Que j’aime ta couleur.

“Lâchez-le” hurlait-il en courant vers eux, d’une rapidité exceptionnelle. Il ne pensait plus à rien d’autre que de l’extirper de ce mauvais pétrin. Il devait prendre sa défense, il devait le protéger, il le lui avait promis, de toujours être là pour lui, toujours là, avec lui, pour lui, envers et contre tous.

Il le lui avait promis à elle aussi. De prendre soin de lui, de ne jamais se séparer de lui. Mais aujourd’hui, il avait manqué à sa promesse. Il avait détourné les yeux un seul instant, pour regarder Magdalena passer et voilà que Lioh avait été la cible de la méchanceté des enfants du quartier.

“Lâchez-le tout de suite”. Courir plus vite pour lui venir en aide. Mais pas assez vite pour prévenir les coups que Lioh recevait. Il les voyait le frapper; il les voyait pleuvoir sur sa peau pâle, les poings noirs de ces enfants qu’ils côtoyaient pourtant.

Lioh était le seul dans le quartier, mais pas dans le pays et encore moins dans le monde. Bien que de nombreuses personnes le connaissaient, personne ne voulait le protéger. Personne sauf son frère.

Le jeune Lioh était pour son frère Jérémie, le plus beau cadeau du ciel. Ils étaient bien plus que des frères, c’était deux amis, deux siamois, deux âmes-soeurs.

Cela n’a pas toujours été facile pour Jérémie; lorsqu’il était plus jeune, il ne comprenait pas pourquoi sa mère lui imposait ce poids que son petit frère était pour lui.

“Sois toujours avec lui, ne le quitte jamais des yeux. Protège ton frère” lui disait-elle lorsque le jeune enfant s’énervait.

Il avait conscience que les autres enfants ne voudraient pas jouer avec lui si Lioh l’accompagnait. Seul, il passait inaperçu mais avec Lioh pour ombre, il lui était difficile de ne pas se faire remarquer. Surtout qu’il était loin de ressembler à une ombre tant sa peau était blanche. Mais avec le temps, il apprit à vivre avec lui, pour lui et son frère devint son seul et véritable ami.

“Lâchez-le je vous dis” hurlait Jérémie, tandis que des larmes coulaient sur son visage. Il en coulait aussi sur celui de son frère, qui accusait les coups sans broncher, sans bouger. Ce n’était pas la première fois qu’il était la cible de rixes avec d’autres enfants de son âge voire plus âgés, à défaut d’être celle des moqueries des adultes. Certains refusaient de lui serrer la main, d’autres changeaient de trottoir lorsqu’ils le croisaient, tandis que d’autres murmuraient sur son passage “les gens comme lui portent malheur, faut pas les approcher.” Et Lioh avait accepté cette idée, qu’il portait malheur. Il portait malheur à son frère qui ne pouvait se faire d’amis à cause de lui; il avait porté malheur à sa famille puisque leur père était parti après sa naissance.

Bien que sa mère lui ait dit que tout ceci n’avait jamais été de sa faute, Lioh savait que si papa était parti c’était à cause de lui, à cause de sa peau trop blanche et de ces cheveux trop jaune.

Il accusait les coups sans jamais rien dire, sans chercher à se défendre, parce qu’il croyait les mériter. C’était sa punition, pour être né différent. Il entendait au loin les cris de son frère et se souvint de ceux que sa mère poussait le jour où elle aussi, comme Jérémie aujourd’hui, courait pour venir à son secours. Nattes au vent, pagne défait et pieds nus, elle courait pour défendre son fils de la cruauté de certains hommes qui pensaient que ses dents, ses yeux ou ses cheveux étaient de puissants fétiches. Ces sorciers de bas étages avaient tenté à plusieurs reprises de lui arracher son fils, et ce dès sa venue au monde. Voilà pourquoi elle avait chassé son mari du foyer, lorsqu’elle apprit que ce dernier tentait de se débarrasser de l’enfant en le vendant au plus offrant. “Pas mon fils” hurlait-elle ce jour-là, mais concentrée dans sa course, elle n’entendit ni ne vit la voiture qui la percuta et la tua sur le coup.

Mon fils.

Lioh pensait avoir porté malheur à sa mère, au lieu de voir en sa mort le plus beau témoignage d’amour qui soit. Elle l’avait protégé jusqu’au bout, au point de se sacrifier pour lui. Et Jérémie en ferait de même, il l’avait promis à leur mère, sur son cercueil, il avait juré de protéger son frère quoiqu’il lui en coûte.

