Souviens-toi.

Nous avons besoin d’être accompagnées, autant de temps qu’il nous est nécessaire, pour réussir à vivre à nouveau et non plus à survivre.
Muriel Salmona

À Vanessa. Parce que tu sortiras bientôt du fond du trou…

 

La nouvelle qui l’avait tant bouleversée était tombée il y a sept jours. Elle l’avait apprise de sa mère qui l’avait eue de sa sœur aînée au pays, qui avait appelé pour l’informer de la terrible affaire qui secouait leur famille. Sa mère l’avait alors avertie à son tour, et depuis, chamboulée, attristée et effondrée, elle n’avait quitté le lit.

D’après ce que lui avait dit sa mère, la petite se portait bien, secouée par l’ampleur de ce qui se passait autour d’elle depuis qu’elle avait révélé à sa mère l’affreux malheur dont elle avait été victime. La jeune fille ne semblait se rendre compte de la portée de ses accusations ni de ce qui lui était arrivé; encore innocente et naïve, elle avait tout simplement voulu se confier à sa mère, sans savoir que ce qu’elle allait lui avouer troublerait la famille au complet. Un véritable tsunami avait heurté les côtes de leur idée d’une famille heureuse, saine, et unie; fruit d’un séisme qui s’était longtemps tapi dans la profondeur obscure des eaux, avant de surgir dans les propos crédules d’une jeune fille qui expliquait à sa mère que son mal de ventre avait une origine autre qu’un empoisonnement alimentaire. Il s’était invité en elle tous les soirs du mois qui venait de s’écouler, après que dans le silence de la maison endormie, son père ait quitté sa chambre, la laissant les jambes écartées, le sexe béant et parfois saignant, ce mal de ventre déchirant ses entrailles. La douleur devenait intenable pour la jeune fille; alors elle s’était tournée vers son médecin préféré, celle qui soignait tous ses maux depuis le berceau – les bobos du corps après une course qui finit dans la douleur d’un genou écorché; ou une inquiétude de ne pouvoir se souvenir de son poème à réciter devant la classe qui lui avait coupé le sommeil – et lui avait tout dit sur l’origine de cette torture abdominale. Elle n’avait pas pesé ses mots, avait crédulement tout raconté comme ça s’était passé, donnant tous les détails à sa mère pour qu’elle sache comment la soigner. La jeune fille n’avait pas remarqué l’horreur qui s’affichait progressivement sur le visage de sa mère qui, après chaque mot qu’elle prononçait,  lentement se défigurait, et se décomposait, abattue par la stupéfaction et l’épouvante. Elle n’avait pas compris pourquoi sa mère avait vomi, pourquoi elle s’était mise à pleurer, les yeux emplis d’une profonde terreur et pourquoi elle gémissait en se balançant frénétiquement sur sa chaise. Elle s’était inquiétée de voir sa mère ainsi, alors elle s’était arrêtée, pensant que son mal était contagieux et affectait sa maman, alors pour la protéger, elle s’était tue et avait refusé d’en reparler, pour ne plus faire de mal à qui que ce soit d’autre. Mais le surlendemain de cette révélation à sa mère, sa tante qu’elle ne voyait que lors des grandes fêtes de famille comme les mariages, les baptêmes, quelques anniversaires mais surtout les enterrements, était arrivée aux aurores, l’avait réveillée avec un bol de tisane d’une plante amère qu’elle lui avait fait boire en le vidant presque dans le gosier de la jeune fille qui ne comprenait ce rapport de force. Puis sa tante lui avait donné un bain, la retirant de son pyjama, avant de l’installer dans la baignoire cassée où une mare claire l’attendait. Elle l’y plongea sans tenir compte des plaintes de l’enfant quant à l’eau trop chaude qui dévorait sa peau. Puis, en la savonnant – assise à même le carrelage froid et sale de la salle de bain – elle lui avait demandé de raconter ce qu’elle avait dit à sa mère l’avant-veille. Elle objecta au début, expliquant à sa vieille tante que cela avait tant bouleversé sa mère qu’elle ne souhaitait pas que cela se reproduise. Mais la dame la rassura, caressa ses cheveux et lui dit, d’un ton taquin et complice, qu’elle était bien plus forte et courageuse que sa mère, la preuve étant qu’elle était née avant et était plus âgée. Qu’à son âge, plus rien ne pouvait lui faire de mal et qu’en toute circonstance, c’était à elle et à sa mère, les grandes personnes, de s’inquiéter et pas à elle qui était encore bien jeune. Alors réconfortée, l’agréable chaleur du bain dans lequel elle était immergée lui permit de se détendre et une nouvelle fois elle raconta, que son papa depuis plus d’un mois, depuis la rentrée scolaire, venait la voir la nuit lorsque tout le monde dormait, lui demandait de ne pas faire de bruit, de ne pas gémir et de ne pas bouger mais d’écarter bien grand les jambes, puis il baissait son pantalon, sortait son sexe qui se tenait droit dans son caleçon et le glissait entre ses cuisses, en elle. Elle lui avait dit que ça lui faisait mal au ventre mais il avait répondu que ça allait passer; et parce que ça ne passait pas, elle avait pensé qu’il fallait le dire à sa mère. Sa tante avait écouté, sans l’interrompre un seul instant; elle aussi avait sur le visage une expression nouvelle qu’elle ne lui connaissait pas, ce qui l’intrigua avant de l’inquiéter; puis la jeune Anna pensa que ce qu’elle disait là devait être grave puisqu’à chaque fois, le visage de ses interlocuteurs passait d’un air léger, familier à la jeune fille, à celui qu’elle voyait sur des gens en pleurs dans les veillées mortuaires. Mais sa tante ne pleurait pas, ses yeux étaient rouges certes mais pas une larme ne s’en échappait; elle semblait avoir vieilli d’un seul coup, accablée par quelque chose qu’Anna ne comprenait pas. Elle avait la peau plus pendante que ce matin et des plis s’étaient formés sur son front alors crispé. Dans ses yeux rougis, le regard perdu dans le vague, elle y lit quelque chose de terrible, un venin s’était infiltré dans sa tante, elle avait l’impression que celle-ci s’était transformée en une autre femme, une femme qui lui inspirait une certaine crainte, comme ces êtres en qui vous pouvez voir, déceler, le malin; des gens mauvais dont l’âme était aussi sombre que la nuit; des hommes terrifiants; des femmes en qui on ne pouvait avoir confiance. Pendant un bref instant, elle eut peur de sa tante. Cette dernière la sortit du bain, l’épongea et l’habilla d’un pyjama sentant bon le propre, avant de la remettre dans son lit, de l’emmailloter comme un objet fragile et précieux. Elle déposa un baiser sur son front; c’était la première fois qu’elle l’embrassait; Anna fut surprise, ahurie par ce témoignage d’affection exceptionnel, elle resta figée quelques instants encore après que sa tante ait traîné, d’un pas lent, son corps lourd et fessu hors de sa chambre. Elle ferma la porte délicatement, comme si l’enfant était endormie, et lorsqu’elle se retrouva de l’autre côté, Anna l’entendit pousser un cri de douleur, comme si la souffrance d’un coup de poignard s’était invitée en elle; un cri rauque d’un supplice enfoui au fond d’elle qui lui avait coupé le souffle après avoir sorti ce hurlement puissant et fracassant. Anna eut froid dans le dos, des deux mains ramena le drap sur sa poitrine, pour se protéger de l’angoisse alarmante qui hantait ses pensées.

