Ramasse tes lettres : Le Llano en flammes, Juan Rulfo (nouvelles)

Les mauvaises herbes humaines qui poussent dans les rochers

Rulfo (Juan) 1945-1955, Le Llano en flammes, Gallimard, Folio, 2001

Traduit de l’espagnol mexicain par Gabriel Iaculli (El Llano en llamas)


























Note : 4 sur 5.

L’auteur : 1917-1986

Grandit dans l’état du Jalisco, la Guerre des Cristeros lui fait perdre son père alors qu’il a sept ans. A la mort de sa mère quatre ans plus tard, son oncle le prend en charge et l’envoie faire ses classes à Guadalajara.
En 33, il délaisse l’Université de Guadalajara et part s’installer à Mexico où il suit en auditeur libre des cours et conférences de philosophie, histoire, anthropologie, politique… et commence à écrire.
En 37, en tant qu’archiviste pour le Secrétariat du gouverneur de Mexico, il voyage dans le pays et collabore à différentes revues littéraires dans lesquelles il publie ses premiers contes. En 55, Pedro Paramo le rend mondialement célèbre.

Sommaire

  1. On nous a donné la terre (juillet 1945) *** *
  2. La Cuesta de las Comadres (fév. 1948) *****
  3. C’est qu’on est très pauvres (août 1947) *** *
  4. L’Homme ****
  5. A l’aube *** *
  6. Talpa (janv. 1950) ****
  7. Macaria (nov. 1945) *** *
  8. Le Llano en flammes (déc. 1950) ***
  9. Dis-leur de ne pas me tuer ! (juin 1951) ****
  10. Luvina *** *
  11. La nuit où on l’a laissé seul ***
  12. Paso del norte (exclu de l’édition 1971) ****
  13. Rappelle-toi ****
  14. Tu n’entends pas les chiens aboyer ****
  15. Le Jour du tremblement de terre (août 1955 – ajout édition 1971) ****
  16. L’Héritage de Mathilde Arcangel (mars 1955 – ajout édition 1971) ****
  17. Anacleto Morales ***

Commentaires

Recueil de contes et légendes d’une région de bandits, de roches et de pauvreté, qui servirait volontiers de cadre, de prolongement, du chef-d’oeuvre qu’est Pedro Paramo. On y retrouve cette étrange diffusion des voix, des réputations, des rumeurs et des malédictions, comme colportées par les fantômes. Ce goût de poudre, de cendres et de sable volant au vent, croquant sous la dent. Là où la vie d’un homme vaut moins que celle d’une pierre, dans cette région de perdition, cette sécheresse où rien ne pousse, se rencontre une puissance humaine qui pourra faire penser à celle qui se dégage des romans de Giono, des contes de Maupassant, peut-être en plus tranchée, cruelle. Une humanité au rasoir, qui fait se côtoyer, se superposer, s’associer, se déchirer, le plus grand vice et les valeurs les plus intègres.

1. On nous a donné la terre

Des hommes marchent, la gorge asséchée, vers la terre qu’on leur a donnée à cultiver sur le Llano.

On trouve ici, déjà, comme dans Pedro Paramo, le thème du vent qui amène du lointain la vie, le bruit et les odeurs. Les expressions pour décrire l’aridité du climat sont immédiatement sensibles et cette arrivée dans le Llano terrible est symbole de l’entrée dans ce recueil.

p. 20 :
On ne dit pas ce qu’on pense. Ça fait longtemps qu’elle nous a quittés, l’envie de parler. Elle nous a quittés avec la chaleur. On parlerait bien volontiers, ailleurs, mais ici, c’est trop fatigant. Ici, on parle et avec cette chaleur qu’il fait dehors, les mots grillent dans la bouche, ils se racornissent, là, sur la langue, et finissent par vous étouffer.

2. La Cuesta de las Comadres

Une averse violente a détruit la récolte et la crue de la rivière a entraîné la vache qui allait servir de dot à Tacha. Maintenant, alors que ses seins pointent, que va-t-elle devenir ?

