Ramasse tes lettres : Le K, de Dino Buzzati (nouvelles)

Quelles forces empêchent l’homme d’être heureux ?

Buzzati (Dino) 1966 (1961-1966), Le K, Librairie Générale Française, coll. Pocket, 1992
Traduit de l’italien par Jacqueline Remillet. (titre original : Il colombre e altri cinquanta racconti)


























Note : 4 sur 5.

L’auteur : Dino Buzzati (1906-1972)

Fils d’une vétérinaire et d’un professeur de droit international. Finit des études de droit à Milan avant d’être embauché en 28 par le journal Corriere della sera où il occupera diverses fonctions au cours de sa vie.
En 33, est publié son premier roman, Barnabo des montagnes, et apparaissent ses nouvelles fantastiques dans son le Corriere. En 40, Le Désert des Tartares le rend célèbre dans l’Europe.

Sommaire

  1. Le K. Le jeune Stefano a aperçu le K sur l’horizon, la légende dit qu’il mourra en mer. ****
  2. La Création. Dieu valide les projets de planète parmi ses anges architectes, dont le projet un peu fantaisiste d’une Terre habitée. *** *
  3. La leçon de 1980. Chaque semaine voit le personnage politique le plus puissant décéder mystérieusement, de Gaulle mis à part. ***
  4. Général inconnu. Lors de prospections, des ouvriers découvrent avec étonnement le squelette d’un général oublié. ***
  5. Le Défunt par erreur. Un peintre retiré à la campagne apprend dans les journaux la nouvelle de sa propre mort ! *** *
  6. L’Humilité. Célestin, père des pauvres, reçoit de loin en loin un étrange prêtre qui s’accuse d’éprouver de l’orgueil à chacune de ses promotions *** *
  7. Et si ? Un dictateur se promène fièrement dans les rues quand il aperçoit une jeune femme au balcon, qui bouleverse ses certitudes. ****
  8. A Monsieur le directeur. Un journaliste confesse que les livres qu’il a publiés sont d’une autre personne. *** *
  9. L’Arme secrète. Va éclater en même temps en URSS et aux Etats-Unis pour mettre fin aux différends idéologiques ** *
  10. Un amour trouble ? Un jeune homme se promenant tombe en admiration devant une maison. ****
  11. Pauvre petit garçon ! Un petit garçon à la mauvaise tête victimisé par ses camarades arrive un matin avec un superbe fusil. ****
  12. Le Casse-pieds. Un certain Ernest Lemora vient parler au directeur sur un sujet personnel qu’il met très longtemps à exposer… *** *
  13. Le Compte. Le poète Joseph de Zintra obtient enfin la reconnaissance, c’est alors qu’une espèce d’inquiétude le prend… *** *
  14. Week-end. Dans un cimetière de Milan, les grands dorment profondément, on les laisse seuls. ***
  15. Le Secret de l’écrivain. Lettre posthume dans laquelle il explique avoir fait exprès d’écrire de mauvais livres *** *
  16. Petites histoires du soir. Anniversaire d’un homme qui dépasse l’âge de son père ; La Corneille en quoi se change un grand industriel fatigué ; La Maison aux colocataires sympas qui font du cancan ; Le Chien qui regarde en l’air ; La Chiromancienne du roi chargée de lire l’avenir du condamné ; La Bataille magnifique où tout le monde tombe autour de soi *** *
  17. Chasseurs de vieux. Roberto Saggini, quarante-six ans, sort du tabac, un coup de sifflet retentit et une bande de jeunes se jette sur lui. **** *
  18. L’œuf : une femme de ménage s’introduit avec sa fille dans une grande chasse à l’œuf à la villa Royale. ****
  19. Dix-huitième trou. Stefano Merizzi, directeur d’une entreprise pétrochimique réussit étrangement des coups extraordinaires, tout en marchant de plus en plus las sur le green *** *
  20. Le Veston ensorcelé. Dont on peut retirer autant de billets que souhaité, mais il arrive quelque chose quelque part en échange. *** *
  21. Le Chien vide. Veille de Noël, Nora s’aperçoit que Glub, le chien qui lui reste de son dernier amour, n’y voit presque plus, il faut qu’elle voit un médecin… ****
  22. Douce nuit : Carlo vérifie pour sa femme inquiète qu’il n’y a rien dans le jardin, seulement la nature paisible… ***
  23. L’Ascenseur. S’enfonce un beau jour dans la terre avec le narrateur, une belle jeune femme qu’il désire et un étrange bonhomme du nom de M. Schiassi. *** *
  24. Les Dépassements. Un jeune garçon se désespère de voir un ancien camarade passer avec une voiture. Le voilà maintenant au volant de sa voiture avec sa femme, mais de plus belles voitures le dépassent. *** *
  25. Ubiquité. Buzzati révèle à son directeur qu’en lisant un vieux grimoire, il a acquis le don de se déplacer où bon lui semble rien qu’en y pensant. ***