Pendant plusieurs jours, des disputes avaient éclaté dans la maison, du soir au matin. Anna apprit par Adama, son frère plus jeune de deux ans, que leur père était parti, qu’il l’avait vu avec une valise et que tante Mbou l’avait chassé en agitant un couteau de cuisine vers lui.

Et maman? Elle était où?” avait interrogé Anna. “Elle pleurait dans le salon” avait répondu le jeune garçon.

Anna se dit que tout ceci était de sa faute. Elle en perdit l’appétit. Ses couettes de nattes collées qui se dressaient d’habitude sur sa tête comme les oreilles d’un chien heureux tombèrent; elle avait perdu de son éclat, se torturait de reproches trop violents pour une enfant de son âge; elle qui avait toujours été douce, se souciait du bien être des autres, avait souvent un mot gentil à offrir, comme une délicate rose qui illuminait le visage de ceux à qui elle s’adressait. Mais depuis qu’elle se faisait du souci, elle était devenue ronchon, n’était plus aussi bavarde qu’avant et observait avec l’attention d’un rusé renard tout ce qui se passait et se disait dans la maison, à l’affût de toutes phrases qui mentionneraient son prénom ou celui de son père. Elle n’était pas en paix et avait recommencé à mouiller son lit. Tante Mbou avait décidé de rester plus longtemps, et s’était installée dans sa chambre où elle dormait aux pieds de son lit, un couteau de cuisine, scintillant même dans la pénombre de la chambre,  près de son oreiller.

Elle était restée plus de deux mois, ronflant la nuit et lors de ses siestes, ce qu’Anna ne supportait pas au début; elle qui avait longtemps résidé seule dans cette pièce détestait que ses nuits soient dérangées par le sommeil profond et bruyant de sa tante. Tante Mbou préparait tous les jours quelque chose de nouveau et de bon à manger, et demandait à Anna de décider des menus, en fonction des ingrédients dont ils disposaient.

Lorsqu’Adama et Alassane objectèrent – ayant des goûts bien différents de ceux de leur sœur qui aimait les légumes quand eux adoraient la viande braisée – la vieille tante répondait que parce qu’Anna était l’aînée, elle était en droit d’imposer ce qu’elle voulait et que sa tante s’exécuterait pour lui faire plaisir et ce, pour toute la durée de son séjour. Anna, ragaillardie et privilégiée par les attentions de sa vieille tante, avait retrouvé l’appétit, souriait beaucoup plus et avait oublié ses maux de ventre. Elle pensait que les cataplasmes à l’argile que lui faisait tante Mbou, tous les soirs avant l’heure du coucher, étaient la raison de sa guérison; que les bains chauds qu’elle lui donnait tous les vendredis avaient contribué à l’amélioration de son état. Elle pensait que tout allait bien; mais sa mère n’avait pas arrêté de pleurer depuis qu’elle lui avait dit pour ses maux de ventre. Alassane disait que le départ de leur père en était la véritable cause, tandis qu’Adama imputait cela plutôt au fait que tante Mbou ait chassé leur mère de la cuisine, l’empêchant de faire la cuisine comme elle l’aimait. Il ne l’avait pas vue manger d’ailleurs depuis que tante Mbou cuisinait, ce qui ajoutait du poids à son argumentaire. Mais personne ne l’avait vue se nourrir depuis, elle restait dans le salon toute la journée – dans un coin où la lumière ne touchait pas l’angle, la laissant à moitié dans l’ombre – et broyait du noir. Ils avaient entendu à plusieurs reprises la vieille tante hurler sur sa sœur, la journée comme en soirée, mais cela n’avait pas semblé aider sa condition. Et lorsque les trois enfants s’enquérirent auprès de leur tante d’explications concernant le comportement curieux de leur mère, elle leur avait répondu que c’était des histoires d’adultes, que leur mère était sa petite sœur et qu’en tant qu’aînée, elle était naturellement en droit de s’adresser  à elle ainsi, “tout comme Anna a le devoir de vous gronder” avait-elle ajouté, avant de les envoyer se préparer pour la nuit.

Elle était restée plus de deux mois; alors qu’Anna s’habitua enfin à ses ronflements, les trouvant presque berçants, elle partit.

Elle était restée jusqu’au jour où leur père est revenu. Leur mère ne pleurait plus mais n’avait pas retrouvé la joie de vivre qui d’ordinaire la caractérisait. Tante Mbou était partie en claquant la porte si fort que les murs avaient tremblé jusqu’aux chambres à l’étage où les trois enfants écoutaient les injures qu’elle lançait à leur mère. Elle avait hurlé jusqu’au bout de leur rue, ils l’entendaient encore de la maison alors qu’elle se trouvait à déjà plus de trois cent mètres de là. Et lorsque timidement, ils étaient descendus dans le salon pour voir ce qu’il s’y passait, il avait vu leur père planté au milieu de la pièce, tandis que leur mère déposait sur le vieux canapé en cuir des draps et un oreiller.