Le sort semble s’acharner contre cette famille, mais n’est-ce pas le lot de toutes les familles de cette terre misérable ? Quel avenir, quel espoir pour les jeunes filles ? Que peut l’éducation contre la misère ? Si les hommes peuvent cultiver durement la terre, à quoi peuvent servir les belles femmes ? La prostitution semble facilement puiser dans les familles des gens des terres pauvres. La mère ne comprend pas le châtiment de Dieu.
Le tableau est particulièrement touchant parce qu’il est raconté avec le point de vue et la voix d’un enfant. Les descriptions sont d’ailleurs rigoureusement sensibles parce qu’on remarque la position particulière de l’enfant par rapport à la scène.

p. 47 :
La brumaille au goût de croupi qui se dégage de là éclabousse le visage mouillé de Tacha et ses deux petits seins qui se soulèvent et s’abaissent sans arrêt, comme s’ils se mettaient tout d’un coup à gonfler pour travailler à sa perte.

3. C’est qu’on est très pauvres

Les frères Torrico régnaient sur le village de la Cuesta, pourtant déjà difficile à vivre.

La rude condition des villages isolés des plateaux déserts du Llano est ici symbolisée par ces frères bandits et contrebandiers, qui tyrannisent les rares habitants et leur rendent la vie encore plus dure. Mais ce sont peut-être ces plateaux arides qui ont forgé ces caractères. La voix indifférente du vieil homme qui a tué est frappante, on lui imagine une peau durcie comme les plateaux et comme la croûte de ses sentiments. Mais c’est cette vieille voix qui fait revivre, ou même exister la vie et les vies de ce village qui est sans doute devenu village-fantôme.

p. 30 :
Je n’ai jamais connu personne dont le regard portait aussi loin que celui de Remigio Torrico. Il était borgne. Mais l’oeil noir à moitié fermé qui lui restait semblait tellement rapprocher les choses qu’il les lui mettait, pour ainsi dire, à portée de la main.

4. L’homme

Un homme qui a tué, s’est enfui dans les collines. Un autre homme le piste pour se venger jusqu’à une rivière. Un berger raconte alors comment il a vu l’étranger essayer de traverser désespérément la rivière.

Dans la première partie, les voix s’entremêlent à la façon de Faulkner (avec le même usage de l’italique, cf. Le Bruit et la Fureur). Les traces laissées dans la nature par le fuyard semblent parler au pisteur. Le berger de son œil innocent (l’est-il tant que ça, lui qui le répète par quatre fois au moins ?) a vu le criminel comme un brave homme malheureux. C’est que ces hommes criminels sont des habitants ordinaires des collines du Llano, des pères de famille, fiers, qui se tuent et se vengent sans fin. Si les jeunes filles sont perdues par la prostitution, les vengeances semblent menacer les hommes.

p. 53 :
Je n’aurais jamais dû quitter le sentier, s’est dit l’homme. Par là, je serais déjà arrivé. Mais c’est dangereux de marcher là où tout le monde marche, surtout avec le poids que je porte. Ce poids, on doit le voir au premier regard que l’on pose sur moi ; il doit avoir l’air d’une drôle de bosse. C’est l’impression qu’il me donne. Quand je me suis coupé l’orteil, les autres l’ont vu, et, moi, je ne m’en suis rendu compte que plus tard. Si bien que maintenant, que je le veuille ou non, je dois avoir quelque chose qui se remarque au premier coup d’oeil.

5. A l’aube

Don Justo, dur avec ses employés, passe parfois la nuit avec mademoiselle Margarita. Estaban, le vieux berger, s’occupe lui aussi avec dureté des bêtes. On l’accuse d’avoir tué son vieux maître avec une pierre.

