Réalité virtuelle

Michel

    Michel, allume ta micrrro !

Il s’exécuta en esquissant un sourire honteux. Il était en train de parler dans le vide depuis plusieurs secondes.

Chaque fois qu’il avait une réunion avec elle, il perdait tous ses moyens. Était-ce dû à son irrésistible accent colombien ? A son regard qui le transperçait malgré les milliers de kilomètres qui les séparaient ? Il ne saurait le dire.

Le rire cristallin de Cristina emplit ses écouteurs et provoqua dans le corps de Michel comme une exquise déflagration de plaisir. Malgré ses multiples gaffes, elle ne perdait jamais patience.

Lorsque Michel avait commencé à travailler à distance, il s’était senti isolé, coupé du monde extérieur et du peu d’interactions sociales qui le maintenaient en vie jusqu’à présent. Les réunions interminables en visioconférence lui donnaient la migraine, la journée manquait du rythme des cafés pris au distributeur du bureau, et il détestait la façon dont les relations avec ses collègues avaient évolué. Perdant petit à petit l’habitude de faire des efforts en même temps que le goût pour son travail, il dépérissait à vue d’œil. Il n’était apparemment pas le seul : à la suite de multiples sondages et enquêtes sur le bien-être et la satisfaction au travail, le service des Ressources Humaines s’était engagé à trouver des moyens de remotiver les salariés. Michel n’était guère convaincu par leurs méthodes et préférait continuer à ruminer sa lassitude derrière son écran.

Aussi, quand on lui avait annoncé qu’il allait devoir collaborer avec une nouvelle employée recrutée à l’autre bout du monde, il n’avait pas cherché à en comprendre la raison. Une histoire de politique de réduction des coûts peut-être, ou bien une volonté renforcée de s’implanter à l’international, à moins que ce ne soit pour insuffler un vent de fraîcheur dans l’équipe. Il avait simplement ajouté avec résignation à son calendrier une nouvelle réunion virtuelle bi-hebdomadaire.

Chargé de former Cristina, il avait donc découvert sa nouvelle collègue via la caméra de son ordinateur portable. Et en la voyant pour la première fois, il en avait eu le souffle coupé. Ses longs cheveux couleur d’ébène s’écoulant en cascade dans son dos, ses épaules bronzées à peine recouvertes par les manches d’une chemise ample, son sourire qui aurait suffi à lui seul à réchauffer la banquise… Michel était tombé sous son charme.

Et depuis, ses sentiments pour elle n’avaient cessé de s’intensifier. Pouvait-on tomber amoureux en télétravail ? Michel en était convaincu.

Pour elle, il avait renouvelé sa garde-robe, avait recommencé à se raser, et inexplicablement, à se parfumer. Il s’était même abonné à la chaîne YouTube d’un coach sportif, une espèce de Dieu vivant tout en muscles aussi bronzé que Cristina qui promettait des résultats spectaculaires. Il avait d’ailleurs l’impression que ses efforts payaient, les yeux de la belle semblaient pétiller un peu plus depuis qu’il avait commencé ses séances…

Ses rendez-vous avec la colombienne étaient devenus les points d’ancrage de sa journée. Il ne vivait que deux fois par semaine, pour ces rencontres de soixante minutes. L’attente était interminable et le temps de la réunion passait toujours trop vite. Dès que l’écran redevenait noir, il pensait déjà à leur prochaine rencontre.

Souvent, Michel se demandait si elle ressentait la même chose que lui.

Cristina

    Ça y est, tu m’entends ?

Cristina soupira intérieurement avant de lui répondre sans se départir de son sourire forcé.

Chaque fois, avec Michel, c’était la même chose. Quand ce n’était pas le son qui faisait défaut, c’était l’image, ou bien le partage d’écran qui ne fonctionnait pas. Elle le soupçonnait de le faire exprès pour susciter son attention. Evidemment, elle ne laissait jamais transparaître son agacement.

Après tout, elle était payée pour ça, non ?

Lorsque l’entreprise de Michel l’avait contactée pour faire partie de « l’expérience », elle avait été piquée par la curiosité. Fatiguée de courir de casting en casting pour obtenir un rôle médiocre dans une publicité ratée, elle s’était dit qu’elle aurait enfin l’occasion de montrer l’étendue de ses talents tout en obtenant un revenu stable.

Tout ce qu’elle avait à faire, c’était supporter Michel quelques heures par semaine.

