulevard. Rita s’amusait à tester son équilibre sur le bord du caniveau sale où marinaient des ordures jetées là il y a belle lurette, desquelles émanait une odeur de pourriture qui s’imprégnait aussi de celle de gasoil libéré par les automobiles. De notre côté, Carolina et moi battions la terre, nous retrouvant ainsi avec les pieds poussiéreux ; du moins, ceux de Carolina l’étaient car recouverts de ce sable indescriptible que représente le sol de notre pays. Parce qu’elle portait ce jour-là – et ce pour la première fois – de jolies sandales ouvertes, ses orteils se retrouvèrent à la merci du sable, victimes de la légère et fine poudre qui se levait lorsqu’on marchait, et qui peignait la peau en beige. De ce fait, sa jolie pédicure faite la veille était totalement masquée par la poussière du sol. Carolina ne s’en souciait point, en effet, ici, nous avions l’habitude du sable et de sa poussière et savions aussi qu’un peu d’eau effacerait d’un seul jet toute cette saleté, nettoyant les pieds – le tout sans abîmer les chaussures –, les rendant de nouveau brillants grâce à cette pureté puisée d’un seau d’eau de pluie spécialement assigné à cette tâche, seau dans lequel gisaient souvent les dépouilles de mouches et autres insectes, flottant sans élégance. Je n’eus pas à passer par cette étape ce jour-là puisque, contrairement à Carolina, mes pieds étaient protégés par des tennis en toile marron ; une jolie et légère paire de chaussures que ma sœur m’avait envoyée de France.

Nous marchions en groupe depuis le lycée français Saint-Exupéry et avions dépassé le marché Total où certains de nos amis s’engouffrèrent pour faire leurs courses pour le repas du soir ou rejoindre leur maison de l’autre côté du marché, ne laissant plus que du groupe que nous formions mes deux amies et moi. Le marché Total avait coulé jusque sur le trottoir de l’autre côté de la rue et Carolina, Rita et moi tentions de nous y frayer un chemin. Mes deux amies se faufilaient si vite et avec tant d’aisance entre les petits étalages mais parce que je traînais les pieds, moi, je n’arrivais pas à les suivre. Je profitais du joli spectacle qu’était ce marché de Brazzaville. Je regardais les fruits gorgés de sucre et brillants qui se vendaient sur les tables, fruits toutefois perturbés par les mouches qui volaient autour, attirées par leurs doux parfums. Les fruits de saisons et de la région pullulaient sur la plupart des étales, pas toujours vendus au même prix. J’autorisai mon regard à surfer sur la peau incurvée des bananes plantains venues du Niari. Et parmi ces produits, sur quelques autres tables, des femmes, des hommes et des jeunes filles ou garçons vendaient aussi du poisson séché ou du poisson fraîchement péché du fleuve ; du manioc, des patates douces et des ignames ; d’autres tubercules ou des légumes frais de leurs jardins ; tous les ingrédients qui constituent l’alimentation de la grande majorité des congolais. Les étalages des marchés au Congo sont à l’image de la population, divers et variés, afin que chacun s’y retrouve et puisse cuisiner à sa convenance, selon son appartenance ethnique. Et grâce à ces étalages – ou à cause d’eux – se créait une odeur unique, mélange de toutes celles émanant de chaque aliment provoquait chez moi un choc olfactif.

Mes yeux lorgnaient sur tous ses aliments attrayants que je n’avais les moyens de m’offrir. J’aurais aimé abreuver mon envie à la fontaine d’une mangue jaune et juteuse ou à la source d’un tangawiss – bon jus de gingembre pimenté – mais il me fallait refréner mes pulsions et garder mes sous pour payer le bus demain matin. Je m’attardai tout de même sur un bel ananas dont l’odeur – si forte – me parvenait, sans que je n’aie à coller mon nez sur son écorce grillagée. Mon œil se laissa attirer par la belle couleur d’un avocat crémeux ouvert pour tenter les clients ; je quittai ainsi l’ananas pour me noyer dans le creux jaune vif de ce superbe fruit dont la vendeuse me vantait la provenance et la texture beurrée. Les vendeuses, désabusées, se débattaient, sous mon regard amusé, avec les mouches affamées qui en voulaient à leurs marchandises. Habituées à leurs visites inopinées et dérangeantes, elles s’étaient armées des papiers journaux roulés en matraques, et à défaut de journaux, certaines se servaient de leurs mains comme éventail pour chasser ces visiteurs volants qui nuisaient à leur commerce. Mais pour moi, de la vendeuse à la mouche, chaque personnage tenait un rôle important pour rendre ce spectacle magique et unique en son genre. Je me laissai aussi bercer par la musique créée par le racolage de tous ces vendeurs, sur fond de coups de klaxons donnés par les chauffeurs de taxi impatients ou des conducteurs de bus belliqueux.