Autour de la ferme, on trouve ici les thèmes de l’inceste, de la violence aux bêtes et de la violence morale aux employés. Le vieil Esteban est violent avec les bêtes, parce que lui, comme l’autre employé caché, sont les victimes de la sévérité de Don Justo. Ainsi, il se venge sur les bêtes comme l’autre jeune employé se venge sur Don Justo, peut-être aussi venge l’inceste de la demoiselle qui a peut-être son âge. Cette chaîne se résout ainsi dans le sang mais le criminel puni n’est pas forcément le plus coupable.

p. 70-71 :
Si Monsieur le curé me donnait la permission, je me marierais avec elle ; mais je suis sûr qu’il va faire un scandale si je lui demande. Il dira que c’est un inceste et il nous excommuniera tous les deux. Mieux vaut tenir ça secret. Voilà ce qu’il se disait au moment où il a surpris le vieil Esteban en train de se bagarrer avec le veau ; les mains serrées comme du fil de fer autour du museau de la bête, il lui donnait des coups de pied à la tête. Le veau avait déjà l’air assommé, parce qu’il raclait le sol des pattes sans pouvoir se relever.

6. Talpa

Tanilo est atteint d’une maladie purulente. Sa femme et son frère le mènent à la lointaine ville de Talpa, à travers les plateaux déserts, dans l’espoir d’un soin miraculeux, d’un miracle, ou dans l’espoir qu’il y reste.

Dans ce récit simple, le thème de la maladie dans ces plateaux loin de tout, tout se passe dans l’ambiguïté du sentiment de la jeune femme, qui ne peut pas vivre avec son mari malade et sans la chaleur d’un amant, mais qui est prise d’une admiration, pitié et amour, devant la douleur finale de son mari.

p. 79 :
La terre sur laquelle on dormait était toujours chaude. Et la chair de Natalia, la femme de mon frère Tanilo, se réchauffait très vite à la chaleur de la terre. Ensuite, ces deux chaleurs réunies devenaient brûlantes et nous réveillaient. Alors, mes mains l’étreignaient ; elles allaient et venaient sur cette sorte de braise ; doucement, pour commencer, mais ensuite, elles la serraient comme si elles voulaient en tirer jusqu’à la moindre goutte de sang. C’était chaque fois pareil, nuit après nuit, jusqu’à ce que le vent froid de l’aube éteigne le feu de nos corps. Voilà ce qu’on faisait au bord du chemin, Natalia et moi, quand on a conduit Tinilo à Talpa pour que la Vierge le guérisse.

7. Macaria

A l’abri chez lui, un enfant à la tête dure, sans doute retardé, nous raconte pendant qu’il surveille les grenouilles son appétit insatiable, le lait de Félipa, les pierres que lui jettent les gens dehors…

On pensera peut-être à Le Bruit et la Fureur de Faulkner, avec la narration prise en charge par un simplet. Mais ici, le récit demeure cohérent : est-ce juste un enfant original ? En arrière-plan, on devine les croyances rudimentaires des habitants peu éduqués des plateaux, dures pour les attardés, considérés comme de petits démons. Est-ce pour cela que la mère ne peut être appelée « maman » ?

p. 94 :
En même temps qu’elle me donnait à téter, Felipa me faisait des chatouilles partout. Ensuite, presque tout le temps, elle restait dormir près de moi, jusqu’au lever du jour. Et ça, pour moi, c’était tout, parce qu’alors je ne craignais plus le froid et je n’avais plus peur de me condamner à l’enfer si je mourais tout seul ici, une de ces nuits. Parfois, je n’avais pas trop peur de l’enfer. Mais parfois oui. Et des fois, ça me plaît, de me faire peur avec cette histoire que je vais aller en enfer parce que j’ai la tête tellement dure et que j’aime la cogner contre tout ce qui se présente.

8. Le Llano en flammes

Pigeon est dans la guérilla de Pedro Zamora, depuis les premiers guet-apens dans les forêts à la décimation du groupe en passant par l’apogée où le groupe brûlait tout dans les petits villages des plateaux.