  26. Le Vent. Il est rejoint par son amie, elle se décide à lui faire une confidence mais le vent emporte ses mots. *** *
  27. Teddy boys. Des jeunes bandes de voyous s’affrontent à l’épée chaque nuit. **
  28. Le Petit Ballon. Deux saints après la messe, regardent d’en haut le bonheur d’une petite pauvrette à qui sa mère a acheté un beau ballon jaune. *** *
  29. Suicide au parc. Stéphane est tellement obsédé par les belles voitures que sa femme Faustina est prête à tout pour qu’il soit enfin satisfait… *** *
  30. La Chute du saint. Saint Ermogène, se promenant au paradis, aperçoit tout en bas, une chambre où des jeunes garçons et filles refont le monde, pleins d’espoir. ****
  31. Esclave. Rentrant silencieusement chez lui, Luigi regarde sa femme en train de cuisiner, la voilà qui verse une étrange poudre blanche dans sa préparation. ****
  32. La Tour Eiffel. M. Lejeune est embauché pour construire la tour, mais il doit le secret. Au-delà d’une centaine de mètres de hauteur, un nuage épais s’est formé et on ne voit plus d’en bas le travail effectué. ***
  33. Jeune fille qui tombe… tombe. Marta, dix-neuf ans, regarde du haut de son gratte-ciel l’animation festive des rues, elle se jette pour arriver à l’heure. ****
  34. Le Magicien. Le professeur Schiassi croise l’écrivain et le pique sur l’inutilité de son travail, sur les quantités de livres sans lecteurs, sur l’orgueilleuse importance que se donnent les écrivains… ***
  35. La Boîte de conserves. Un homme vient draguer la jeune Louisella qui vient de mettre un tube dans le juke-box : une chanson à propos de quelqu’un qui traite la personne qui l’aime comme une boîte de conserves. *** *
  36. L’Autel. Le prêtre Stefano, envoyé par Rome aux Etats-Unis, passe à New York, entre dans la cathédrale St. Patrick mais s’y sent seul. Dieu semble ne pas être là. ***
  37. Les Bosses dans le jardin. Buzzati se promenant un soir dans son jardin, heurte une petite bosse qu’il n’avais jamais remarquée, son jardinier Giacomo lui explique que c’est parce que l’un de ses amis est mort… *** *
  38. Petite Circé. L’ami de Buzzati, Umberto, semble être de plus en plus distant, il semble être sous l’emprise d’une jeune fille qui lui donne un petit surnom de chien-chien. *** *
  39. L’Epuisement. L’écrivain se réveille et commence une belle journée mais les nouvelles horribles du monde assombrissent peu à peu son humeur… **** *
  40. Quiz aux travaux forcés. Dans un pénitencier, les condamnés à perpétuité ont droit de faire un discours devant la foule pour obtenir une libération, mais la foule se réjouit plutôt de les savoir enfermer. *** *
  41. Iago. L’esprit féminin de la jalousie démontre toute sa puissance en rendant un jeune homme sûr de lui, serein dans sa relation avec son amie Bruna, fou de soupçons et d’angoisse… *** *
  42. Progressions. Petits exercices narratifs de quelques lignes : Appellations du cajolement à l’insulte ; Le Détersif prôné par un publicitaire insistant ; Les Jeunes qui remettent en question les vieilleries de l’ancienne génération ; Un coup à la porte qui se répète mais les gens sont différents selon l’âge ; L’Idéal un nuage rouge hideux après lequel court un homme ; Le Cauchemar d’une femme dont le mari part pour de plus en plus loin et pour de plus en plus longtemps ; Une jeune fille arrogante qui se refuse puis accepte puis se détache puis… ; Chasse au trésor dans une arène, le sol plein de trappes, la foule aide les chercheurs… ; La Vendetta d’un homme qui apprend qu’on a tué sa femme, puis ses enfants, il part à vélo, puis en blindé… ***
  43. Les Deux Chauffeurs. Transportent le corps de la mère de l’écrivain, très lentement, discutant sûrement de tout et de rien alors que Dino, la dernière soirée, avait choisi de laisser sa vieille mère pour sortir. *** *
  44. Voyage aux enfers du siècle. Buzzati est envoyé par son directeur en reportage exclusif aux enfers. Sur place, tout ressemble à s’y méprendre à Milan : embouteillages, ciel est gris, solitude, « aigritude ». Une très belle femme emmène le journaliste dans une espèce de salle de contrôle où ses ravissantes assistantes regardent les hommes souffrir sur de grands écrans. Lors de la fête de l’« Entrümpelung », on se débarrasse des vieux inutiles… Buzzati se procure pour sa mission une très belle voiture et devient un « Fauve au volant »… ** *

