Souvenir d’enfance – 3

Je ne sais pas si on vous l’a déjà dit, mais votre cabinet est digne du Tate Modern de Londres. Si vous souhaitez vous reconvertir un jour, sachez que vous avez un véritable don pour la décoration d’intérieur. Le tableau exposé face à moi doit être une véritable source d’inspiration pour vos patients en manque de verve. Ce dédale de lignes et ces à-plats de matière me font penser dans le coin gauche à un chemin sinueux menant à une croix, pas n’importe quelle croix, une croix chrétienne comme celle de l’église du bourg du Breuil où je me rendais aux vacances.

Bien que je ne sois plus croyante, ce chemin qui s’offre à ma vue me perturbe, je dirais même, m’indispose. J’avais, petite, une ferveur ardente pour la religion, au grand dam de mes parents qui, élevés dans la tradition catholique, étaient atteints d’une réaction épidermique à chaque église ou croix qu’ils rencontraient sur la route. Je ne comprenais pas leur attitude et je me réjouissais chaque veille de vacances de préparer les valises pour retrouver Mamie Lili et Papi Jean.

Ma grand-mère maternelle était une femme formidable, une grand-mère comme il ne s’en fait plus, le stéréotype parfait des publicités pour les levures Alsa: de petite taille, aux formes généreuses, les lunettes au bout du nez et une mise en plis mémère. Elle portait toujours une blouse de travail à motifs bariolés à l’exception des jeudis et dimanches matin, jours respectifs du marché et de la messe.

Mes grands-parents habitant une maison perdue au fin fond de la campagne bourbonnaise, digne du bush australien, ces deux journées éveillaient en nous, petites citadines aux abois, un sentiment de joie intense procuré par un salutaire retour à la civilisation.

Un dimanche matin, alors que mamie était partie en expédition dans l’imposante armoire à linge de notre chambre, qui fut jadis celle de ma mère, un joli morceau de coton blanc attira mon attention. Mamie sortit avec précaution de la pile dont il dépassait une magnifique robe agrémentée d’un jupon en tulle. Je demandai de suite à la porter pour la messe. Je pense que c’est surtout le fait qu’elle ait appartenu à ma mère qui me plut autant. Mamie fut reluctante et insista sur l’inconfort de la matière pour me dissuader, mais je campai sur mes positions et fit ma moue boudeuse jusqu’à ce que mamie poule accèda à ma demande.

Après ma toilette, j’enfilai donc la tenue, sans collants puisque nous étions en été, et j’allai m’asseoir, comme à chaque fois, à la table de la cuisine pour attendre le départ. À peine mes fesses furent-elles posées sur la chaise que le jupon en tulle commença à me gratter. Agathe, qui probablement me jalousait secrètement de n’avoir jamais eu l’honneur de porter les vêtements de maman, ne cessa de m’importuner: “Cesse donc de gigoter!” “Arrête de te gratter, c’est mal élevé” s’indigna-t-elle à plusieurs reprises.

A chaque passage de mes grands-parents, je m’immobilisais, les mains posées sur les genoux par peur qu’ils me fassent ôter ma belle robe, au désespoir d’Agathe qui n’attendait qu’une chose: que je me fasse réprimander alors que moi, j’attendais qu’ils aient le dos tourné pour tirer une langue toute rose à Agathe pour la faire enrager.

Lorsque mes grands-parents furent prêts, parés de leurs vêtements du dimanche, rasé de près pour papi, badigeonnée d’eau de cologne pour mamie, nous nous rendîmes en voiture à l’église du bourg.

L’édifice était impressionnant pour les fillettes de six et dix ans que nous étions et la première volée de cloches à notre entrée par la porte principale nous fit sursauter. Mamie se signa avec l’eau du bénitier et nous fîmes de même sans tremper nos mains dans la vasque qui à cette époque était trop haute et dont la propreté du contenu m’a toujours paru douteux. C’est sans danger, m’avait répondu mamie à qui j’avais fait part à l’adolescence, de mes craintes sanitaires, c’est béni! Je n’ai toujours pas compris quels pouvaient être les effets du Saint-Esprit sur une mer de germes…

Quoiqu’il en soit, après qu’Agathe et moi nous soyons joyeusement emmêlé les pinceaux pour réaliser notre signe de croix, mamie nous remit à chacune un missel et nous trottinâmes derrière elle dans la nef pour nous asseoir aux premiers rangs, face à l’autel, afin de ne rien rater du cérémonial. Papi, quant à lui, restait toujours avec la majorité des hommes au fond de l’église. Je m’interrogeais souvent, en me retournant, sur le bien fondé d’une telle ségrégation au sein de la maison de Dieu et je me contentai avec allégresse de l’explication rationnelle de mamie: les messieurs, par galanterie, laissaient les places assises et proches des chauffages installés dans le transept, tandis qu’ils enduraient le vent glacé qui s’engouffrait par les fentes de la porte principale.

