Rencontre

Elle a rouvert sa boîte mail cent fois. Rien. Plus rien que le silence.

Elle éteint son ordinateur dans un soupir. Il est l’heure qu’elle parte. Plus rien depuis la veille au soir. Que ces trois mots : tout va bien.

Elle n’a pas l’habitude de rester sans nouvelle. Surtout qu’il sait qu’elle va vivre un moment difficile aujourd’hui. Jamais il ne l’oublierait. Du moins jusqu’à tout à l’heure le croyait-elle encore.

Et s’il avait réfléchi ? Peut-être qu’à force il s’est lassé et a décidé d’arrêter. Et que pour lui en effet, tout va bien. Peut-être qu’il en a rencontré une autre, plus proche, plus jeune, plus belle, plus prête. Peut-être qu’il commence déjà à l’oublier. Et qu’il ne sait pas comment le lui dire… Un frisson glacé la parcourt.

Elle saisit l’anse du sac préparé pour le voyage, elle a son billet, ses clés, elle sort et referme. Le taxi est là qui l’attend pour la gare. Il fait encore nuit noire. Dans cinq heures elle sera à Paris.

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Elle tourne et retourne des pensées dans sa tête, le voyage lui paraît encore plus interminable que prévu. Elle regarde son téléphone, aucun message. Au bout d’une heure, elle l’éteint. Elle n’en peut plus de ce silence. Quelque chose étreint son cœur: un manque, un froid, une absence, une douleur sourde. Elle n’en peut plus ! Elle se lève et part boire un thé au wagon-restaurant. Elle rallume fébrilement son mobile. Peut-être n’y avait-il plus de réseau tout à l’heure ? Mais non, les barres indiquent le bon fonctionnement de l’appareil. Aucun message…

Elle décide d’observer les autres passagers. Elle capte bien quelques regards un peu insistants, deux ou trois interrogations muettes, mais sans plus. Elle se sait élégante et a choisi une tenue qui lui donne confiance. Quoi qu’il en soit, très vite ils reprennent leur lecture, l’observation du paysage ou le cours de leurs pensées.

Elle d’habitude si inquiète pour son passing n’en a cure ce matin. Il lui manque. C’est physique. C’est comme une brûlure qui la parcourt et la dévaste. Elle ne savait pas encore qu’elle tenait autant à lui. Elle le découvrirait donc alors que tout est perdu ! Mais pourquoi ? Et pourquoi est-il muet ?

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Cela fait des mois qu’ils s’écrivent, qu’ils se découvrent de loin, qu’ils s’appellent parfois. Ils se sont rapprochés progressivement. Cette découverte les a portés et encouragés dans leur parcours respectif. Ils ont bien sûr échangé quelques photos, mais ils attendent encore de se rencontrer en chair et en os. Elle si réticente a vaincu les peurs des premiers instants et une date a même fini par être évoquée. Jusque là, ils ont surtout eu l’impression d’une rencontre d’âme à âme. Emerveillement devant les points de concorde, intelligence du cœur réciproque pour gérer les différences et éviter de se faire mal de façon irréversible. Cette proximité les a émerveillés. Ils se sont ouverts l’un à l’autre, en confiance, et ont fait de leur mieux pour prendre vie aux yeux de l’autre en toute sincérité. Ils ont entrouvert les portes de l’intime, et se sont cherchés, se sont effleurés de loin, elle plus en retrait ou audacieuse parfois, lui plus entreprenant. Ces deux-là se reconnaissent, comme venus d’une si longue nuit, portés par les siècles et les dieux. Qui sait combien de nuits d’amour ils ont déjà vécues ? Combien en vivront-ils ? Nul ne le sait encore. Mais elle sent que l’heure où les portes s’ouvrent ou se referment pour toujours a sonné. Elle le sait, elle le sent. Et elle a peur.

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Le train a fini d’entrer en gare avec un bruit terrible, aussi terrible que ce silence où il la laisse. Elle doit encore prendre le métro et se rendre à l’adresse qu’on lui a donnée. Elle va pour la première fois participer à un groupe de parole et elle se sent émue. Elle va rencontrer ses consœurs. Elle sait d’avance qu’elles vont la jauger, la juger, elle appréhende le moment où les regards convergeront sur elle et où elle devra se présenter à ces inconnues. Certaines appartiennent au monde virtuel qu’elle fréquente, mais elle n’en a rencontré que quelques-unes. D’ailleurs elle préfère les rencontres en tête à tête et les échanges feutrés, plus personnels. Là elles vont la voir telle qu’elle est. Soudain elle ne se sent plus femme, elle imagine qu’elles ne vont plus voir que l’homme qu’elle ne veut pas être, qu’elle n’a jamais été, mais qui va suinter de toute part et faire resurgir en elle la honte et la détresse. Elle regarde à nouveau son portable. Où es-tu, murmure-t-elle ? Lui, il la voit vraiment. Elle a besoin de son regard. Elle a besoin de sa voix. Où es-tu ?

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Il remonte le boulevard à grands pas, c’est bientôt l’heure ! Il a réussi à se rafraîchir un peu mais n’est pas rasé, tant pis. Soudain il la voit ! Elle est arrêtée devant un portail, le visage tourné vers le ciel : elle vérifie le numéro inscrit sur la plaque. Elle ajuste ses vêtements, range un papier dans son sac, tend la main vers l’interphone, regarde sa montre et se ravise. Il hâte le pas et se rapproche. Ses yeux ne la quittent plus, elle est encore plus belle que tout ce qu’il avait imaginé. Elle lui avait caché à quel point sa silhouette avait évolué, à quel point elle était fine et élégante ! Elle tend la main à nouveau vers l’interphone quand elle sent une main se poser sur la sienne. C’est à deux qu’ils appuient sur le bouton. Aucun inconnu ne pourrait ainsi la toucher sans réaction de retrait de sa part. Elle n’a jamais senti sa main sur elle, mais déjà elle sait !
– C’est toi ! murmure-t-elle.
– J’ai roulé toute la nuit ! répond-il.
Elle se retourne, il plonge dans son regard et il sait déjà que plus jamais il ne pourra oublier ces yeux-là et qu’il aimerait passer sa vie à la contempler : elle est belle mais ne le sait pas !
Elle le tient par la main et ne veut plus le lâcher. Il saisit son sac de l’autre main.

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C’est à deux qu’ils entrent dans l’hôtel particulier et sont accueillis. Quelqu’un les guide dans la salle de réunion, tout le monde est déjà installé et disserte en attendant. Leur entrée main dans la main capte tous les regards. Les voix cessent une à une. Quelques-unes chuchotent encore : « Regarde qui est là ! Ca alors ! ».

Il y a en eux quelque chose d’indicible qui appelle au silence.

Ils prennent place côte à côte. Il s’incline légèrement vers elle, elle se blottit contre son bras solide. Il la rassure déjà. La maîtresse de cérémonie entre, leur sourit d’un air entendu et bienveillant, puis déclare : « Puisque vous êtes là, la réunion peut commencer ! »

(nouvelle écrite au printemps 2014)

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