Commentaires

On se demandera comment on aurait pu traduire « colombre », mot inventé, autrement que par ce « K » qui place immédiatement et trop facilement le recueil dans la filiation de Franz Kafka (K. étant le nom du personnage du Procès et du Château…). On retrouve effectivement l’absurde questionnant (forçant le lecteur à chercher un sens), typique de l’écrivain praguois, les cauchemars lourds de symboles, l’impression d’être oppressé, surveillé, pris au piège. Mais, à propos du recueil, on parle également de nouvelles fantastiques, à la manière de Balzac, mais aussi peut-être à la manière de Jorge Luis Borgès dans Fictions, où les procédés créateurs, l’exploration du potentiel littéraire de la fiction, tiennent une place importante et où c’est l’invention littéraire elle-même qui amène à la réflexion, à porter un regard original. C’est sans doute ce qui réunit le mieux ces cinquante nouvelles (la dernière en contient sept), qui sont un peu une exploration littéraire en cours, des exercices de style menant à la pensée, en témoignent les « Petites Histoires du soir » et surtout les « Progressions » qui fonctionnent comme des travaux d’ateliers d’écriture. D’ailleurs, « Le Voyage aux enfers du siècle », vraisemblablement rajouté en fin de recueil, semble être un projet de roman (ou peut-être de trame narrative incluant des nouvelles), plutôt maladroit (écrit avant les nouvelles du recueil ?), faisant ressortir différents thèmes qui seront traités de manière plus fine dans le recueil : mise en abyme du métier de journaliste et d’écrivain ; surveillance du monde ; femmes tentatrices ; la manière dont la société se débarrasse des vieux ; l’accélération du temps ; le peu d’intérêt des grands pour les pauvres et pour la planète… Seule la partie « Fauve au volant », est vraiment convaincante. Il y a là une sorte de pacte de Faust (sa voiture est spécialement « gonflée ») dans lequel le journaliste devient fort et charismatique, réussira donc sa mission, en échange bien-sûr de ses états d’âme…
L’invention littéraire n’est pas l’expression imagée, la belle enveloppe, d’une pensée déjà établie, mais plutôt le support, l’outil, permettant l’élaboration d’une pensée.