Et pourtant, ce n’était pas aussi simple que ça en avait l’air ! Outre les problèmes techniques, le bonhomme la mettait mal à l’aise. Elle sentait son regard posé sur elle avec insistance alors qu’elle faisait semblant de prendre des notes, son visage bouffi déformé par la caméra de son ordinateur. Il s’approchait tellement de l’objectif, comme pour la dévorer tout entière, qu’elle pouvait discerner à l’œil nu les points noirs qui couraient sur son front dégarni. Chaque semaine, il arborait une nouvelle tenue vestimentaire aussi inappropriée que les blagues douteuses qu’il lui faisait. Aujourd’hui encore, il portait une chemise digne d’un mafieux des années soixante-dix dont l’échancrure laissait apparaitre des poils fournis et grisonnants.

Répugnant.

Face à elle, il souriait bêtement en débitant des phrases décousues de sens. Il lui posait de plus en plus de questions pour en savoir plus sur elle, sur sa vie intime, et elle devait déployer des trésors d’imagination pour étoffer les contours de son personnage. L’accent sud-américain, c’était son idée. Très fière au début de sa petite trouvaille, elle n’en pouvait désormais plus de rouler des r à chaque mot prononcé.

En fait, alors que Michel se plaisait à la comparer à la chanteuse Shakira, elle n’était pas plus colombienne que Mylène Farmer. Toulousaine depuis sa naissance, elle n’avait jamais quitté sa région ensoleillée de cœur qui lui donnait en permanence un bronzage impeccable. Quant à ses yeux de biche, elle les devait à sa mère, d’origine italienne.

Elle entendit derrière elle un bruit de clef indiquant le retour de son homme et riva ses yeux sur l’horloge de son ordinateur. Enfin, la réunion se terminait !

Pablo

Voyant Cristina ôter ses écouteurs en soupirant de soulagement, il s’approcha d’elle doucement et lui enserra la taille tout en déposant dans son cou de tendres baisers. Satisfaite, elle se laissa aller contre lui.

Pablo tourna le fauteuil à roulettes pour l’avoir face à lui.

    Alors ma belle, ça y est, enfin débarrassée de ton gros lard ?

Cristina laissa échapper un rire dénué de culpabilité.

    C’est quand même grâce à lui qu’on peut payer le loyer.

    Hé ! Je te signale que mes projets aussi commencent à rapporter ! J’aurai bientôt dépassé les dix mille abonnés.

    Et grâce à qui ? susurra t’elle en lui caressant les cheveux. C’est moi qui ai créé ton personnage ! Paul, ça sonnait quand même moins bien que Pablo !

    D’accord, d’accord… Et le tien, de personnage, tu n’en as pas marre ? Moi, au moins, je ne fais de mal à personne. Alors que toi… je suis désolé, mais je trouve ça un peu malsain. Je ne comprends vraiment pas l’utilité de cette « expérience ».

Cristina soupira sans cesser de s’agripper aux bras musclés de son petit copain.

    On en a déjà parlé… C’est une initiative de l’entreprise qui a pour but d’aider ses salariés. Le télétravail a provoqué des dépressions chez les gens les plus fragiles, ils se sentent seuls, délaissés, n’ont plus rien à quoi se raccrocher.

    Et toi, tu leur offres un fantasme auquel ils peuvent croire ? dit-il en levant un sourcil.

    J’essaie en tout cas. De toute façon, c’est encore la phase de test. Je ne sais pas s’ils vont décider de déployer cette méthode à grande échelle.

    Et donc, ton pigeon, là, il ne s’imagine pas une seule seconde que tu n’es pas une nouvelle recrue colombienne chargée de travailler avec lui mais une comédienne bien française engagée pour se payer sa tête ?

    Evidemment qu’il ne se doute de rien ! Je suis une excellente actrice !

    …

    Quoi ?

    Rien, c’est juste que… Quelque part, ce ne serait pas un peu de la… prostitution ?

Il avait prononcé le mot en chuchotant. Cristina se leva d’un bond.

    Je t’interdis de dire ça ! Ce type, aussi pathétique soit-il, je lui donne de l’espoir, OK ? Peut-être que c’est uniquement grâce à moi qu’il ne se jette pas par la fenêtre !

Pablo ne répondit pas. En se mettant debout, elle l’avait laissé face à l’ordinateur.

    Euh bébé, murmura-t-il d’une voix aigüe, je crois que tu as oublié de quitter ta réunion.

Cristina se retourna d’un seul coup.

Sur l’écran, Michel les fixait du regard en serrant les poings, les yeux exorbités par l’humiliation.

Que faisait son coach sportif avec la femme de sa vie ?

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