Ce récit de guérilla sans aucune allusion à des idées politiques pose l’existence de groupes armés pareils à des bandits. Il s’agit là aussi d’une des possibilités de vie de ces habitants des plateaux déserts. On pensera également aux épopées turques des rebelles des montagnes de Mèmed le Mince de Yachar Kemal. Mais la différence est comme nous l’avons dit, l’absence de mobile. Un esprit de guérilla sans cause qui représente bien certaines composantes de l’univers mexicain moderne.

p. 122 :
Il nous arrivait trop souvent de voir l’un des nôtres pendu par les pieds à un poteau au bord d’un chemin. Ils restaient là à se faire vieux et à se ratatiner comme des peaux tannées. Les vautours leur dévoraient le ventre, leur arrachaient les tripes et ne laissaient que la peau. On les pendait très haut et ils se balançaient comme des cloches au souffle du vent, des jours et des jours, parfois des mois, parfois réduits à des lambeaux de pantalon claquant au vent que l’on aurait étendus là.

9. Dis-leur de ne pas me tuer !

Juvencio Nava va être exécuté pour le meurtre de Don Lupe, qu’il a commis il y a… trente-cinq ans. Celui-ci refusait à ses vaches affamées de brouter sur ses terres.

Il y a quelque chose de profondément pitoyable dans cette justice impitoyable sur ce « bandit des montagnes » de soixante-dix ans. Ici, pas d’oubli pour la vengeance, comme en Italie ou en Corse. L’absurdité mène le destin des hommes des montagnes, fait l’un criminel et l’autre juste sans regard pour leur nature.

p. 133 : « Ses yeux, qui s’étaient gonflés avec les années, voyaient venir à lui la terre, là, sous ses pieds, malgré l’obscurité. Cette terre, c’était toute sa vie. Soixante ans, il avait vécu là, sur elle, à la prendre dans ses mains, à la goûter comme on goûte la viande.
Pendant tout ce long chemin, il n’avait fait que la dévorer des yeux, qu’en savourer chaque morceau comme si c’était le dernier, à peu près sûr que ce serait le dernier. »

10. Luvina

Un ancien habitant de Luvina présente ce village des montagnes où il était venu il y a bien longtemps et qui l’a épuisé.

On retrouve ce thème typique chez Rulfo du vent qui transporte à travers le silence, le désert des montagnes, des sons, des souvenirs, des voix. On trouve également cette vie propre aux villages des montagnes, l’absence des hommes, des jeunes, le brigandage, le chagrin et l’attente des femmes et des vieux, la grande présence des morts.

p. 139 :
Ceux de Luvina disent que les rêves montent de ces ravins ; mais moi, je n’ai jamais vu monter de là que des rafales tourbillonnantes de vent que les tiges des cannes tirent comme des coups de canon. Un vent qui ne laisse même pas pousser les douces-amères, ces petites plantes tristes qui arrivent à peine à vivoter collées à la terre en s’agrippant de toutes leurs mains aux escarpements des montagnes. Il arrive que fleurissent, cachés entre les pierres, là où il y a un peu d’ombre, les coquelicots blancs de l’argémone. Mais l’argémone se fane vite. Alors, on l’entend griffer le vent de ses branches épineuses avec un bruit de couteau qu’on aiguise.

11. La nuit où on l’a laissé seul

Des Cristeros marchent de jour et de nuit pour rejoindre au plus vite les leurs et éviter les sentinelles du gouvernement qui veut laïciser le pays. L’un d’entre eux n’arrive plus à suivre, pris par la fatigue.