Les maux de ventre d’Anna reprirent quelques temps après le retour de son père. Il ne venait plus la nuit dans sa chambre – il ne lui adressait même plus la parole et ne la regardait jamais – et elle sentait qu’une épouvantable inquiétude lui dévorait les tripes et progressivement rongeait ses nerfs. Elle dormait moins bien, avait peur du noir où ne brillait plus l’éclat du couteau; les ronflements de tante Mbou ne se faisaient plus entendre. Elle était de nouveau seule.

*

MAIS ELLE N’A MÊME PAS DIX ANS !” avait-elle hurlé à sa mère, de l’autre bout du fil.

Je sais Sisi, je sais. Calme-toi !” dit sa mère; une certaine désolation sonnait dans sa voix.

Elle lui avait appris que sa tante passerait devant le conseil de famille pour s’expliquer, parce qu’elle avait laissé cet homme revenir dans sa maison, après ce qu’il avait fait à son enfant.

  • Elle dit que la petite n’est pas en danger maintenant qu’elle sait tout.
  • Mais comment Matalana peut accepter une chose pareille? Comment trouve-t-elle ça normal de reprendre un type pareil sous son toit? Pourquoi elle ne pense pas à sa fille d’abord?
  • Elle dit que c’est aussi son mari.

 

Sur ces derniers mots, elle raccrocha le téléphone, sans prévenir sa mère. Le déposa sur la table basse en face d’elle et se leva difficilement du canapé.

Silaho se sentait abattue, une massue d’émotions mitigées venait de l’assommer. Elle tituba, étourdie, jusqu’à son lit, s’y affala péniblement puis se recouvrit d’une lourde couverture; et dans la pénombre de sa chambre, elle sombra dans un abysse de tourments.

Elle n’avait pas quitté le lit, pas une seule seconde; elle n’était plus la même, et n’avait pas écouté son corps lorsqu’il avait lancé plusieurs appels de détresse pour se soulager et assouvir ses besoins les plus primaires. Elle n’était plus son corps, ses membres s’étaient engourdis; elle n’avait pas bougé depuis qu’elle s’était glissée sous la couette. Tout ne se passait plus que dans sa tête. Elle ne dormit pas, durant ces sept jours, pas une minute. Ses yeux étaient rouges, secs, tiraillaient, elle ne les clignait presque pas; et son regard resta perdu de la vague tout ce temps. Elle avait l’air d’un cadavre abandonné sur le bord de la chaussée, sur le point de tomber dans le caniveau, qui à l’indifférence générale, restait là, exhibée à la vue de tous. C’est parce qu’elle respirait encore, expirait fortement parfois – comme une plainte adressée à Dieu sans que mots ne puissent se former – qu’il était possible d’affirmer qu’elle était toujours en vie. Son esprit n’avait cessé de divaguer entre ses souvenirs d’enfance, l’instant présent, et ce qu’elle pensait, délirante, avoir imaginé. Un épais brouillard gris l’empêchait d’apercevoir le remède à son mal-être, qui lui semblait pourtant si près; elle pouvait deviner ses courbes – une silhouette inanimée, immobile et anguleuse – qui l’attendaient, désireuses de se dévoiler, afin qu’elle découvre cette solution cachée derrière cette masse cotonneuse qu’elle devrait traverser, la déchirer en son cœur afin d’atteindre la réponse à ses questions. Siloha fixa ce brouillard irréel – qui ne couvrait que sa mémoire – avec l’intime conviction que la vérité se livrerait à elle sans qu’elle n’ait à faire le moindre travail de recherches,  où à creuser dans ces maux pour y trouver les clés pouvant conduire à une amélioration de son état actuel. Elle ne voulait pas se plonger dans les méandres de choses et d’autres qui ne lui plairaient aucunement. Elle ne souhaitait pas ressasser des moments qu’elle croyait être derrière elle. Son subconscient la protégeait, et elle se cajolait dans ses bras, se réconfortait de cette ignorance, et s’y lovait comme un chien qui retrouve le confort de sa niche et qui gigotant, s’installe pour trouver le repos. Mais une violente force venait vers elle, tel un fort vent à la veille d’une tempête, et menaçait de faire tomber, brique par brique cimentée, ce refus de faire face aux choses, la forçant ainsi à se poser des questions; des questions qui la mèneraient, elle le savait, vers la guérison. Elle devait traverser ses souvenirs, remonter le fil de sa mémoire pour trouver l’origine du mal.

Au troisième jour de sa léthargie – où elle ne fit aucun effort d’introspection et subit son état plus qu’elle ne le vivait – son subconscient commença à s’affaiblir, ne la mettant plus à l’abri avec autant de sûreté et d’attention qu’une poule couvant ses œufs. L’écran de fumée se fit moins épais lorsqu’elle commença à repartir vers les souvenirs de ces dernières années: elle élimina d’abord les souvenirs futiles qui ne lui causaient aucun trouble, donc ne pouvaient être en lien avec le mal qui l’habitait. Ainsi, les souvenirs des derniers anniversaires, des journées passées derrière son ordinateur au bureau, ou ceux des récentes excursions faites dans les bois de la région, furent balayés d’un revers de la main, faute de pertinence, afin qu’elle puisse se focaliser sur l’essentiel. Les vingt-huit dernières années s’en allèrent avec le vent de conscience qui soufflait sur le brouillard, lui faisant perdre de son épaisseur, rapprochant Siloha de souvenirs concrets.