Les angoisses de l’écrivain
« Le K » ouvre et donne une direction au recueil. Ce Colombre, monstre mystique au nom un peu ridicule (rappelant concombre), c’est une légende paralysante, une superstition, un monstre qui provoque la peur, que le personnage va fuir toute sa vie avant de découvrir que la peur était infondée et qu’il a raté ce qui l’aurait rendu plus heureux… Publiée en 61, alors qu’il a cinquante cinq ans, cette nouvelle se prête bien à une interprétation biographique. Aurait-il l’impression d’avoir gâché sa vie avec le journalisme et l’écriture, avec d’autres vaines poursuites (nombre de nouvelles critiquent la recherche du succès, du pouvoir, de la possession…) ? Le colombre symbolise ainsi les peurs, les illusions, les superstitions, ces messagers de malheur qui empêchent les jeunes, les hommes et femmes de vivre la vie qu’ils auraient vraiment souhaitée (une vie de marin, une vie plus simple ?), une vie qui les rendrait plus heureux. Cette nouvelle et le recueil se chargent ainsi peut-être d’un sens politique : quelles sont ces forces qui empêchent l’émancipation ? De plus, le K qu’on nous présente comme un monstre à fuir est en fait un génie bienfaiteur. La société nous pousserait donc à quérir ce qui nous détruit et à fuir ce qui nous ferait du bien… L’amour pourrait être l’un de ces monstres, présenté parfois chez les chrétiens comme une chose dont il faut se méfier. Buzzati ne se marie qu’en 64… Mais cela pourrait être d’autres choses que les grands de ce monde, vivement critiqués dans les nouvelles, présentent à leur population comme non-désirables. On peut aussi comprendre que l’homme se piège lui-même…
Dans « Le Magicien », Buzzati semble se flageller, par l’intermédiaire du personnage de Schiassi (démon, alter-égo, ange gardien ?) quant à la vanité de l’écriture, qu’est-ce que la littérature de fiction face au sérieux du monde, de la pauvreté, des guerres ? En menant cette discussion jusqu’à son terme, l’auteur se libère, restaure le sens de son travail et retrouve la sérénité pour créer (exactement comme Camus qui déclara avoir eu besoins d’écrire La Chute pour se débarrasser des pensées cyniques qui l’obsédaient après la guerre). C’est la fonction exutoire de l’écriture, d’objectivation et mise à distance critique.
« Le Compte » permet de mettre en mots une autre angoisse de l’écrivain de fiction, l’impression de faire un travail non éthique, de voler la vie, les pleurs et les rires des gens pour se créer un succès. Là aussi, la réussite que le poète se crée devient une sorte de pacte de Faust, qui devra se payer un jour. On se rapproche ainsi du fantastique balzacien qu’on voit clairement dans « Le Veston ensorcelé », sorte de refonte de La Peau de chagrin, mais où les richesses obtenues, non seulement vont se payer, mais sont acquises sur le mal dans le monde. Comme si la richesse de l’écrivain, son succès, se construisait au dépend du bien-être d’autres personnes. Vision quasi matérialiste-marxiste, la richesse est en part limitée et il faut beaucoup de pauvres pour faire un riche.
On retrouve ce point dans « Le Secret de l’écrivain » qui explique bien comme son succès est en proportion inverse du bien-être de ses proches (il suscite la jalousie, les complexes). Mais la nouvelle parle également de l’angoisse du créateur qui craint de ne plus renouer avec le succès passé (Buzzati n’a pas obtenu de grand succès depuis Les Désert des Tartares, en 40). L’obsession du bon livre, du succès, jusqu’à la folie, guette l’écrivain, la peur de retomber dans la médiocrité, médiocrité qui est en fait celle de tout le monde, le monde ordinaire que l’on écrase de sa prétention artistique. Cette nouvelle se présente également comme comme une supercherie littéraire qui permettrait de par sa chute de marquer un dernier coup malgré l’échec. Comme si là aussi Buzzati expulsait de mauvaises pensées.

Dégoût des puissants
Parallèle au « K », « Et si ? » met en scène un dictateur qui a parfaitement réussi, fier de son parcours. Un regard de femme fait s’écrouler son assurance. Symbole d’un écrivain qui aurait pleinement réussi dans sa carrière (devenant même par là antipathique ?), qui s’y serait pleinement dévoué, sacrifié, avant de s’apercevoir qu’il désirait peut-être autre chose, une vie différente, plus simple ? l’amour ? C’est aussi bien-sûr la critique des grands de ce monde, toujours sûrs d’eux-mêmes imposant leur vision erronée comme des dictateurs.
« La Leçon de 1980 », « Le Général inconnu » et dans « Week end » qui fonctionnent comme un défoulement littéraire (mépris post-mortem, punition divine…) contre les gens importants, politiques, chefs d’entreprise… Dans « L’œuf », Buzzati se sert d’un avatar, une femme de ménage, peut-être le personnage le plus insignifiant de la société, fragile et faible, comme instrument de revanche. Sa modeste réclamation de pauvre pour sa fille étant méprisée, moquée, sa violence devient légitime, d’ailleurs toujours une défense face à ses grands qui veulent anéantir sa révolte.
En tant qu’écrivain à succès, Buzzati fait partie également de cette classe favorisée, parasites courant après l’argent, prêts à toutes les bassesses pour acquérir sans travailler. Dans « A monsieur le directeur », il se peint comme un pleurnichard, inventant des mensonges, une fiction (le journaliste n’est pas l’auteur des romans), pour mendier de l’argent à son patron… Le peintre du « Défunt par erreur » lui aussi profite du mensonge pour se faire une fortune. Buzzati se caricaturerait-il lui-même dans « Casse-pieds », ce parleur qui tient la jambe de son auditoire (comme Le Bavard de Louis-René des Forêts), avec ses palabres mensongers, son discours qui joue sur le pathos, sa politesse et sa prudence oratoire dégoulinantes (comme tout roman), qui va tenir la jambe de riche en riche comme un livre passant de main en main.

