Qu’avez-vous contre l’espérance ?

La transcendance, de nouveau. L’outre-monde. Le christianisme. L’espérance compte parmi les trois vertus théologales, avec la foi et la charité. Vous lui reprochez sa spiritualité, son supplément d’âme, son ajournement de la vie. Pourtant, elle concerne la poursuite du temps et non l’avènement d’un autre temps ; et qu’y a-t-il de plus immanent que le cours irréversible du temps ?

Reprenons la définition : « disposition de l’âme qui porte l’homme à considérer dans l’avenir un bien important qu’il désire et qu’il croit pouvoir se réaliser. » Rien de plus ancré dans l’ici-bas, il me semble. L’espérance est désir pur. Désir que l’avenir soit, de ce qu’il nous réserve, de ce qu’on y sera. Elle décrit la croissance naturelle de l’âme, dont le passé fournit les gourmandes racines et l’avenir la lumière qui l’anime.

Dans le désespoir, au contraire, plus aucun avenir n’est possible. Le désir est pulvérisé, ses éclats lacèrent l’âme. C’est un écartèlement, une suffocation, une vraie percée de la mort dans la vie. La définition, car il ne s’agit pas de mon interprétation : « grave état d’accablement, de douleur profonde dans lequel tombe une personne à la suite d’un excès de difficultés et d’afflictions extrêmes ».

Aujourd’hui, le désespoir est décrit par des termes cliniques : dépression, stress post-traumatique, psychose mélancolique, etc. Ils ont l’avantage d’être assez neufs pour ne pas être galvaudés et semblent désormais les seuls autorisés à exprimer la souffrance psychique. Mais ils pathologisent l’existence. Gardons « désespoir », ce mot grave et noble, cette notion d’antique origine, habitée d’humanité, pour donner sens à nos vies lorsqu’elles le perdent.

Pourquoi dit-on « j’étais en dépression à telle époque » et non « j’ai traversé des mois, des années de désespoir » ? Le mot est à la fois trop fort et trop faible. Pour certains, à force d’usage, il a perdu son acuité et ne signifie plus que le découragement. Pour d’autres, au contraire, il présente trop crument la tragédie et nous expose en son centre, sous le regard de tous.

Les romantiques n’avaient pas nos pudeurs. Vigny : « Le désespoir n’est pas une idée ; c’est une chose, une chose qui torture, qui serre et qui broie le cœur d’un homme comme une tenaille, jusqu’à ce qu’il soit fou et se jette dans la mort comme dans les bras d’une mère. »

Tiens, j’y pense, pour faire entendre l’espérance, il existe aussi un terme clinique : la résilience.

Sachant cela, comment critiquer l’espérance ? Par ignorance, n’ayant pas vécu sans, par désaccord sur le sens des mots, en appelant désespoir la désillusion (ce qui revient à faire de l’espérance une illusion), enfin par conviction matérialiste, souvent marxiste. L’espérance amènerait à attendre au lieu d’agir, elle nous détournerait du combat, encouragerait l’acceptation de son sort et donc une sorte de passivité, notamment politique. Le communisme étant parfois décrit comme un christianisme sans espérance : le salut à accomplir sur terre et non à attendre dans les cieux.

Contresens complet. En tant que désir, l’espérance est la semence du geste, la veine de l’action. Elle aime ce qui sera jusqu’à ce que cela soit. Elle fait advenir l’avenir. Le meilleur de l’avenir, car elle ne croit qu’à cela. L’espérance, c’est aujourd’hui, chaque jour, le renouveau au matin, croire au lendemain, désirer encore et ensuite, l’enfance qui ne saurait mourir, celle d’aimer et de croître par amour. Un bourgeonnement, un éternel printemps. Ce n’est pas attendre la délivrance dans et par l’avenir, mais la vie la plus vivante parce qu’elle croit en l’avenir, qu’elle a confiance en lui – alors qu’elle ne rencontre que des preuves pour ne pas croire, pour craindre – et c’est pourquoi, comme dit Péguy, l’espérance est invraisemblable, Dieu même doute de ses yeux.