Elle se revit jeune – lorsqu’elle rencontra son premier petit copain, l’euphorie à l’obtention de son baccalauréat, ses années lycée, les fous rires entre amis, sa première cigarette -; très jeune – l’achat de son premier soutien-gorge avec sa tante, ses premières règles qu’elle avait tenté de cacher à sa mère durant plusieurs jours mais cette dernière avait fini par le découvrir le mois suivant et déposa en toute discrétion un paquet de serviettes hygiéniques sur son lit pour lui dire qu’elle savait, la mort de sa grand-mère et les larmes de son père -; enfant – leur fuite de la ville sous les balles, la perte de sa première dent de lait qu’elle et sa mère jetèrent sur le toit de la maison, pour respecter la tradition familiale, et sa rentrée en maternelle à Aliou-Fatima . Elle devait avoir cinq ans. Elle n’en était pas certaine. Un sentiment vivace lui disait qu’elle était plus jeune encore, quatre ans. Là, elle en était sûre, et quelque chose en elle, le doute peut-être, se calma; ce fut la preuve qu’elle avait raison, qu’elle était arrivée à la confirmation et précision de ses souvenirs. Elle jouait avec une copine habitant la même résidence qu’elle: elles avaient fabriqué dans la terre rouge du quartier, de la vaisselle – casseroles, assiettes, couverts, foyer – des aliments – mangues, bananes, figues – et des meubles de salle à manger, façonnées par leurs petites mains bien habiles. Elles s’étaient données des rôles et revisitaient les dialogues associés à ces scènes de la vie, entendues par leurs jeunes oreilles. Il faisait chaud, le soleil cognait sur leur peau, elles ne le sentaient plus car habituées depuis la naissance à vivre dans cette fournaise qui avait cuit leur épiderme. Puis une ombre avait caché le soleil, une forme humaine avait recouvert le dessus de leur tête et interrompit leur dinette. Elles le connaissaient, il habitait la résidence, il n’était donc aucunement étrange qu’il fasse irruption dans leur parcelle. Elles lui dirent gentiment bonjour, puis retournèrent à leur scénette et ne prêtèrent plus attention à ce “grand frère”; mais son ombre pesait toujours sur elles, il n’avait pas bougé, alors Silaho se tut, leva la tête et le regarda, avec dans les yeux une interrogation quant à sa présence qui s’éternisait. Il sourit, et ne dit mot, alors elle attendit, puis replongea dans son jeu afin de l’ignorer et tandis qu’elle s’apprêtait à servir son repas de terre à Raphaëlle – des plats cuits par son imagination, aux saveurs de ceux de sa mère – il lui coupa la parole. “Vous voulez jouer à un autre jeu? J’ai un jeu sympa pour vous.” Il sourit et brillait dans ses yeux un éclat taquin qui anime tous ceux que le plaisir et l’engouement excitent. “Non!” répondent les deux petites filles en choeur, sans s’être à aucun moment consulter; elles étaient bien rien que toutes les deux, ce qu’elles faisaient leur plaisaient, il n’y avait pas de raison pour que cela cesse et qu’elles entament un nouveau jeu dont elles ne savaient rien. Non, elles étaient bien là, assises dans le sable qui salissait leurs genoux nus et leurs vêtements; elles se plaisaient à jouer à deux; mais il insista, et leur promit que ce jeu qu’elles ne connaissaient pas allait leur apprendre de nouvelles choses. Face à leur réticence évidente, il opta pour une offre qu’il savait qu’aucun enfant digne de ce nom ne pouvait refuser, d’ailleurs lui non plus jamais ne refusait, puisqu’il l’était encore lui-même: il était adolescent certes, mais son corps le menait vers l’âge adulte, tandis que  son esprit, inconscient et curieux, était celui d’un enfant. Il sortit de sa poche un petit sachet en plastique dans lequel était enfermé un assortiment de bonbons de toutes les couleurs et de toutes les formes: des crocodiles verts, des schtroumpfs bleus, des ballons jaunes, des boules roses à stries vertes et bien plus que ce qu’elle pouvait observer de là où elle se tenait. “Je vous donne à chacune une moitié du paquet si vous acceptez de venir jouer avec moi à mon jeu.” Elles se consultèrent, dans leurs jeunes yeux dansaient naïvement la tentation et la convoitise. Elles dodelinèrent de la tête, et se levèrent, abandonnant derrière elles la reconstitution d’une salle à manger dont la table rectangulaire aux coins ronds avait accueilli le repas qu’elles n’avaient terminé de déguster dans leur jeu d’enfants. Elles le suivirent, silencieusement, sans même se demander où il les emmenait, parce qu’elle savait au fond d’elles qu’ils ne sortiraient pas de la résidence sans l’autorisation de leurs parents. Il marcha devant elles; l’une à côté de l’autre, en silence elles avançaient; leurs corps s’étaient instinctivement rapprochés, comme pour les garder unies face à un adversaire dont elles ignoraient tout. Puis il les invita à rentrer dans le garage de sa maison, qui avait été aménagé comme un petit salon, avec une petite télévision, un petit baby foot, une petite table basse, deux trois tabourets; et sur le petit sofa deux places, étaient assis un autre jeune homme, un autre “grand frère” de la résidence. Dans le fond du garage, dans un coin de la pièce se trouvaient deux matelas dans une position verticale contre un mur, à côté de deux tables de jardin blanches, souvent salies par une exposition aux intempéries et autres fléaux comme des fêtes de famille à répétition. Il leur présenta le copain avachi dans le sofa, donna à chacune un verre d’eau et les invita à s’asseoir sur les tabourets.

Notre jeu est très simple, mais avant de vous l’expliquer, on va d’abord vous faire promettre de le dire à personne. Il est ultra méga top secret ok?

Elles acquiescèrent, sans un mot, toute leur approbation était dans le mouvement de la tête, qui alla d’avant en arrière, un coup rapide mais assez lent pour que le geste soit perceptible. Elles les gigotèrent comme des poupées de chiffon n’ayant aucune résistance dans la nuque et qui telles des idiotes s’agitaient.

Si vous gardez le secret bien comme il faut, on vous donnera pleins de bonbons, ok?

Elles secouèrent de nouveau leur tête. Et leurs voix à aucun moment ne se firent entendre.

L’autre grand frère se lava du sofa et s’avança vers le fond de la pièce, saisit tant bien que mal un premier matelas qu’il fit tomber lourdement, dans un bruit sec et pesant, sur une des tables de jardin. Le premier “grand-frère” lui prêta main forte pour disposer le deuxième matelas.

Venez ! Venez vous mettre ici.

Elles se levèrent sans se faire prier, deux animaux dociles allant allègrement vers une mort certaine à l’abattoir, faisant aveuglément confiance à leurs bergers dont elles ne contestaient pas l’autorité.

Chacun prit une fille, la souleva facilement et l’installa sur le matelas.

Assises comme deux gentilles fillettes se tenant convenablement à la messe, les genoux serrés, les mains posées dessus, elles attendaient les instructions.

Ce qu’on va faire c’est simple. Vous allez vous allonger, et nous on va juste se mettre sur vous, rien d’autre et après, on vous donne des bonbons quand on a fini ok? C’est vraiment simple d’accord?

Elles acquiescèrent là encore, le regard vide et crédule.

Allonge-toi” dit un des garçons et les deux petites, dans un élan commun et concordant, s’allongèrent sur le dos et ne bougèrent plus.