Un regard de pitié venu du ciel
Mais l’écrivain a aussi un versant plus positif, ce privilège de pouvoir regarder le monde d’en haut, en surplomb, tel le divin. Les figures chrétiennes sont tout à fait positives, par leur détachement, elles ressemblent à l’écrivain. Dans « Humilité », le prêtre des pauvres est tellement engagé qu’il ne reconnaît même pas son pape… qui lui-même se mortifie de céder à l’orgueil de l’ascension sociale. Dans « L’Autel », Stefano retrouve Dieu au cœur même de la création humaine, des gratte-ciel de New York. Dans « La Chute du saint », non seulement le saint Ermogène prend en pitié le sort des humains mais en plus les envie, souhaite vivre parmi eux cette attente, cet espoir, ces batailles, ces échecs, cette misère… La vie humaine est une résistance magnifique. Les saints observent avec vénération le bonheur de la pauvrette handicapée du « Petit Ballon » et sont écoeurés de la méchanceté humaine. L’écrivain, témoin de son temps, des guerres, du malheur humain, est également plein de pitié, mais plein de découragement devant la persistance du mal.
Découragement qui devient ironie mordante dans « L’Arme secrète » qui, censée apporter la paix dans le monde, comme une révolution, renverse les idées, et les pouvoirs, et renouvelle la guerre.
Dans « Pauvre petit garçon ! », la position omnisciente permet de considérer avec pitié et ironie le malheur humain. Ce petit enfant pitoyable, moqué, martyrisé par ses pairs, que même sa mère ne comprend pas, deviendra un des plus horribles générateurs de mal. Pauvre est l’humain qui fait lui-même son malheur.

Le piège du couple
Si certains personnages de mère ont un rôle positifs, la femme est souvent vue comme une tentatrice, des diablesse des enfers à la « Petite Circé », qui piège l’homme par ses charmes. Alors même que sa victime sent très bien qu’elle lui veut du mal, qu’elle est intéressée, il se rend lui-même « Esclave ». Il faut un miracle comme le coup de « L’Ascenseur », provoqué par l’étrange ange protecteur Schiassi, pour que l’homme se rende compte et se libère de la fausseté de son attraction pour une jeune fille sans parole, intéressée, sans épaisseur. Dans « Le Vent », la trahison de la femme est vengée, il y a défoulement par la littérature, le personnage réalise par la fiction l’envie masculine de vengeance, mais le meurtre est censuré par le vent qui entraîne les mots du texte. En apparence misogyne, la position de Buzzati est plutôt celle d’un pessimiste schopenhauerien. Le couple est un piège et la femme peut en être la victime également. Dans le magnifique « Boîte de conserve », l’homme fait justement croire à la femme qu’elle est une tortionnaire d’hommes, celle qui traite l’homme comme une boîte de conserve, elle se laisse attendrir et finit elle-même en l’état. « Le Chien vide » montre également cette pitoyable femme déçue, abandonnée, qui continue de s’accrocher à un souvenir de son couple, montre une volonté presque magique, ou folie, à maintenir l’illusion.
Homme et femme sont tous deux des jouets, entre les mains de forces supérieures et maléfiques. La nature maléfique qui grouille autour du couple et de la femme inquiète dans la « Douce nuit », et la jalousie, entre autres tentations, manies, peurs, détruit, détruit les humains les plus solides comme dans « Iago » (personnage qui perd Othello en lui insufflant la jalousie), qui pourra faire penser à de nombreuses nouvelles de Maupassant dans lesquelles une pensée, une suspition vient comme un grain de sable troubler et détruire, rendre fou, comme dans l’Enfer de Clouzot (réalisé par Chabrol). Un jeune homme peut ainsi se perdre en tombant amoureux d’une maison (« Amour trouble ») ou d’une voiture (« Suicide au parc »), attributs bourgeois qui écartent l’homme de ce qui est important (la femme qui aime). Comment comprendre la persistence d’illusions aussi grotesques ?

