Ramasse tes lettres : Femmes d’Alger, d’Assia Djebar (nouvelles)

Une parole bavarde pour des corps confinés

Djebar (Assia) 1980, Femmes d’Alger (dans leur appartement), Antoinette Fouque, coll. « des femmes »


























Note : 3.5 sur 5.

L’auteure : (1936-2015)

Fille d’un instituteur et d’une descendante des Berkani, célèbre pour avoir soutenu Abd Al-Kader. A Muzaya, fait ses classes d’abord à l’école française puis à l’école coranique. Après une première année à Alger, elle part faire sa khâgne au lycée Fénelon de Paris.
En 56, elle en est exclue pour avoir participé à une grève des Etudiants musulmans d’Algérie. Ce qui inspire son premier roman La Soif. Elle se marie avec l’homme de théâtre Walid Ourn.
Enseigne l’histoire à Rabat, puis à l’Université d’Alger après juillet 1962. Mais elle quitte l’Algérie quand on lui impose d’enseigner en arabe littéraire. Elle continue d’écrire et réalise deux films à la fin des années 70. Dirige le Centre d’études francophones de 1997 à 2001. Elle est élue à l’Académie française en 2005.

Sommaire

Sur le modèle des tableaux éponymes de Delacroix et Picasso, nous sont contées des nouvelles décrivant la vie de la femme algérienne au sein de son foyer, après l’indépendence.

Ouverture
Aujourd’hui
Femmes d’Alger dans leur appartement : à Alger, une jeune femme de chirurgien, Sarah, va porter son aide à une amie française, Anne, qui déprime et pense à repartir. Après l’hôpital, au hammam, l’une des masseuses se blesse la main. Les femmes retournent à l’hôpital et écoutent le triste récit de la femme.
La femme qui pleure : à la suite d’une dispute violente avec son mari, une femme voilée trouve du réconfort à la plage, auprès d’un homme évadé, comme elle, refoulé violemment de la société.
Hier
Il n’y a pas d’exil : une jeune femme répudiée pour avoir perdu ses enfants va être proposée en mariage à d’autres algériens de France.
Les morts parlent : on enterre la grand-mère Hadda. Alors que le petit-fils prodigue, Hassan, est enfin de retour à la maison. Aïcha ne peut s’arrêter de pleurer sa grand-mère. Hormis les deux petits-enfants, seul Saïd connaissait bien Hadda, admirait et respectait son intégrité, sa religiosité.
Jour de Ramadhan : pendant le Ramadhan, les femmes dans la maison préparent la fête du repas
Nostalgie de la horde : récit par la grand-mère de son vécu
Postface : sur le tableau de Eugène Delacroix

Commentaires

Les choses n’ont semble-t-il pas évolué. L’indépendance n’aurait rien changé à la situation de la femme ? Les femmes restent retenues par les traditions et le qu’en dira-t-on, coincées entre le père, le frère et les maris ou bien contraintes à vivre en marginales. La femme demeure retranchée dans son foyer, s’occupant, de la famille, du repas et des tâches ménagères, parlant beaucoup, se tenant au courant des affaires du voisinage, dissimulant les secrets familiaux, les blessures, les espoirs effacés. Ainsi, comme on peut le deviner dans les toiles de Eugène Delacroix, le foyer continue de renfermer, de concentrer et condenser la vie et les émotions des femmes algériennes.
On peut y voir un cercle dans lequel les algériens restent enfermés. Trop attentifs à la vie des autres – qui leur permet de meubler la leur – et à l’honneur, les foyers portent un regard dur sur les déviances, les femmes répudiées, les marginaux, alors que c’est justement ces sujets qui – d’une part réalisent les ambitions d’émancipation individuelle – et de deux remplissent les conversations, cette parole qui a tant besoin de s’exprimer, de se faire sujet à part entière – après des années, des siècles de colonisation et de confiscation de la parole – encore plus pour les femmes.
L’écriture d’Assia Djebar est difficile d’accès. D’une part elle semble s’inspirer de celle de Kateb Yacine (cf. Nedjma) : expression des douleurs du corps plus que communication ; composite avec parties poétiques, enchâssement de paroles de temps différents… Mais le thème – la vie de la femme algérienne –, plutôt réaliste comme le suggère la référence au tableau de Delacroix, se prête moins à un tel exercice de composition poétique (chez Kateb, tous les éléments partaient pour mieux revenir de l’identité algérienne brisée, et étaient illustrées à merveille par l’allégorie de l’étoile). Assia Djebar use en revanche d’une technique littéraire très agréable pour fondre-enchaîner les discours intérieurs et les dialogues : souvent, la première réplique d’un dialogue semble répondre au contenu ou au mot de la phrase de récit la précédant. Ce sont donc au final les parties et nouvelles les plus traditionnellement écrites qui ressortent du recueil.

Passages retenus

p. 74 :
Mais pourquoi soudain ce désir insolent de me fixer dans un miroir, d’affronter mon image longtemps ? Et de dire, tout en laissant mes cheveux couler sur mes reins, pour qu’Anissa les contemple : – Regarde. A vingt-cinq ans, après avoir été mariée, après avoir perdu successivement mes deux enfants, après avoir divorcé, après cet exil et cette guerre, me voici en train de m’admirer et de me sourire, comme une jeune fille, comme toi…

p. 134 :
Non ! renâclait-elle. Papoter, manger des gâteaux, s’empiffrer en attendant le lendemain, est-ce pour cela qu’il y a eu deuil et sang ? Non, je ne l’admets pas…

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