Prospère

Prospère étouffait. Il voulait sortir de ce sous-sol. L’endroit lui rappelait trop le lieu où il avait vécu presque toute sa vie : les casernes du Havre. A cette époque, sa vie n’était qu’un cauchemar. À cette époque, il vivait avec d’autres, comme lui, dans une pièce assez grande pour accueillir une vingtaine de personnes. À cette époque, le mot intimité lui était inconnu. À cette époque, on lui servait chaque jour le même repas fade, mais surtout, une pilule d’Alterpsy qui annihilait sa volonté et ce qu’il était, un Mental. Un danger pour certains, une aberration pour d’autres, un révolutionnaire pour ses sauveurs, un outil pour ses anciens maîtres. Parfois, il était envoyé en mission en compagnie de gendarmes ou de militaires de l’armée royale française. Pendant ces courts laps de temps à l’extérieur des casernes, il en avait profité pour observer la vie, avant de donner la mort. Car c’était sa mission, mettre fin à la vie d’autres êtres humains.

S’extirpant de la couchette sur laquelle il était installé, Prospère se redressa sur ses jambes. Sans faire de bruit, il remit ses chaussures et attrapa sa veste qu’il enfila. Avant de se mettre en route, il vérifia si sa lettre était toujours dans sa poche intérieure. Rassuré, il déambula entre les couchettes et les bruits de ronflements pour regagner l’escalier qui le mènerait à l’air libre. À l’étage, il fut stoppé net par l’apparition de Clotaire, leur gardien. Clotaire était un sympathisant à la cause. Il n’avait pas la sensation psychique, mais il servait les Mandrins. Il tenait fermement son fusil de chasse dans les mains et faisait tourner un cure-dent sur ses lèvres. Ses cheveux gras étaient plaqués sur le côté avec une raie. Le peigne qui dépassait d’une poche de sa salopette indiquait l’intérêt qu’il portait à sa coiffure. On pouvait également lire dans son regard noisette une crainte retenue.

Prospère murmura :

« Laisse-moi passer, il faut que je sorte de cet endroit. J’ai besoin de respirer.

M’sieur Valentinov a été clair. Personne ne sort. C’est pour vot’ sécurité. C’est dangereux dehors, il a dit.« 

Prospère fouilla dans la poche de son pantalon et extirpa une bourse. L’expression de Clotaire passa de l’inquiétude à l’intérêt. Il relâcha son fusil pour ne le tenir que d’une seule main et son cure-dent se figea dans sa bouche. Prospère lui lança une pièce d’or que le sympathisant rattrapa au vol avec sa main devenue libre. Il le dépassa ensuite et repris sa route à travers un rayon de la quincaillerie. Bientôt, seule la porte d’entrée le séparait de l’air libre, mais celle-ci résista à la tentative d’ouverture.

« La porte est toujours fermée, m’sieur. On la laisse jamais ouverte la nuit, m’sieur. C’est pour les voleurs et les assassins, m’sieur. Vous savez, ironisa Clotaire. »

Prospère donna la dernière pièce qu’il lui restait à l’homme désormais avide de richesses.

Enfin, il était dehors. Il n’écouta pas les avertissements du Mandrin qui lui demandait de ne pas s’éloigner. Il voulait juste marcher, retirer cette pression qui comprimait son cœur. Il disparut alors dans le hameau. Puis, quelques minutes plus tard, il se trouva seul dans la nuit, au milieu des marais salants. Là, il pouvait à nouveau respirer. Pour oublier sa claustrophobie, Prospère continua à marcher pendant près d’une heure. Et soudain, sous la pluie naissante, il pensa être perdu. Il s’était grandement éloigné du hameau de Noirmoutier-en-île, si bien qu’il n’apercevait plus les maisons. Il se décida à rentrer à la quincaillerie. Ses errements devaient cesser. Alors qu’il cherchait son chemin de retour, une lumière à travers les gouttes attira son attention. Puis, un râle de douleur presque étouffé se fit entendre. Quelqu’un était en danger, blessé peut être. Un sentiment refoulé, datant de son ancienne vie, refit surface. Il se devait de porter secours.

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