On va juste se mettre un peu sur vous. On ne va pas vous déshabiller d’accord? On va juste se mettre sur vous et vous, vous ne bougez pas ok? Et après, vous aurez les bonbons, d’accord?

Un nouveau dodelinement de leur tête prouvait qu’elles acceptaient et elles ne bougèrent pas, comme demandé. Elle regarda le plafond, comme elle le faisait chez le dentiste, pour se concentrer sur autre chose que ce qui se passait sous ses yeux. Il était gris, de la peinture s’écaillait par endroit, des auréoles brunâtres s’étaient formées et contrastaient avec la peinture qui avait dû être blanche à une époque, avant que poussière, pollution, fumée et autres malheurs ne la privent de son immaculée couleur. Elle comptait les auréoles, les petites, les grandes, celles qui ne s’étaient pas terminées, celles dont le brunâtre étaient plus clairs que les autres; il s’était mis sur elle, elle ne sentait pas le poids de son corps de grand mais elle pouvait sentir une pression, prenante, au niveau de son bassin, c’est là qu’il appuyait, avec son bassin à lui. Elle sentait contre sa cuisse une autre pression qui se détachait du bassin du “grand-frère”, moins lourde celle-là, mais tout de même palpable. Elle venait de son entrejambe, comme une troisième petite jambe qu’il frottait sur sa cuisse en faisant des va-et-vient avec tout son corps.

Ça te fait  mal?

Un grognement ronronna dans sa gorge, un son discret, affirma qu’elle ne ressentait aucune douleur.

Elle n’ouvrit pas la bouche, pas un mot.

La boucle froide de ceinture qu’il portait autour de la taille s’enfonçait dans sa peau, gênante, désagréable – telle une piqûre qui durait, comme lors des prises de sang – mais elle décida de ne pas broncher. Elle avait déjà dit qu’elle n’avait pas mal, alors revenir sur ses propos lui semblaient ridicules et elle ne voulait pas se plaindre, ne pas geindre.

Il allait de plus en plus vite, ses va-et-vient étaient de plus en plus pressants, il appuyait un peu plus son bassin et son autre membre contre sa hanche et ses cuisses. Elle détourna le regard du plafond et celui-ci tomba sur son bras gauche: il avait de petits bras secs mais aux muscles formés; un creux se dessinait au milieu de son bras, le coupait en deux et donnait l’impression qu’une force habitait son biceps gringalet. Il pressa encore plus son bassin, elle tourna la tête de l’autre côté et vit que l’autre “grand-frère” faisait de même avec Raphaëlle, mais lui poussait de petits gémissements plaintifs, comme s’il avait mal mais que cette douleur lui plaisait bien, comme lorsqu’on se gratte une démangeaison quelque peu douloureuse et que le plaisir du soulagement se mêlant à l’inconfort ressenti produisait un bien-être euphorisant. Alors qu’elle observait la curieuse expression qui se créait sur le visage du “grand-frère” sur Raphaëlle, elle entendit celui sur elle pousser un grognement rauque et animal, venant des tréfonds de sa gorge, avant qu’il n’ouvre la bouche et laisse échapper un petit cri aigu et s’écroule de tout son poids sur elle. L’autre “grand-frère” poussa un cri presque similaire, quelques secondes après son ami mais lui s’éloigna de Raphaëlle tout de suite après. Tandis qu’elle attendait que le “grand-frère” sur elle s’écarte d’elle, Siloha le regarda: il avait taché son pantalon beige, une auréole humide grignotait le tissu et grandissait au fil des secondes. Le masque de ravissement qu’il portait quelques instants plus tôt laissa place à de l’embarras. Il tentait d’essuyer la tache mais celle-ci s’étalait un peu plus sous le mouvement frénétique de sa main. Le “grand-frère” sur elle finit par se retirer; elle ne vit pas clairement de tache sur son pantalon sombre mais sentit qu’il s’était mouillé car lui aussi passait et repassait sa main sur le milieu de sa cuisse.

Vous pouvez vous lever.

Elles s’exécutèrent. Raphaëlle fut la première debout, Silaho se redressa plus lentement; elle ressentait encore sur elle le poids oppressant mais fantomatique du corps plus fort du “grand-frère”.

Le premier “grand-frère” se dirigea vers un petit garde-manger qui se trouvait près du babyfoot, l’ouvrit et sortit deux paquets de bonbons dans un sac plastique. Avant qu’il n’en referme la porte, elle vit qu’il y en avait pleins d’autres, des petits sachets plastiques avec des bonbons de toutes les couleurs et de toutes les formes.

Tiens pour toi.” Il tendit un paquet à Silaho qui le saisit prestement.

Tiens pour toi.” dit-il en présentant un autre paquet à Raphaëlle qui hésita un instant, puis s’empara du sachet de bonbons.

Vous pouvez partir.” dit l’autre “grand-frère qui s’était assis sur le petit sofa, dans la même position que celle dans laquelle il se trouvait lorsqu’elles étaient entrées dans la pièce.

Et n’oubliez pas les filles, pas un mot, à personne. C’est notre secret ok?” Il leur sourit et attendit une réponse de leur part.

Elles dodelinèrent de la tête, le regard vide de toutes émotions, sauf peut-être Raphaëlle qui semblait gênée, dérangée par quelque chose innommable, mais qui se lisait dans ses yeux. Elle avait compris quelque chose mais ne semblait pouvoir l’expliquer.

Il les poussa vers la porte; elles quittèrent la pièce sombre pour se retrouver dans la cour de cette maison où le soleil brillait d’un éclat aveuglant et la lumière du jour, le ciel clair et dégagé, semblaient plus intense.

Elles repartirent dans la cour où elles jouaient plus tôt, marchèrent en silence, elles étaient perplexes sur ce qui venait de se passer. Une certaine distance notable s’était faite entre elles, entre leurs deux corps, comme s’ils ne voulaient plus être touchés. Raphaëlle s’était même recroquevillée en marchant; elle marchait plus lentement que d’habitude, comme si elle portait sur ses jeunes et frêles épaules de petite fille, une charge trop grande et importante pour son âge.

Elles s’installèrent sur le sol, devant leur salle à manger en terre, et reprirent leur dinette comme si de rien n’était.