Le temps compressé et autres innovations littéraires
Dans ce recueil, les histoires sont souvent prétextes, pouvoir magique, éloignant une crainte en la matérialisant en la démystifiant en la racontant, défouloir, réalisant une vengeance indicible sur des hors d’atteinte. L’invention littéraire a aussi le pouvoir extraordinaire de réduire le temps, de voir l’aboutissement d’une idée, d’une démarche en observant la logique comme dans « Progressions ». « Les Dépassements » reprennent le fétichisme des voitures, course à la plus grande, à la plus puissante, fierté et fièvre (là encore, la voiture possédée prend le pas sur le bonheur du couple). La succession rapide des phases en fait ressortir l’absurde, la vacuité de la course à la puissance. Comme la magnifique et terrible « Chasse aux vieux » permet de voir l’absurde haine des jeunes pour les vieux, la bêtise de l’affrontement générationnel, faux combat qui détourne des vrais problèmes. « La fille qui tombe » parce qu’elle veut aller trop vite, parce qu’elle fantasme ce qu’elle voit de loin. La chute symbolise cette erreur d’une vie empressée, basée sur l’illusion (qui rappelle le petit conte absurde de Daniil Harms, extrait des Faits divers, une vieille qui se penche au balcon et tombe puis entraîne la curiosité d’une autre qui tombe à son tour). « L’Epuisement » est le plus symptomatique de cet effet littéraire d’écrasement du temps, un jour à l’image d’une vie, débutant radieuse puis alourdie, écrasée de l’envahissement du monde extérieur. On pensera ici aux critiques des médias et de la technologie de Günther Anders, qui déforment la vision du monde et le peuplent de fantômes (ce qui se passe dans le lointain, un match, une guerre, la villa d’un super riche…) qui trompent l’homme, le frustrent et l’éloignent de ce qui est essentiel pour lui.
Dans les « Petites Histoires », un vieux chef d’entreprise semble prendre conscience de l’erreur, de la vie illusoire qu’il a menée. Se tournant vers la nature, se métamorphosant en « Corneille », il choisit une vie plus saine,
écologique, harmonieuse, mais est moqué et rejeté tant par les corneilles (dont il n’a pas eu l’éducation, l’homme serait donc incapable de revenir à une vie simple ? désespérément séparé de la nature…), que par ses anciens pairs (empressés de prendre sa bonne place). On retrouve cette prise de conscience du grand chef d’entreprise dans « Le Dix-huitième trou ». Vieux qui en a marre (sorte de Cidrolin des Fleurs bleues de Queneau), qui comprend que même sa famille, sa fille, ne le voient que comme une montagne d’argent, une bonne place sociale à prendre et qui finit par expulser sa colère, se défouler à travers ce stupide jeu de golf. Chaque coup semblant un coup dans la vie, un coup à l’humanité stupide, à lui-même. « Les Bosses dans le jardin » matérialisent encore autrement la réflexion sur le monde et l’humain, chaque coup de la vie se répercutant sur la terre intérieure d’un individu. Et le jardin des hommes (paradis en langue persane), devient un champ de guerre dévasté.

Passages retenus

p. 17 : Les casse-pieds sont une plaie éternelle.

« Pauvre petit garçon », p. 92 :
« Mon Dieu ! Dolfi, qu’est-ce que tu as fait ? »
Elle ne lui demandait pas ce que les autres lui avaient fait mais ce qu’il avait fait, lui. Instinctif dépit de la brave ménagère qui voit un vêtement complètement perdu. Mais il y a aussi l’humiliation de la mère : quel pauvre homme deviendrait ce malheureux bambin ? Quelle misérable destinée l’attendait ? Pourquoi n’avait-elle pas mis au monde, elle aussi, un de ces garçons blonds et robustes qui couraient dans le jardin ? Pourquoi Dolfi restait-il si rachitique ? Pourquoi était-il toujours si pâle ? Pourquoi était-il si peu sympathique aux autres ? Pourquoi n’avait-il pas de sang dans les veines et se laissait-il toujours mener par le bout du nez ? Elle essaya d’imaginer son fils dans quinze, vingt ans. Elle aurait aimé se le représenter en uniforme, à la tête d’un escadron de cavalerie, ou donnant le bras à une superbe jeune fille, ou patron d’une belle boutique, ou officier de marine. Mais elle n’y arrivait pas. Elle le voyait toujours assis un porte-plume à la main, avec de grandes feuilles de papier devant lui, penché sur le banc de l’école, penché sur la table de la maison, penché sur le bureau d’une étude poussiéreuse. Un bureaucrate, un petit homme terne. Il serait toujours un pauvre diable, vaincu par la vie.

