Souvenir d’enfance 2

J’ai longuement réfléchi à votre dernier éclat: cette question, susurrée du bout de vos lèvres closes, après plus d’une heure d’écoute attentive et, je dois admettre, que je ne regrette en rien les 80 euros que j’acquitte à chaque fin de séance. En effet, si l’on tient compte des 168 heures de réflexion engagées suite à notre dernière entrevue, vous devriez, sans tenir compte de la légèreté de mon portefeuille, reconsidérer à la hausse le montant de vos honoraires.

Cela étant dit, j’ai eu, au cours de mes élucubrations hebdomadaires, une pensée particulière pour Charles Edouard, un personnage haut en couleur de mon arbre généalogique. Il s’agissait d’un des frères de ma grand-mère paternelle, et, si cette dernière a toujours été pour moi une vieille mégère qui ne cessait de nous chapitrer, Agathe et moi, à longueur de temps, Charles Edouard était, à l’image d’un rayon de soleil, le seul qui nous permit de délaisser la grisaille monotone et monochrome de notre banlieue parisienne pour des contrées exotiques et leurs paysages bigarrés.

Cet ancien fleuriste à la retraite, avec sa grande moustache hirsute qui nous chatouillait les joues, avait vraiment l’art et la manière de conter des histoires. Papa, s’il était présent, me corrigerait en ajoutant un préfixe au verbe, car pour l’ensemble de ses proches, grand-oncle était un imposteur, un affabulateur, un vieillard sénile, et pardonnez le pléonasme, je ne fais que rapporter des propos entendus jadis.

Charles Edouard n’ayant pas eu d’enfants, du fait d’une stérilité congénitale, nous nous rendions régulièrement chez le vieil homme, les samedis après-midis, pour lui tenir compagnie, dans son petit appartement parisien.

Tandis que mon père lisait le journal du jour, engoncé dans un chesterfield au cuir patiné, et que maman s’adonnait à des menus travaux de couture, Agathe et moi avions tout le loisir de nous régaler, allongées sur la méridienne du bureau, de ses souvenirs, tous aussi fantastiques les uns que les autres.

Le plus marquant fut son dernier périple, peut-être parce qu’il fut le plus long ou parce que mon père le qualifiait de “tiré par les cheveux”, expression qui, à travers mes oreilles d’enfant, me plaisait particulièrement.

Le jeune Charles Edouard, à peine émancipé, décida d’explorer le vaste monde et quitta subitement sa famille, sans plus donner aucun signe de vie. Quelques mois plus tard, il entra au service d’un roi puissant en tant que fleuriste attitré de sa majesté. Même s’il n’appréciait guère le protocole, il eut plaisir à parcourir les deux hémisphères du globe à la recherche de plantes médicinales rares, le roi souffrant de nombreux maux, la plupart, disait a posteriori grand-oncle, imaginaires.

Après une décennie de servitude, la tâche vint à lui coûter et après en avoir touché mot au roi, ce dernier accepta de le congédier à condition qu’il menât à bien une dernière quête. Sans attendre plus longtemps, l’impétueux Charles Edouard accepta.

C’est fulminant qu’il monta à bord d’un bateau en direction du continent africain, se maudissant pour son ardeur et abhorrant le roi pour sa ruse: afin de se passer de ses services, sa majesté avait ordonné la jeunesse éternelle.

À quatre milles nautiques en aval de l’embouchure du fleuve Niger, il parvint au village de Tchoubakawé, un lieu sauvage et mystique, réputé en Europe pour ses volailles sacrées dont le sang, ingurgité un soir de pleine lune, offrait au buveur la vie éternelle. En général, lorsque grand-oncle arrivait à ce stade du récit, il insistait longuement sur la description de la place principale du village, ce à quoi papa répondait par un vague haussement d’épaules, sans lever les yeux de sa feuille de choux alors que maman effectuait un moulinet de l’index pour nous signifier de ne pas accorder trop de crédit à ses propos.