En cachant l’identité des personnages, leurs liens familiaux, Rulfo préserve l’effet final de ce récit : ce ne sont pas criminels mais juste une famille qui a pris les armes pour défendre ses idées contre le gouvernement. Il y a donc un déchirement du peuple, de la patrie parce que la population ne peut défendre autrement ses valeurs que par les armes.
On retrouve l’esthétique des voix colportées des muletiers, ces voix qu’on croit entendre, qui circulent et décident de la vie et de la mort.

p. 155 :
« En bas , il faisait bon, et ici, en haut, le froid se glissait sous le pancho. Comme si on me soulevait la chemise et si on me tripotait le cuir avec des mains gelées. »
Il s’est assis sur la mousse. Il a ouvert les bras comme s’il voulait mesurer toute l’étendue de la nuit et il a découvert un rempart d’arbres tout autour de lui. L’air qu’il respirait sentait la térébenthine. Puis il s’est laissé emporter par le sommeil sur le tapis de mousse, conscient de l’engourdissement qui gagnait son corps.

12. Paso del Norte

Un fils vient demander à son père de prendre en charge sa femme et ses enfants pendant qu’il va chercher un meilleur travail dans les villes du nord. Le père lui reproche de ne pas savoir faire vivre sa famille ici et de croire en une illusion. Le fils reproche à son père de ne pas l’avoir aidé pour réussir ici.

On retrouve la coupure entre les générations, l’effet de la misère sur la trajectoire tragique. Deux points de vue s’affrontent, entre le père qui prône le travail, l’effort sur soi, la débrouille. Et le fils qui cherche l’aide, qui rêve de l’ailleurs, du meilleur. Ce récit repose sur cette opposition, cet échange de reproches qu’on peut comprendre des deux côtés. Mais également sur un certain non-dit, le rôle de la belle-fille, mal-vue par le père, pourquoi ? Quelle importance a ce non-dit dans la non-compréhension du père et du fils, dans l’échec professionnel du fils ?

p. 164 :
Tu aurais peut-être voulu que je t’entretienne toute ta vie ? Il n’y a que les lézards qui retournent dans le même trou jusqu’à ce qu’ils meurent. Dis-toi que tu as de la veine, que tu as pris femmes et enfants, et qu’il y en a d’autres qui n’ont jamais eu ça, qui sont passés comme l’eau de la rivière, sans rien avoir à se mettre sous la dent ou dans le gosier.

13. Rappelle-toi

Dans un village, un homme essaie de rappeler à un autre le souvenir d’un ancien de leurs camarades qui a vécu un destin tragique.

Ici encore, la misère est très liée à la criminalité. La privation, l’humiliation, la colère… La fin du criminel est lourde de sens sur la trajectoire qu’il a pris durant sa vie. A la manière de Zola (L’Assommoir), on remarque l’importance de l’ascendance sur cette trajectoire. Plus cruel encore, c’est ce basculement progressif qui est décrit ici, le glissement vers la marge, la séparation d’avec les voisins, les camarades, les marchands… l’isolement qui conduit à la folie, au crime.

p. 174 :
Tu dois l’avoir connue, elle discutaillait sans arrêt, se chamaillait avec toutes les vendeuses du marché, qui voulaient toujours lui vendre les tomates trop cher, et elle criait que c’était du vol. Après, une fois pauvre, on la voyait traîner parmi les déchets, ramasser les épluchures d’oignon, des restes de haricots verts, parfois des morceaux de canne « pour sucrer le bec des petits ».

14. Tu n’entends pas les chiens aboyer

Un vieil homme porte son fils Ignacio sur son dos. Celui-ci a été blessé gravement. Son père lui reproche sa vie de brigand.

L’honneur, le don de sa personne pour une valeur – la fidélité à sa femme, la mère – contraste avec la vie sans foi ni loi du brigand. Le tableau touchant du père portant son fils sur son dos, sous la lune et le ruisseau calmes, inverse celui d’Enée quittant Troie en flammes, en portant son père sur son dos (L’Enéide). Là encore, la jeunesse perd son chemin dans ces plateaux déserts, rompt avec les valeurs fortes des anciens.

p. 184 :
Il a senti que celui qu’il portait sur ses épaules ne serrait plus les genoux, que ses pieds lâchaient prise et se balançaient d’un côté à l’autre. Et il a eu l’impression que la tête, là, au-dessus de lui, était secouée comme par des sanglots.
Il a senti dans ses cheveux, tomber de grosses gouttes, comme des larmes.