« Le Compte », p. 105 :
La gloire ! Certes il a travaillé pour l’obtenir, pendant toute sa vie (oh ! après tout pas tellement, en y réfléchissant bien). Il a souffert, aussi, pendant d’innombrables nuits solitaires : le secret martyre de l’art, évidemment, refusé à la communauté des mortels. Mais, il faut bien l’avouer confidentiellement, si exaltant, plein d’orgueil, si commode, si honteusement facile comparé aux douleurs authentiques de l’existence comme les névralgies du trijumeau, la jalousie amoureuse, les humiliations honteuses du cancer. Mais c’est en cela – et il pensa repousser le remords – que consiste justement le privilège de l’art, accordé par Dieu comme la grâce janséniste, mystérieusement, sans raison apparente, à supposer qu’il y ait une raison.

« Le Compte », p. 106 :
Un de ces maudits chasseurs d’autographes et de dédicaces, voilà ce qu’il était, que le Ciel extermine cette engeance.

« Le Compte », p.108 :
L’art est le plus dispendieux des luxes. Et la poésie plus que tous les arts. Les pleurs et les douleurs grâce auxquelles tes vers devenaient des langues de feu, tu les as prises dans les malheurs des autres. Et chacun de tes chefs-d’œuvre est une dette. Tu croyais donc avoir tout pour rien ? Tu dois payer. Et maintenant, mon cher, c’est le moment.

« Le souffle ambigu de l’admiration », p. 121 :
Un lent suicide littéraire.
Et les visages des amis et des confrères, à chaque nouveau livre, étaient un peu plus sereins et reposés. Je les soulageais progressivement du poids angoissant de l’envie, les pauvres ! Ils reprenaient confiance en eux, ils se retrouvaient en paix avec la vie, ils commençaient à éprouver une véritable affection pour moi. Ils s’épanouissaient de nouveau. J’avais été pendant trop longtemps une écharde plantée au plus profond de leur chair. Maintenant j’étais en train d’extraire doucement cette épine empoisonnée et ils s’en trouvaient tout soulagés.

« L’Ascenseur », p. 188 :
Un regard de mépris. Elle était déjà sortie. Elle s’éloigna, marchant très droite, et ses pas arrogants résonnèrent comme autant d’insultes pour moi.

« Le Petit Ballon », p. 226 :
Qui es-tu petite Noretta avec ton ballon pendant que tu traverses le village en ce dimanche matin ? Tu es la jeune épousée rayonnante qui sort de l’église, tu es la reine triomphante après la victoire, tu es la divine cantatrice portée en triomphe par la foule en délire, tu es la femme la plus riche et la plus belle du monde, tu es l’amour partagé et heureux, les fleurs, la musique, la lune, les forêts et le soleil, tout cela à la fois, parce qu’un ballonnet de caoutchouc pneumatique t’a rendue heureuse. Et tes pauvres petites jambes ne sont plus malades, ce sont de robustes jambes de jeune athlète qui sort couronné des Olympiades.
Tendant le cou depuis leur fauteuil les deux saints continuèrent à la regarder. La mère et la fille arrivèrent à leur maison dans un faubourg misérable perché sur la colline, la maman entra dans la maison pour les besognes domestiques, Noretta avec son ballon s’assit sur un muret de pierres le long de la ruelle, regardant alternativement le ballon et les gens qui passaient : elle tenait à ce que le monde la vît et enviât son merveilleux bonheur !

« La Chute du saint », p. 241 :
– Est-ce que tu regretterais la jeunesse par hasard ? lui dit Dieu. Est-ce que tu voudrais être l’un d’eux ?
Ermogène fit signe que oui de la tête.
« Et pour être l’un d’eux tu renoncerais au Paradis ? »
Ermogène fit signe que oui.
– Mais sais-tu quel est leur destin ? Ils rêvent de gloire et ne la connaîtront peut-être pas, ils rêvent de richesse et souffriront de la faim, ils rêvent d’amour et ils seront trompés, ils font des projets et peut-être demain seront-ils morts.
– Ca ne fait rien, dit Ermogène, en ce moment ils peuvent espérer n’importe quoi.
– Mais les joies que ces garçons et ces filles espèrent, toi ici tu les possèdes déjà, Ermogène, et d’une façon illimitée. De plus tu as la certitude que personne ne pourra te les enlever de toute éternité. Est-ce que ton désespoir n’est pas un peu fou ?
– C’est vrai, Seigneur, mais eux – il montra en bas les jeunes gens inconnus – ils ont encore tout devant eux, que l’avenir soit bon ou mauvais ils ont l’espoir, est-ce que je m’explique ? le merveilleux espoir.