De toute façon, Agathe et moi étions toutes deux, à ce moment-là, assises à même la terre battue, accolées à un mur en torchis, et nous observions, ébahies, le cercle d’individus rassemblés au centre de la place. A travers leur forêt de jambes, nous pouvions suivre la lutte acharnée et sanguinolente de deux gallinacés batailleurs qui se livraient un combat à mort.

Nous éprouvions toujours beaucoup de peine en apprenant par les grands sages du village que le sang de leurs volailles n’était pas plus sanctifié que celui des gallinacés européens et que si Charles Edouard avait été moins sot, il ne se serait pas laissé berné par de telles niaiseries. Forts de leurs savoirs et de leur sagesse ancestraux, ils l’envoyèrent cependant en Inde, où, disait-on en Afrique, se trouvait le Moringa, un arbre si haut que sa cîme atteignait le troisième ciel, la source de l’énergie universelle, seule capable de miracles tels que la jeunesse éternelle.

Assurément, après avoir avidemment écouté leurs conseils avisés, Charles Edouard s’était rendu en Inde après avoir parcouru l’Afrique d’Ouest en Est et traversé l’océan Indien. Imaginez quel désarroi ce fut, pour lui, comme pour nous, ses jeunes auditrices, de découvrir que si l’arbre avait bien des vertues médicinales, il ne pouvait cependant par faire don de la vie éternelle.

“C’est à la mode en Afrique, paraît-il, avait rétorqué en riant un sage hindou, de croire en de telles balivernes. Tu es bien sot, mon pauvre ami! En revanche, une expédition largue les amarres ce soir. L’équipage, à bord du Verne, un bâtiment blindé de l’armée américaine, part à la recherche du graal.”

“Le graal?” interrompait à chaque fois Agathe.

C’était un objet qui contenait d’après la légende une eau miraculeuse. Grand-oncle réfléchit puis décida de rejoindre l’expédition. Le graal fut retrouvé sur un gigantesque Sphinx d’acier prisonnier des glaces au milieu de la mer antarctique. Charles Edouard avait réussi à obtenir quelques gouttes du liquide malodorant et poisseux que contenait la coupe.

Après des années de quête, il pouvait enfin apporter son dû au roi et être libre, mais grand-oncle avait vieilli; ses traits avaient été burinés par le soleil de l’Équateur et les vents polaires: personne ne le reconnut et à son grand désespoir, il apprit que le roi était mort de nombreuses années auparavant. De colère, de rage, il jeta la fiole au sol et décida qu’il était temps pour lui de rejoindre sa famille.

C’était cet instant que papa choisissait pour refermer son journal en s’exclamant: “ça explique pourquoi vous n’êtes plus tout jeune!”, puis il regardait sa montre fixement et ajoutait: “Grand dieu, avez-vous vu l’heure? On va devoir y aller si on ne veut pas éviter les embouteillages!” Maman remballait son matériel de couture, et on s’en allait sans trop de formalités.

Il tuait ensuite le temps, coincé sur le périphérique, à nous rappeler à quel point il était essentiel de s’attacher à la véracité des faits et de ne pas croire sottement les histoires farfelues d’un vieil homme qui n’a plus toute sa tête. Son discours moralisateur me déprimait et je m’efforçais de ne pas l’entendre en concentrant mon attention sur l’origine des plaques minéralogiques.

Ce n’est qu’à la disparition de grand-oncle que je fus confortée dans mes convictions: alors que je vidais le contenu de son bureau, je trouvais les récits de ses voyages, reliés et illustrés de dessins et photographies.

Malgré un déchirement certain, partagée entre le désir de laver la mémoire d’un mort et de préserver la sanité d’esprit de mes parents, je décidais de ne jamais leur faire part de ma trouvaille.

Je suis cependant rassurée de savoir que la sanité prônée par certains adultes ou la folie dénoncée par d’autres ne sont que le produit de leur aveuglement du fait de leur ignorance et j’ai toujours un immense plaisir, décuplé par mon expérience de vie, à relire avec tendresse les souvenirs d’un “vieil homme sénile.”

© Marie Nollet 2016

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