15. Le jour du tremblement de terre

Deux travailleurs font le récit de la venue du gouverneur dans une ville où il y a eu un tremblement de terre.

Ce récit est composé par la complémentarité de deux voix, le narrateur premier, un peu perdu dans sa mémoire, hésitant, ayant penchant pour les hésitations et les digressions, et son ami Meliton, gardant une mémoire précise des mots et des événements. Le tableau du gouverneur permet de comprendre le lien ici imagé des habitants pauvres des plateaux et de leurs administrateurs. Le gouverneur venant pour honorer les habitants après la tragédie, les vide encore plus de leurs maigres ressources en organisant un banquet, les berce de belles paroles qui semblent à mille lieues des réalités des habitants.

p. 189 :
Et lui [le gouverneur], bien tranquille, avec son air sérieux, s’essuyait les doigts sur ses chaussettes pour ne pas salir sa serviette, parce qu’il ne s’en servait que de temps en temps pour s’épousseter la moustache.

p. 192 :
Ces gens-là, rien n’arrivait à les remplir.

16. L’Héritage de Matilde Arcangel

Mathilde Arcangel a été tant aimée que lorsqu’elle protégea son bébé d’un cheval fou au péril de sa vie, le père nourrit une haine sans limites à leur enfant.

Cette nouvelle tragédie familiale racontée de l’extérieur par un muletier, reprend à nouveau l’opposition des générations, la transformation d’accidents naturels en haines perpétuelles, en crimes et brigandages. Le thème de la flûte a de quoi rappeler les grands personnages des westerns hollywoodiens, tout comme cette fixation des haines, des rancoeurs, des amours…

p. 202 :
Mathilde était une fille qui glissait entre nous comme de l’eau vive.
Mais un beau jour, sans qu’on s’en rende compte, c’est devenu une femme. Il lui est venu un regard à moitié rêveur qui vous agaçait en se plantant en vous comme un clou qu’on avait bien du mal à retirer. Et puis, sa bouche s’est épanouie comme si les baisers l’avaient déflorée. Elle était devenue gironde, la petite, vous pouvez m’en croire.
Admettons qu’on ne la méritait pas. Vous savez ce que c’est, on est muletier. Parce qu’on aime ça. Parce qu’on aime se parler à soi-même pendant qu’on court les chemins.
Mais les chemins qui menaient à elle ont été les plus longs chemins que j’aie courus de ma vie, au point de croire que jamais je ne cesserai de l’aimer.

17. Anacleto Morones

Un groupe de femmes dévotes vient demander à Lucas Lucatero, ermite retiré, de venir témoigner du caractère de saint de la vie d’Anacleto Morones. Lucas les traite en femmes de mauvaises mœurs.

Ce petit conte permet de terminer le recueil sur une note drôle et cocasse quant au ton et aux paroles de Lucas. Mais l’arrière-plan du dialogue, la probable véracité des dires de Lucas, fait corps avec l’ensemble du recueil, le désert géographique et humain, l’isolement, la confusion des valeurs… Ici, la religiosité n’est qu’une couverture pour une association de pêchés entre des femmes perdues et un brigand. Au contraire, les hommes justes et intègres sont exclus, passent pour mauvais homme, misanthrope, jaloux ou criminel. C’est bien un monde inversé qui est présenté par Juan Rulfo. La touche d’humour et de grotesque rabelaisien est ainsi réservée à ce qui est sans doute l’anecdote la plus décourageante du recueil.

p. 219 :
J’ai dû le faire passer. Et ne me fais pas parler de ça devant les autres. Mais sache-le : j’ai dû m’en débarrasser. Comme si c’était un morceau de viande. Pourquoi aurais-je dû le garder, moi, alors que son père n’était qu’un bon à rien ?

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