« Le Magicien », p. 268 :
– Quand tu entres dans une librairie et que tu vois…
– Et que je vois les murs entièrement tapissés jusqu’au plafond de toutes sortes de livres, des milliers et des milliers, tous sortis au cours des derniers mois… – c’est ça que tu veux dire – et que je pense que je suis en train d’en écrire un autre moi aussi, les bras m’en tombent, comme si dans un immense marché, où il y a des montagnes de fruits et de légumes partout pendant des kilomètres et des kilomètres, un type arrivait pour vendre une minuscule pomme de terre, c’est ça que tu veux dire ?

« L’Epuisement », p. 308 :
Ce sera vraiment une belle journée aujourd’hui.
Par les fentes des volets on aperçoit une lumière qui devrait être celle du soleil. Je suis un avocat, je suis un peintre, je suis un comptable ou quelque chose du même genre, en somme je suis moi.
Je suis un homme en bonne santé sur le point de commencer la journée.
En sortant de mon sommeil, j’étirai le bras droit noblement sans accorder d’importance aux préoccupations morales qui le matin nous agressent rageusement, de toute urgence, au travail, à nos maudits postes de travail.
Mais je n’avais même pas eu le temps d’étirer complètement mon bras que j’entendis sonner.
La sonnette de la porte.
Qui cela pouvait-il être ? nous demandâmes-nous, parce qu’une telle question est instinctive quand on entend à l’improviste sonner à sa porte. Mais je ne voyais pas, à vrai dire, l’utilité d’une visite si matinale.
Bah ! de toute façon…
Il était à peine huit heures, j’avais une râpe dans la gorge, comme si la veille j’avais fumé un volcan. Ayant ouvert la porte je me trouvai devant un type avec une grande sacoche de cuir noir en bandoulière. L’ignoble sonnette avait appelé en italien, elle avait fait drin, drin, j’avais donc très bien compris.
Au même instant, ma magnifique confiance en moi allait au diable. Le monde environnant qui se précipitait furieux comme les chutes du Niagara m’avait agrippé de ses crochets féroces.
J’étais encore une fois emporté par le courant. Et tout autour, de part et d’autre, les choses du monde, les choses qui arrivent me frôlaient à toute allure.
Quelles belles choses, effectivement, se produisent tous les jours, satellite artificiel nain lancé de Cap Canaveral, un désespéré menace de se lancer dans le vide depuis un toit, piano à vendre d’occasion. Mig en rase-mottes.

La perversion par l’automobile, p. 401 :
Au volant de la « Bull 370 » je suis plus jeune et plus fort, je suis devenu aussi plus beau, moi qui ai toujours tellement souffert de mon physique. Je me suis composé une expression désinvolte, hardie et plutôt moderne, les femmes devraient me regarder avec plaisir et me désirer. Si je ralentis et que je m’arrête, les belles filles vont se jeter à l’abordage, quelle fatigue d’avoir à se défendre de leurs pluies de baisers.
Ma physionnomie s’est améliorée, surtout de trois quarts, mais plus particulièrement de profil. C’est un profil de consul romain du premier Empire, à la fois viril et aristocratique, c’est le profil d’un champion de boxe. Mon nez était droit, mou et insignifiant, désormais il est plutôt aquilin tout en demeurant camus ce qui est très difficile à obtenir. Je ne sais si l’on peut parler de beauté dans le sens classique, mais le fait est que je me plais énormément quand je m’examine dans le rétroviseur.
Ce qui est merveilleux surtout, c’est mon assurance quand je roule dans ma « Bull ». Jusqu’à hier je n’avais pas la moindre importance, maintenant je suis devenu très important, je pense même que je suis l’homme le plus important, à vrai dire l’unique de la capitale tout entière, il n’y a pas de superlatifs assez forts.

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