C’était la première fois, et il en eut d’autres, elle en était certaine, parce qu’elle revit ce garage, cette pièce sombre, le babyfoot, les bonbons, sous différents angles. Elle se souvint plus nettement des auréoles au plafond; sa mémoire lui offrit plusieurs visions de différents moments de cette époque: elle portait à chaque fois une tenue différente et les “grand-frères” aussi; Raphaëlle n’avait jamais la même coiffure dans chacun de ses souvenirs, et son visage était de plus en plus triste à mesure qu’elle remontait le temps de ses souvenirs. Elle ne l’avait jamais vue manger ses bonbons quand elle, Silaho, les attaquait parfois en sortant du garage. Elle ne sut combien de fois cela s’était passé exactement, ses souvenirs n’étaient très précis, mais puisqu’elle eut de nombreuses visions, elle en conclut que ca avait dû durer plusieurs semaines. Puis tout s’arrêtait, ses souvenirs se noyaient dans une mémoire affaiblie voire anéantie par des coups de feu, des bruits d’obus qui explosaient les maisons du quartier, des cris de terreur, des larmes versées dans toute la ville; tous ses souvenirs d’avant la guerre lentement mourraient, effacés, avalés, par l’instinct de survie, une protection déclenchée par son subconscient qui avait fait écran entre ce qu’elle avait vu – et qui pouvait blesser son jeune esprit – et ce qu’elle se devait d’avoir comme souvenir d’enfance. Le bouclier fut si impénétrable qu’elle en oublia tous les moments de ses cinq premières années de vie sur terre. Tout ce dont elle croyait se souvenir n’était que des moments qui lui avaient été rapportés par ses frères, par sa mère ou les quelques photos que son père avait réussi à sauver des décombres d’une maison en ruine. Elle était ainsi gênée d’expliquer aux tantines – amies de sa mère, anciennes voisines du quartier qu’ils avaient retrouvées en France – et autres rencontres qui avaient été faites dans sa vie d’avant, celle avant la guerre de 1997, qu’elle ne se souvenait pas d’eux, non pas parce qu’elle était encore enfant à l’époque – les enfants oublient souvent certaines choses, comme certains se souviennent de tout, surtout lorsque ces événements ont eu un puissant impact sur leur formation psychologique – mais simplement parce que tout lui avait été arraché, sa mémoire pillée en même temps que les maisons du voisinage, par les malfrats – du Nord comme ceux du Sud – qui s’étaient improvisés militaires. Privée de ce qui constituait la base de son être, les souvenirs de son enfance, elle avait tout de même réussi à se reconstruire, ou plutôt, sa mère lui avait confectionné un nouvel esprit, plus fort, débarrassé de certains traumatismes. Elle l’avait protégée de ce qui pouvait lui nuire, sans lui expliquer ce qui s’était passé, soustrayant la vérité nécessaire – même pour une enfant de son âge – à la compréhension du traumatisme et à son exorcisation. Elle l’avait soignée oui, mais ne l’avait guérie pour autant, la preuve étant, plus de vingt ans plus tard, des souvenirs tapis dans l’ombre d’une mémoire fumeuse venaient de la percuter de plein fouet. Il était bon de ne pas se souvenir de la guerre, elle n’avait jamais cherché à effectuer cette démarche vers des souvenirs qui selon elle ne lui serviraient à rien. Elle se contentait de cette situation, mais ce que cet oubli cachait – cet immense arbre dissimulant la fôret de son enfance – semblait désormais essentiel à l’adulte qu’elle était. L’enfance a de formidable qu’elle dessine bien avant que ce ne soit l’heure, les comportements et les réflexions existentielles qui influenceront, imprégneront et enflammeront l’adulte que l’on deviendra; et bien qu’on pense pouvoir faire sans, ne croyant pas à la portée de leurs répercussions, ils finissent tôt ou tard par remonter à la surface, comme un cadavre pourrissant au fond du fleuve qui des années plus tard resurgit et crie reconnaissance. Elle avait oublié plus que la guerre, elle avait oublié des moments de joie, ses premiers bobos, nombreux de ses copains de classe ou du quartier; si elle se souvenait de Raphaëlle, c’est parce que leurs mères étaient restées en contact malgré la séparation géographique: Raphaëlle et sa famille avaient fui au Gabon, y étaient restés de nombreuses années avant d’atterrir eux-aussi en France. Elle avait oublié une grande partie de sa vie, “cinq ans” semblent petits mais pourtant si majeurs lorsqu’il en va de la construction émotionnelle et psychologique d’un enfant. Elle avait oublié les moments simples de la vie de tous les jours, ses premiers apprentissages, comment est-ce qu’elle avait appris à parler, à écrire, à compter; elle se souvenait vaguement de son école maternelle, d’un spectacle de fin d’année où elle avait eu à rendre hommage à la culture du village de son grand-père; mais elle ne se souvenait pas quand est-ce qu’elle avait arrêté de faire pipi au lit, ou appris à choisir seule ses habits, faire ses lacets toute seule; des banalités qui à présent qu’elle avait revisité une partie de son enfance valait de l’or à ses yeux. Pour elle, sa vie avait commencé autour de sa sixième année, lorsqu’ils émigrèrent en France et qu’elle découvrit Paris et sa banlieue, se fit de nouveaux amis et reprit une vie plus stable. Certains des moments vécus en France avaient été eux aussi pris dans les filets de l’oubli, mais elle était capable d’y faire appel – comme une sorcière devant le grimoire de toutes ses formules magiques et recettes de potion – plus aisément que pour ceux précédant l’arrivée en Seine-Saint-Denis. Ainsi, elle pouvait facilement, si elle le souhaitait, se souvenir du lieu et moment où elle apprit la mort de sa grand-mère – elle avait pleuré toute la journée dans la cour de l’école et ses copains, encore immatures pour compatir à sa douleur, avaient préféré jouer au ballon que la consoler; c’était la maîtresse qui était restée avec elle et ce jusqu’au soir lorsque son frère vint la chercher à la sortie des classes – ; de certains fous-rires avec ces filles qu’elle avait la joie encore aujourd’hui d’appeler ses amies; ses premiers voyages scolaires à la mer ou à la montagne. Elle y avait accès à ces souvenirs, il en allait de son ressort de choisir ou non d’y replonger, quand d’autres avaient complètement disparu de son radar. Elle en avait parlé une fois à son frère aîné, de cette mémoire cubique et multicolore où certaines cases étaient dans une pénombre inébranlable; il lui avait recommandé l’hypnose si elle souhaitait tant que ça reprendre possession de ces biens qui faisaient sa richesse; mais aussitôt mentionné, vite oublié, elle n’était jamais allée jusqu’au bout de cette envie, de ses démarches, contrariée et bloquée par moments qu’elle ne souhaitait pas au fond retrouver.