Ce n’est qu’une quinzaine d’années plus tard, alors que j’arrivais en retard à une messe de Noël et que l’église était pleine de fidèles que je compris que les bonhommes avaient tout simplement trouvé la meilleure place pour s’éclipser pendant la messe et se rendre au bar, le seul commerce à faire profit sur la place du village.

Après un certain temps destiné à la contemplation du Christ ou aux commérages des bonnes mères, le prêtre arriva d’un pas lent et posé, ce qui marqua le début du marathon dont la durée variait en fonction de son âge et de sa forme du moment, mais aussi selon le nombre de recommandations et d’événements inscrits à l’agenda paroissial qui étaient énumérés en fin de service.

La messe se déroula suivant le protocole immuable du dimanche avec des lectures de l’évangile qui en général captaient mon attention, et des chants de la chorale accompagnés par une organiste amateure. Agathe et moi adorions ce moment, même si les voix chevrotaient ou que les sons soufflés hors des tuyaux métalliques résonnaient de façon très aléatoire. L’ensemble des grenouilles de bénitier n’avait rien à envier à leur cousine de la mare, sauf lorsque l’orgue s’interrompait au beau milieu d’un morceau et qu’une petite voix stridente s’exclamait: “désolée, reprenons.”

Une fois encore, je fus prise d’un fou-rire irrépressible et si mamie ne dit rien, je fus fusillée du regard par un des enfants de choeur qui se tenait devant moi depuis le début de l’office, droit comme un cierge. Il faut avouer, pour ma défense, que contrairement à lui, le tulle de mon jupon avait épuisé toute la patiente dont le bon Dieu m’avait dotée pour une vie entière et si mamie me l’avait permis, je me serais autorisé à finir la messe en culotte.

Au moment d’aller communier, Agathe et grand-mère se rendirent à l’autel tandis que je restais verte de rage sur le banc à lutter contre mon démon blanc. A cet âge, j’avais grand-hâte de pouvoir moi aussi goûter “le corps du Christ” dont Agathe me vantait les vertues. Ce n’est qu’après des semaines de catéchisme que je découvris à ma première communion qu’elle m’avait bernée et que l’hostie n’avait ni la texture d’une gaufrette ni le goût de la barbe à papa mais qu’elle s’apparentait davantage à un morceau de carton aux tendances Velcro.

Le prêtre, au cours de la préparation, avait conseillé à ses ouailles débutantes de ne pas baffrer le corps du Christ mais de le “recevoir”, de prier pour lui devant la croix avant de retourner le déguster à leur place.

J’avais si bien contemplé le Messie que je dus m’accroupir pour décoller en cachette l’hostie écrasée et visqueuse qui avait fait corps avec mon palais.

Quoiqu’il en soit, la sortie de la messe fut, comme chaque dimanche, une libération, même si elle ne marquait pas la fin de mon chemin de croix: ma grand-mère, qui malgré l’éloignement de son domicile, était une figure de proue de la vie sociale du bourg, avait grand besoin de prendre part à toutes les conversations: elle me présentait, parce que j’oubliais les visages entre chaque rencontre hebdomadaire, la cousine d’une grande tante, le cousin d’un cousin de sa mère et un nombre incalculable d’individus que je ne reconnaissais ni par le nom, ni par les traits, et que j’étais obligée de saluer à coup de grandes embrassades. Comme à chaque fois, cette ultime étape me laissa vide de toute énergie, les joues rouges d’avoir été malmenées: pincées par de nombreux doigts, griffées par de multiples poils grisonnants, luisantes de bave, car les personnes âgées, comme les jeunes enfants, ont souvent des soucis d’étanchéité à la commissure des lèvres.

Je crois que toutes ces épreuves, aussi cocasses soient-elles, ont ébranlé ma foi alors que les mouvements de terrain affaiblissaient la structure interne de l’église et si je n’ai été qu’immunisée dans les années deux mille, l’édifice a, lui, été rasé en 2013.

© Marie Nollet 2016

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