On découvre l’espérance lorsqu’on la perd. Qui la dénigre ne connaît pas le désespoir. La seule action possible dans le désespoir, c’est le suicide (ou la destruction progressive, de soi ou des autres, qui s’y substitue).

Alors, comment me réconcilier avec ceux qui font du désespoir le principe de leur action, leur art de vivre ? Ce n’est pas compliqué, il suffit de changer le mot. En vérité, ils parlent de désillusion, de réalisme ou de pessimisme, qui ne sont pas privés d’espérance. Sans doute ont-ils un degré très bas d’espérance, mais dans les ténèbres les lumières d’être rares sont d’autant plus vives.

Vous me rétorquerez que je généralise mon expérience personnelle. Regardons l’histoire, la condition humaine. Elle m’incite à toujours plus de révérence envers l’espérance et de réserve envers le désespoir.

Je pense aux situations désespérées. Vraiment désespérées. Guerres, famines, tortures, viols, massacres. Quand je dis : je pense, je veux dire : je me rappelle. J’entends les témoignages, je vois les visages.

Par exemple, Lusseyran à Buchenwald, regardant mourir ses amis d’adolescence, son meilleur ami d’enfance, tous frères de résistance, broyés par la torture ou le travail forcé, tandis que lui gît au pavillon des invalides, au milieu des cadavres que personne ne retire. Et il n’a pas les mots pour raconter, il dit le minimum et c’est déjà inimaginable.

Ce qui le soutient dans l’insoutenable, c’est la conviction que cela passera, que rien n’est éternel, c’est l’avenir qui vient et pour lequel il se relève, reprend la lutte, c’est l’attente du salut, c’est une folle espérance. L’enfer sur terre existe, mais ce qui le distingue de l’enfer, c’est qu’il y a encore l’espérance. Et nous ne vivons pas cet enfer. Là, maintenant. Soyons honnêtes. Alors, je propose de se taire et d’écouter ceux qui l’ont traversé.

C’est l’espérance qui sauve, disent-ils. Pas nécessairement religieuse. La croyance qu’il reste la moindre chance. C’est pourquoi, par devoir, par décence, je n’affirme pas qu’on peut s’en passer. Je ne dirais jamais à quelqu’un de désespéré ou qui se trouve dans une situation désespérée : abandonne toute espérance. Cela reviendrait à le tuer. Du moins à en esquisser le geste. Connaissant Lusseyran, il m’aurait ri au nez. Comme il l’a fait à Buchenwald, après des semaines de fièvre, face au camarade qui lui annonçait sa mort prochaine.

Autrefois, lorsque vous me reprochiez mon espérance, j’étais blessée par votre brutalité. Cette manière de cracher sur la lumière, ce qui pourrait l’éteindre chez les plus faibles ou les plus infortunés d’entre nous. Maintenant, le rire de Lusseyran résonne dans ma tête. Je suis plus indulgente. Je pense seulement, autant l’avouer, que vous n’avez rien compris. Peut-être comprendrez-vous un jour, j’espère que oui, que non. Ce qu’il faut vivre pour comprendre… Mais l’on peut aussi écouter. Savoir ne pas savoir.

Une complexité s’ajoute de ce qu’une situation désespérée ne donne pas forcément une personne désespérée. On peut ne pas perdre espoir en vivant le pire, comme on peut le perdre pour ce qui semble un rien. On peut aussi le perdre après coup, une fois sauvé. Certains espèrent comme ils respirent, d’autres manquent d’air à la moindre difficulté. L’espérance ne loge pas chez tous au même endroit, ce n’est pas le même coup qui l’achèvera.