Certains enfants qui constituaient le groupe de persécuteurs prirent la fuite lorsque Jérémie arriva à leur hauteur. Deux téméraires continuèrent malgré tout de rouer l’enfant de coups, faisant tomber sur lui les poings serrés de leur peau noire. Jérémie en jeta un contre le sol, ce qui permit à Lioh de se libérer du deuxième forcené que Jérémie saisit par le col et entreprit d’étrangler, serrant autour de son cou ses mains de jeune homme. Toute la colère qui habitait son coeur se diffusait dans sa poigne, dans ses doigts, qu’il serrait de plus en plus fort à mesure que le jeune garçon se débattait.

“Lâche-le” criait Lioh. “Il ne le mérite pas.”

Et à la demande de son frère, il desserra son emprise, récitant dans sa tête la promesse, la prière, qu’il avait fait à leur mère.

Je suis le gardien de mon frère.

Lioh s’enfuit, ce qui poussa Jérémie à totalement lâcher le jeune garçon qu’il violentait.

– Où tu vas?
– Loin, loin d’ici.

Lioh courait, à en perdre haleine; il courait pour fuir cette vie, cette situation, cette haine. Pour offrir à son frère une chance de vivre, comme les autres, sans lui comme fardeau.

Il s’arrêta au bord d’une falaise et regarda le vide immense qui se présentait à lui. La voilà, la liberté, la fin de la souffrance, la fin de la vie, la fin de tout. Elle était belle, profonde dans ce grand vide.

Il se demandait alors si le rouge de ces falaises était dû à la couleur du sang de ceux qui comme lui étaient venus la ici chercher. La terre des falaises qui bordent la route du village est si rouge, si intense. Pas étonnant que plusieurs voitures et camions aient fini leur course aux pieds de ces falaises. Leur couleur est si vive, si attrayante qu’elle charme voire ensorcelle tous ceux qui posent sur elle leur regard. Lioh avait envie de se laisser porter par le vent qui tourbillonnait dans ce vide et qui émettait un chant de sirène si tentant.

Le saut de l’ange.

Mais il entendit au loin les cris d’une voix qu’il connaissait si bien. Celle de sa mère. Surpris, il se retourna pour retrouver cette femme qu’il aimait tant mais ce n’était que Jérémie qui courait vers lui.

– Ne fais pas ça, s’il-te-plaît.
– Je refuse cette vie. Je ne veux plus être moi. Je ne veux plus de cette différence.
– Mais c’est elle qui te rend unique Pour moi, il n’y a pas de différence entre toi et moi, ou les autres congolais, ou les autres Noirs ou les autres êtres humains; tout ceci n’est qu’une histoire de peau. Oui, elle est blanche et tes cheveux sont jaunes et tes yeux trop clairs; mais ma peau à moi est trop noire, mes cheveux trop noirs, mes yeux trop noirs. On est tous « trop » quelque chose. Mais ça ne nous sépare en rien. Nos peaux contraires fait la force et la beauté de nos âmes.
– C’est facile pour toi de dire ça. C’est pas toi le seul albinos du coin. Moi j’en connais pas d’autres des gens comme moi. Comment tu veux vivre dans un monde qui te rejette pour ce que tu es, pour ce que tu n’as pas choisi d’être?
– Le monde est fait de différences et c’est ça qui le rend beau, c’est ça qui fait toute sa richesse. Un monde où on serait tous pareils serait tellement nul et triste. J’ai besoin moi de ta différence pour m’ouvrir au monde, pour mieux le comprendre. J’ai besoin de toi, de ta couleur de peau et à aucun moment ça m’éloigne de toi ou m’empêche de t’aimer. Ce n’est pas facile pour toi d’aller vers les autres pour te faire des camarades, je le sais. Mais je suis là moi, pour toi. Je suis meilleur parce que tu es différent; parce que ta peau l’est et que tes cheveux le sont et que tes yeux aussi. Grâce à toi, je vois le monde autrement. C’est pour ça que j’aime ta couleur. Si tu savais comme j’aime ta couleur. Oh que j’aime ta couleur…

Lioh se rapprocha de son frère et le prit dans ses bras. Il savait qu’avec lui, il était entre de bonnes mains, en sécurité.

Il prit le chemin de Mpika, le village où ils avaient grandi; ce lieu où elle reposait en paix.

Et Jérémie marcha quelques pas derrière lui, devenant pour la première fois de sa vie, l’ombre de son frère.

 

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