Rita et Carolina, mes deux copines, s’agacèrent de ma lenteur et critiquèrent ma démarche nonchalante mais il ne fallait m’en vouloir, en plus de mon goût prononcé pour la flânerie, la chaleur du Congo n’était point propice à une quelconque rapidité ou à un éventuel exercice physique. Cela n’empêchait pas certains, comme les dockers, ou les pousse-pousseurs, de travailler mais je n’en faisais pas partie. Il fait trop chaud dans ce pays pour vivre vite. Alors mes deux amies, décidèrent d’abandonner mon esprit à son errance, car l’heure était avancée et elles devaient rentrer aider leur mère à préparer le repas du soir, avant de faire leurs devoirs pour le lendemain. On se sépara donc dans le quartier de La Fougère, ainsi, je décidai de me diriger vers le bord du fleuve afin de saluer l’hippopotame.

Je passais dans ce secteur très souvent mais jamais je ne cessais d’admirer les maisons du coin, laissant mon regard se balancer de droite à gauche, sur les murs de ces habitations que je connaissais pourtant. De chaque parcelle, j’entendais des voix s’élever, des rires, des cris de mères éreintées ; je voyais aussi des fumées qui s’élevaient d’antiques braseros où du charbon faisait chauffer inlassablement des casseroles noircies par des cuisines répétées. Je pouvais, depuis la rue, humer le bonheur qui régnait chez ces familles et cela me mettait du baume au cœur. C’était cela que j’aimais le plus dans mes promenades à travers Brazzaville, laisser traîner mes oreilles dans les parcelles des quartiers que je visitais, je me glissais ainsi dans leur quotidien, je m’imprégnais de l’ambiance de leur foyer, je ralentissais mes pas pour vivre un instant à leurs côtés mais aussi pour ne pas brusquer mon corps et me coltiner une insolation. Ah la chaleur de ce pays… De plus, je refusais d’être bousculée par le temps, par les corvées qui m’attendaient ou par la tombée de la nuit ; non le temps faisait les choses à son rythme et moi, je marchais à côté, à une autre allure.

Arrivée sur le bord du fleuve, du côté de La Fougère, je défis mes tennis pour tremper un moment mes pieds dans l’eau bénite du fleuve Congo. Debout dans l’eau, abritée sous un palmier, j’en profitai pour chercher l’hippopotame qui refusa de pointer le bout de son nez – ou plutôt les bouts de ses oreilles – pendant les dix minutes où je restai là. Déçue de son absence, je noyais alors mon regard dans le fort courant du fleuve, qui produisait une écume si épaisse, tant les vagues étaient puissantes ; vagues qui se brisaient en deux lorsqu’elles rencontraient l’un des rochers qui s’érigeaient en plein milieu du fleuve. Malgré mon émerveillement face à ce spectacle unique, je devais tout de même m’en aller.

Le bord du fleuve, où que ce soit dans la ville de Brazzaville, était mon air de repos, je me ressourçais toujours au bord du huitième fleuve le plus long du monde – le deuxième plus puissant après l’Amazonie – parce que je m’imaginais qu’il m’emportait avec lui lorsqu’il se jetait dans l’Atlantique. J’aimais l’idée de faire partie de quelque chose de plus grand et de plus terrible que ma petite existence. Grâce au fleuve Congo, je me répandais dans le monde, par les eaux qui se rencontraient à un moment ou un autre, à un lieu ou un autre. Ainsi, mon esprit vagabondait, se rendait dans les Indes, par l’océan indien ; au Japon ou en Polynésie Française, via l’océan pacifique ; en Alaska, en passant par l’océan arctique ; tous mes voyages se faisaient par connexion des eaux, des fleuves aux mers puis aux océans. Je m’arrêtais toujours au bord du fleuve tandis que, pour le reste de ma balade, j’errais sans but réel – autre que celui de parcourir Brazzaville de fond en comble – ; le seul lieu où je devais me retrouver après avoir flâné, encore et encore, seule, dans les rues de la ville, était à Madibou, là où je vivais. Puisque tous les chemins mènent à Rome – mais aussi parce que je connaissais cette ville comme ma poche – je trouvais toujours un chemin qui me ramenait chez moi. Ce n’était pas bien compliqué il faut l’avouer, il me suffisait de suivre mon ami le fleuve.

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