La speranza è l’ultima a morire, dit-on en Italie. L’espérance est la dernière à mourir. Meurt-elle même après nous, dernière étincelle, ultime survivance ? Allez, je vous accorde que l’espérance porte vers l’au-delà. Plus précisément, elle poursuit l’ici-bas, coûte que coûte, jusqu’à l’au-delà. Notre amour de l’avenir ne s’arrête pas à notre mort. L’espérance considère celle-ci, assez drôlement, comme un fait négligeable : évidemment qu’il y a un après, affirme-t-elle, comment pourrait-il en être autrement ? Elle est complètement délirante, diront les savants, qui donneront, comme à leur habitude, les raisons de la déraison : égocentrisme, fantasme d’immortalité, de totalité.

Rien n’est plus faux. Regardez les grands espérants. Jacques Lusseyran, Etty Hillesum. Ceux qui espèrent, au plus pur de l’espoir, sans aucune illusion, au cœur du désespoir, ceux-là sont les plus humbles et courageux, lucides quant à leur finitude. L’espérance exige en effet l’humilité de reconnaître que tout ne dépend pas de nous, que l’avenir nous échappe et, en même temps, le courage de le prendre en charge malgré tout, de s’en sentir responsable, puisqu’il est en partie notre œuvre.

Elle est enfin profondément altruiste. On attend des autres, on compte sur eux et on promet en retour : vous pouvez compter sur moi, vous n’êtes pas seuls. Son défaut vient sans doute de sa foi en l’humanité, qui sera déçue plus d’une fois, mais dans cette foi réside aussi sa force : quand on attend le meilleur de quelqu’un, on l’incite à être à la hauteur. Et puis, les grands espérants sont généreux de leur espérance : son miracle, c’est qu’en se partageant, elle se multiplie, comme une flamme à laquelle nous allumerions nos torches. Plus nous sommes nombreux à espérer, plus nous sommes puissants, capables de relever ceux qui tombent.

Il vous reste cependant une réticence, je le sais : l’attente qui caractérise l’espérance nous détournerait du présent. Lorsque nous ne vivons pas l’enfer, nous pourrions la mettre sur pause, en réserve, en cas de crise. Sinon, en ne jurant que par elle, nous risquons de passer à côté de la vie. Il y aurait beaucoup à dire sur cette étrange obsession de notre époque pour le présent. Comme s’il nous échappait ou qu’on pouvait le manquer. Rassurez-vous, on est toujours dans le présent, quoi qu’on fasse et même l’esprit ailleurs, pas besoin de s’inquiéter à ce sujet, la nature est bien faite.

Le présent est l’unique conjugaison de notre conscience. Le passé n’existe plus, seulement le présent du passé ou le passé au présent qui est remémoration, de même l’avenir n’existe pas encore, seulement le présent de l’avenir ou l’avenir au présent qui est projection. Le présent se prolonge ainsi dans d’autres temps sans s’altérer. Peut-on atteindre le présent en son centre, le présent au présent, la seule présence ? Sans désirs, craintes, ni souvenirs. En méditation, par exemple, dans un présent réduit au presque rien de l’instant. L’exercice sert à retrouver son équilibre, à ne pas trop pencher de l’un ou l’autre côté – passé ou avenir –, ce qui offre une paix durable, mais peut-on l’étendre à toute la vie ou toute la société ? Que serait un monde sans passé ni avenir ? Un monde sans mémoire est un monde barbare. Un monde sans désir est un monde mort.

Cependant, le plus souvent, le présentisme actuel est bien moins désintéressé qu’une méditation. Loin de contempler le présent sans y intervenir, il pousse à en profiter, littéralement, à en tirer profit, au maximum, et de quel profit s’agit-il ? Du plaisir, toujours plus de plaisir. Voracité éperdue de présent qui ne parvient pas à combler le vide laissé par le retrait du passé et de l’avenir. Plus notre présent se réduit, plus il nous aspire. Addiction à l’instant qui s’offre en substitut à la présence véritable.