Silaho retira de son visage la couverture qui l’avait ensevelie durant six longs jours et fixa le plafond de sa chambre. Bien qu’encore plongée dans l’obscurité, elle distinguait nettement le plafond blanc qui dénotait avec le reste de la pièce obscure. Plus elle le fixait, plus elle avait l’impression qu’il l’absorbait, se rapprochait dangereusement d’elle et quand elle crut qu’il allait lui tomber dessus, elle se souvint qu’elle était allée à une fête, il y a dix ou cinq ans de cela, avec son frère Paul-Marie, organisé par les jeunes du Bois Colombe – leur ancienne résidence au pays – qui avaient immigré comme eux en France. Ils avaient par le biais des réseaux sociaux réussi à se retrouver et cette fête d’anciens amis étaient une bonne occasion de voir ce que chacun était devenu. Elle ne s’était pas souvenue de cette soirée, c’était il y a bien longtemps mais en y repensant calmement, des détails lui revenaient: le coup de fil de Paul-Marie pour la prévenir de la tenue de la fête, de son arrivée chez elle dans une heure pour l’y emmener, des bises et cris de joie lorsqu’ils avaient retrouvé les autres, la musique du pays trop forte qui faisait vibrer les murs, empêchait les gens de s’entendre et les forçait à crier, ce qu’elle détestait par dessus tout, parler fort au point de s’en irriter la gorge. Elle avait discuté avec deux trois personnes qui avaient été obligés de se présenter à elle, puisqu’elle ne se souvenait d’aucun d’eux; certains pensaient qu’elle faisait semblant, un lui avait même dit que la France lui était montée à la tête jusqu’à lui faire oublier ses racines. Elle s’était contentée de sourire à cet imbécile qui ne connaissait pas l’état de sa mémoire avant de s’éloigner. Il y avait deux hommes qui l’avaient observée toute la soirée, le premier portait un jeans noir tandis que l’autre avait un pantalon clair, beige et sans être allé vers elle, ils lui avaient souri quelques fois, comme s’ils se connaissaient; mais elle avait été incapable de les reconnaître, s’était dit que suivant la thématique de la fête, ils devaient être de la résidence du Bois Colombe, donc la connaissait peut-être, de vue, l’avait vue grandir; mais il lui était difficile de les resituer et elle ne leur avait plus accordé son attention jusqu’à ce qu’elle et Paul-Marie partent. Mais à la lumière de ces souvenirs ravivés, elle se demanda si ces deux hommes n’étaient pas les adolescents qu’elle avait vus dans les souvenirs qui lui étaient revenus. Ils avaient grandi, leurs visages avaient changé et quand bien même, elle était incapable d’identifier avec certitude les deux “grand-frères” de ses visions. Elle ne connaissait ni leur nom, ni leur âge, ni leur adresse; elle s’était simplement souvenu du garage sans savoir à quelle maison il appartenait, où celle-ci se situait par rapport à la sienne; elle ne se rappelait déjà pas à quoi ressemblait la maison de son enfance alors celle-là était encore plus enfouie dans sa mémoire que le reste. Ses petites jambes d’enfant avaient marché plusieurs mètres pour y aller, mais combien, elle ne pouvait le dire: tout semble plus grand, plus loin lorsqu’on est petits, la notion de la distance n’ayant pas encore été assimilée. Elle les avait suivis sans jamais regarder autour d’elle, pas besoin, elle habitait la résidence et avait sans doute pensé à l’époque qu’elle se rappellerait de tout ça. C’était sans compter sur les ravages du temps, brasier attisé par le traumatisme d’une guerre civile et l’arrachement brutal à son quotidien, et ce dans la terreur.

Puis elle sentit en elle le feu d’une nouvelle tristesse lui  incinérer lentement le cœur, une vive brûlure lui déchira la poitrine lorsqu’elle se dit et comprit que ses parents ne surent jamais rien de cette affaire, qu’ils avaient laissé leur enfant jouer dans la résidence, avec d’autres enfants – des jeunes, des plus petits et des plus grands qui avaient pour responsabilité de veiller sur tous les autres –  sans se douter un seul instant que le danger les guettait même entre les murs de la résidence, non loin de leur maison. Sa mère qui avait tant tenu à la protéger de tout, avait baissé sa garde dans ce lieu de confiance sans savoir ce qui était fait et avait été fait à sa fille; son père avait veillé à ce qu’elle se sente libre de tout lui dire, sans gêne ni crainte, mais ce détail là, il n’en saurait jamais rien. Après tout, elle avait promis, elle avait mangé les bonbons, et si elle brisait sa parole, il aurait fallu les rendre. De plus, son père lui avait toujours dit de tenir ses promesses, d’être quelqu’un de parole, et c’est ce qu’elle avait fait. Pas un mot, jamais, à personne.

Elle retira entièrement la couverture de son corps et sentit l’air frais de la pièce lui caresser la peau. Elle était chaude, n’avait pas été en contact avec autre chose que l’épaisse couverture durant six jours. En sortir lui apprit comme ça lui avait manqué, comme elle aimait sentir la fraîcheur ambiante dans cette chambre où le fort soleil cognait hiver comme été contre sa fenêtre. Elle la préservait en fermant les rideaux dans la journée, ne les ouvrant qu’à la tombée de la nuit, pour y laisser entrer une brise, un vent, qui allait changer toute l’atmosphère de la pièce, chasser la lourde chaleur qui s’était installée et les odeurs de la maison qui y circulaient.

Elle comprenait maintenant pourquoi la nouvelle de ce qui était arrivé à Anna l’avait autant bouleversée. Elle avait réveillé un croquemitaine enseveli dans la cave de sa mémoire depuis trop longtemps, libérant sur elle, de sa boîte de pandore, les mystérieuses misères qu’elle enfermait. Sans avoir encore vidé tout son contenu, elle s’était ouverte et alors que certains y voyaient la libération de fléaux: pour Silaho, c’était le début de la délivrance, tout allait sortir d’elle, elle allait pouvoir découvrir ce qui avait autrefois fait sa vie, réapprendre sa propre existence,  se réapproprier son enfance, son passé et adapter sa vie future en fonction des origines de son histoire.

