Sous les platanes

Il n’avait pas prévu de sortir et se promener ; il en avait rarement envie le dimanche. Il préférait rester seul. Tout le monde se moquait de lui plus ou moins gentiment. Il préférait rester dans sa chambre, sur son lit, pour lire et écouter de la musique. Mais ce dimanche-là, les choses ne se passèrent pas comme d’habitude et sa mère insista pour qu’il l’accompagne en voiture pour voir un spectacle où jouait la fille d’une amie d’enfance avec qui elle avait rendez-vous.

Il n’avait pas envie de quitter sa solitude, d’être dérangé par autrui. Sa mère était en train de se préparer. C’était un garçon introverti et timide, qui parlait peu, qui travaillait à l’école, à l’inverse de ses frères. Sa mère se reposait sur lui et lui faisait confiance. Il avait la tête sur les épaules, ne faisait pas de connerie. Si au moins, il était moins introverti, s’il lisait moins, se disait-elle quand elle le surprenait en train de lire au lieu de s’oxygéner dehors.

Elle entra à nouveau dans la chambre et l’avertit qu’ils partaient dans un quart d’heure. Il essaya de défendre sa cause.
– “ Pourquoi moi ? Pourquoi pas mes frères ? Pourquoi aujourd’hui ? ” dit-il .
– “ Il fait beau et ça te fera le plus grand bien, en tout cas plus que de rester dans ta chambre. “ Lui répondit-elle.
Il n’était pas du genre à la contrarier et obéit, et s’habilla à contre coeur. Le sourire de ses frères l’agaça et le mit en colère.

Dans la rue, en ce début d’après-midi, il faisait beau et chaud. La voiture démarra au bout de trois ou quatre tentatives. Il fut content de ne pas avoir à pousser la voiture qu’elle garait habituellement en haut de la rue qui formait une pente abrupte. Ils ouvrirent les fenêtres pour faire entrer de l’air et évacuer la chaleur déjà accumulée dans la carrosserie. Ils roulèrent vers une sortie de la ville. Après avoir quitté la banlieue, ils empruntèrent la nationale sous les platanes. Ils allaient du côté de Foix.

L’amie 8 ne dépassait pas le 90 à l’heure et se faisait régulièrement dépasser par les autres automobilistes. La chaleur était à peine atténuée par le courant d’air provoqué par les fenêtres ouvertes et la vitesse. Les champs de maïs et les tournesols alternaient sous le soleil. Ils traversaient les villages silencieux sous leurs toits de briques rose ou rouge. Au loin, les Pyrénées pointaient leurs sommets. Le trajet s’éternisait. Il n’y avait pas de radio, mais cela importait peu. La caisse était si mal insonorisée qu’on n’aurait rien entendu.

Il ne connaissait ni l’amie de sa mère, ni sa fille. Il savait seulement qu’elle avait son âge et qu’elle devait jouer dans le spectacle. Ils passaient sous l’ombre des platanes et il se demandait s’il aurait la chance de la rencontrer en tête à tête. Ils entrèrent dans le parc d’une bâtisse, puis dans la salle des fêtes. Ils rencontrèrent l’amie et sa jeune fille du même âge que lui. Elle était belle comme il l’espérait. Elle le remarqua à peine comme il le craignait, et trépignait de ne pas se rapprocher de ses amies et de jouer avec elles.

A force de lire des romans, il s’était imaginé les femmes sous les traits de jeunes héroïnes qui attendaient d’être sauvées par un jeune homme. Elle n’avait rien à craindre sauf qu’il l’aima dès le premier regard. Il lâcha la bride à son imagination. D’ailleurs qu’avait-il d’autre à faire ? Il ne connaissait personne. Sa mère s’était mise à discuter avec son amie ; elles plaisantaient, riaient, fumaient cigarette sur cigarette, en buvant un café. Il l’aima pour tuer le temps et parce qu’il avait tout le loisir d’inventer une histoire remplie d’aventures romanesques.

Dans le brouhaha, ils entrèrent dans la salle de spectacle et s’installèrent à leurs places après les avoir cherchées. Il attendait qu’elle passe sur scène. Les numéros s’enchaînaient les uns après les autres. Sa mère le toucha du coude pour l’avertir. Hélas, maquillée et perdue parmi les autres figurants, il ne l’aperçut pas. Le suite lui importait peu. Quand tous les participants saluèrent à la fin du spectacle, il essaya de deviner la jeune fille dans la masse des adolescents qui défilaient. En vain. Quand tout fut finie, l’amie de sa mère les quitta pour aller rejoindre sa fille.

Sa mère était heureuse d’avoir partagé cet après-midi avec une amie d’enfance. Dans le brouhaha, la salle se vida. Dans la cour, des cars se remplissaient des chanteurs, des acrobates, des figurants, plus ou moins démaquillés ou dévêtus de leur tenue de scène. En longeant l’un d’eux, ils furent surpris par des coups à une vitre, puis par l’appel du nom de sa mère. C’était l’amie et sa fille qui leur disaient au revoir. Il ne le reverrait jamais, il le savait par avance. Le bus partit, et elles continuaient à leur faire signe de la main et de leur sourire.

Quand il disparut de leur champ de vison, ils se dirigèrent vers la voiture et empruntèrent de nouveau la nationale. “ Tu voies, ce n’était pas si terrible que ça. C’était même bien.” dit-elle. Il hocha la tête mais se tut. Le moteur ronronnait comme à l’aller. Il était difficile de se comprendre dans le bourdonnement du moteur. Le soleil baissait et il faisait doux et il était fatigué. Sous les platanes et alors que l’après-midi s’achevait lentement, il rêva de la jeune fille comme il aurait rêvé en lisant sur son lit.

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