Ce qui distingue notre civilisation des autres, celles qu’on dit traditionnelles, c’est bien cette atrophie du présent qui perd ses prolongements naturels. Nous amputons le temps, en estimant qu’il devrait comme ça marcher plus droit. Bien sûr, le temps perdu nous hante : d’où notre peur panique de la perte, notre angoisse de la disparation, ce besoin de garder les traces de tous nos actes. L’instant perpétuel rend terriblement inquiet. Lorsqu’on a la mémoire, on ne craint pas l’oubli. Lorsqu’on a l’espérance, on apprend à aimer même sa disparation. Le temps ne nous morcelle pas : il nous compose.

Notre civilisation se distingue par son matérialisme – capitalisme et communisme se rencontrent là-dessus. Elle ne croit qu’au présent parce qu’il a l’avantage de sa matérialité sur les autres temps. Il est considéré comme la seule réalité, dont toute fuite est une faute, une atteinte à l’utilité qu’exige de nous la communauté. Cependant, dans la conscience, le passé et l’avenir n’ont pas de moindre réalité que le présent : ils sont des sous-temps de son mode unique. S’ils sont en souffrance, il faut les soigner et s’ils fonctionnent, s’en féliciter. Ce sont des organes vitaux. Impossible de s’en priver. Le présent s’épanouit en se déployant en eux, ramification lente où grêle la rapidité des instants, durée qui n’est que d’avoir été et de désirer être.

Aujourd’hui, c’est l’avenir qui souffre. La vie sur terre risque de s’éteindre, du moins la majorité des espèces, dont la nôtre. Si je m’en remettais à la raison, je n’aurais déjà plus d’espérance. Mais, heureusement, l’espérance est déraisonnable. C’est elle qui fait rire Lusseyran à Buchenwald à 40 de fièvre en pleine famine. C’est une vraie folle, l’espérance. Pas de doute, c’est elle qui nous a menés jusqu’à aujourd’hui, avec sa lumière qui éblouit même le Dieu de Péguy.

Et donc, je la suis. Qui suivre d’autre ? Vous avez mieux ? Ah, vous voulez réinventer la vie. Moi, je voudrais juste qu’elle existe encore, la vie, dans vingt, dans trente, dans cinquante ans. Et plus si possible. Ce serait déjà beaucoup. Donc, je me contente de l’espérance. Elle a fait ses preuves. Je lui demande mes armes, sa flamme. Elle n’est pas une petite fille comme chez Péguy. Non, c’est une vieille femme, une Baba Yaga, fripée, goguenarde, revenue de tout. Elle a vu les massacres, les servitudes, les abus. Elle dit : la vie vaut le coup. Une folle, vous dis-je. Et elle a raison.

Je lui décris la détérioration inéluctable de la planète. Elle encaisse tout de même. Elle s’assied, la main sur mon épaule. C’est rare qu’elle s’arrête de tout nettoyer, renouveler, interpeler autour de moi. Mais ça ne dure qu’un instant. La revoici déjà sur pieds, les manches retroussées. Pour elle, il y a toujours à faire, et sinon à dire. Elle sourit : ça sera pas facile, mais bon, je suis là pour ça, quand c’est pas facile, on m’a pas appelée pour les promenades de santé. Et là, je comprends le rire de Lusseyran. Le rire de l’espérance éclate quand elle défie le désespoir en face à face. À qui le plus fort, lance-t-elle. Elle sait que ce sera elle. Jusqu’au dernier souffle sur terre.

Et je devrais la chasser, cette belle échevelée, qui se démène pour moi, pour nous ? Pourquoi ? Parce qu’elle n’est pas présentable selon les critères de l’époque ? Ah cette époque où l’on ne devrait croire qu’à ce qui tombe sous l’œil et résiste à la main, et puis surtout n’attendre rien de personne et avaler l’amertume comme l’élixir de la sagesse. Je dis non. Je crois en l’espérance, je compte sur l’amour et je bois à la joie. Je tente la dernière chance.


Article rédigé à partir de mes échanges avec Pier sur l’article L’époque. Mais je réponds ici à un dédain plus général envers l’espérance. Dès que je m’en réclame, on me le reproche. Avec Pier, notre désaccord porte davantage sur les termes, et je le remercie de m’avoir fait réfléchir.

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