Elle se leva, difficilement, le corps engourdi par une semaine d’immobilité, l’esprit ayant navigué sur des flots troubles et agités; mais elle était arrivée à bon port: une nouvelle terre d’opportunité s’offrait à elle, un vaste champs à explorer, qui la conduirait vers une terre promise. Elle allait rencontrer celle qu’elle avait été, et celle qu’elle serait dorénavant.

Elle ouvrit les rideaux; la lumière du jour l’éblouit un instant, elle mit quelques secondes à adapter sa vue à la clarté qui régnait à l’extérieur. Il faisait beau dehors; deux jeunes garçons aux cheveux blonds jouaient au ballon dans le parc; une mère lançait en l’air sa petite fille amusée qui riait aux éclats; un homme lisait un livre allongé dans l’herbe en fumant une cigarette et deux autres étaient pris dans une vive discussion tant ils parlaient fort et en même temps, elle pouvait entendre des bribes de leur conversation jusqu’au 4ème étage où se trouvait son appartement. Elle leur sourit, sans qu’ils ne sachent qu’elle les observait et que se posait sur eux son regard attendri; puis elle partit dans le salon, saisit son téléphone portable. La batterie était morte depuis plusieurs jours. Elle le mit à la charge et saisit le téléphone fixe près de la télévision.

  • Allô maman?
  • Sisi, ça fait six jours que je fais sonner ton téléphone. Qu’est-ce qui se passe?
  • Je…
  • Tu te rends compte? Je me suis fait un sang d’encre. Ni ton portable, ni ton fixe ne répondaient. Demain je débarquais chez toi avec tes frères si tu ne m’avais pas appelée.
  • J’étais…
  • Faut plus faire ça attends ! Même un texto ! Ça ne te coûtait rien si t’avais pas envie de me parler. Faut au moins me prévenir que tu ne veux plus m’entendre.
  • MAMAN ! Je peux en placer une ou tu gardes le crachoir?
  • Aiiiie mawa* ! Soni* hein ! De parler comme ça à sa mère. Moi je me fais du souci pour toi et toi…
  • MAMAN !
  • Iki oh*?
  • Tu aurais le numéro de tante Margot?
  • Margot Mubenza?
  • Oui.
  • Évidemment. Tu veux appeler Margot pourquoi?
  • Donne-moi son numéro, et après je te raconte tout.

 

Elle raccrocha, après deux heures trente de conversation avec sa mère qui avait pleuré, qui avait crié et qui surtout avait écouté et s’était lamentée, en lui demandant pardon pour tout le mal qu’elle lui avait fait sans le savoir, mais aussi pour celui qui lui avait été fait sans qu’elle s’en sache rien. Elle avait promis de passer la voir, dans quelques jours, pour lui cuisiner son plat préféré mais surtout, elle lui avait demandé de ne pas en parler à son père “ça le tuerait tu comprends?

Le lendemain, elle avait appelé Raphaëlle; tante Margot avait été ravie que Silaho cherche à reprendre contact avec elle “vous étiez si amies petites, je veux vous revoir ensemble” avait-elle répété entre chaque chiffre en lui donnant le numéro de Raphaëlle.

En enfilant son jeans, Silaho pensa à Anna; elle se demandait si la petite fille se souviendrait de ce qui lui était arrivé ou si son subconscient avalerait une partie de sa mémoire pour la préserver de tout autre traumatisme; si la jeune fille avait compris la gravité des méfaits de son père, si sa mère saurait la protéger et l’aider dans son cheminement de femme; si ce viol aurait un impact sur sa sexualité à venir; si… si elle allait bien.

Elle se désolait du tabou, de l’absence de communication, qui existait dans les familles africaines autour du sexe et des exactions commises dans un silence complice. Elle avait eu la chance d’avoir des parents assez conscients et ouverts qui lui avaient offert très tôt une éducation sexuelle, lui faisant comprendre que cela ferait partie de sa vie, que c’était tout ce qu’il y avait de plus naturel au monde et qu’elle était libre, libre d’en parler, libre de le vivre, libre d’en jouir.

Elle était épanouie, dans sa vie de femme; mais à présent, sa sexualité allait prendre une autre dynamique: elle allait s’instruire sur la psychologie de l’enfant, sur la mémoire traumatique, sur les thérapies adéquates pour aider les victimes de violences sexuelles; elle allait en faire plus que juste vivre la sexualité pour elle, elle allait aider les autres à guérir la leur, à y éclore, la développer et à extérioriser; car lorsque le silence tue, la parole libère et ça elle en était certaine, allait s’en servir et le mettre à bon usage.

Raphaëlle avait accepté son invitation à dîner avec un enthousiasme et une rapidité qui l’avait surpris; après tant d’années, Silaho ne pensait pas qu’elle aurait envie de la revoir; et lorsqu’au téléphone, elle lui avait dit qu’elle se souvenait d’événements dont Raphaëlle avait été témoin, qu’elle aurait besoin qu’elle confirme s’ils étaient rêve ou réalité, Raphaëlle avait répondu savoir de quoi il s’agit et qu’il serait bon en effet qu’elles en parlent, car ce souvenir l’avait durant de nombreuses années hantée, elle avait longtemps refusé le toucher d’un homme et avait mal vécu le poids d’un corps sur le sien, le tout créant une relation conflictuelle avec la gent masculine. Mais à la veille de ses 33 ans, elle souhaitait que tout cela cesse.

On fêtera nos 33 ans ensemble, comme lorsqu’on était petites. Et on va grandir ensemble, main dans la main. Je veillerai à ça. Et sinon, tu veux dîner où?

***

*Mawa: tristesse

*Soni: la honte

Soni/Mawa: ensemble, c’est deux mots créent en kituba l’expression “quelle honte” ou “quel dommage”.

*iki: quoi?

Le kituba – aussi appelé munukutuba – est une langue bantoue parlée au Congo Brazzaville; langue générique qui permet à toutes les ethnies de communiquer.

Both comments and pings are currently closed.

Comments are closed.