Pour un petit morceau de nature brute

Le coeur de Feliz battait à tout rompre.

Il marchait rapidement le long des couloirs d’une blancheur aveuglante. Ses doigts étaient crispés sur un papier glacé. Une vieille photographie, extrêmement bien conservée par les technologies d’archives du ministère. Au dos, en lettres calligraphiées : Opuntia microdasys, spécimen de la famille des cactaceae, de l’ordre des caryophyllales de la classe magnoliospsida du règne plantae. D’une écriture grossière, quelqu’un avait ajouté les mots : communément surnommé cactus.

Les semelles de Feliz claquaient sur le sol lisse. Les grandes portes rouges défilaient à leurs côtés. Elles s’arrêtèrent finalement à trois mètres de la dernière porte, au bout du couloir. La 25.

Un bref regard en arrière. Personne. Un bref regard vers la caméra qui surveillait l’entrée. Il était bien dans l’angle mort.

Feliz ferma les yeux. Prit une profonde inspiration. Le noir, le vide. Tous les sens tendus vers chaque cellule de son corps. Il sentait cette énergie incroyable se ramasser progressivement au creux de son ventre, comme un poing dont les doigts se plient lentement vers la paume. Une ride barra son front. Il était prêt.

Il concentra son énergie vers l’extrêmité de son index droit. Ce dernier frémit sous la décharge, puis commença à s’allonger. Comme un chewing gum qu’un enfant s’amuserait à étirer, le doigt s’étendait sans fin. La ride se creusa plus encore. L’index atteignit l’arrière de la caméra. Il tâta doucement la petite boîte noire. Puis un clic à peine perceptible se fit entendre. La diode rouge s’éteignit.

Mollement, l’index de Feliz reprit sa taille normale. Le jeune homme, ne perdant en rien son intense concentration, s’avança, jusqu’à se retrouver presque collé au lourd battant métallique. À sa gauche, un écran de verre scintillait. Feliz sortit de sa poche une petite feuille sur laquelle figuraient, imprimées très grand, des empreintes digitales. Pour la première fois, Feliz remercia intérieurement la politique de recension des empreintes des citoyens et des travailleurs. Celles du responsable de la section 25 n’avaient pas été trop difficiles à trouver.

Par contre, la transformation allait être délicate.

De nouveau, Feliz se concentra, la tête baissée sur son index gauche cette fois-ci. De façon presque imperceptible, les petites cellules de peau s’agitèrent, et se déplacèrent. Ses yeux faisaient d’incessants allers-retours entre la photographie et son doigt, à une vitesse impressionnante. De longues minutes furent nécessaires pour arriver à un résultat parfait. Finalement, Feliz releva la tête, et appuya son index sur le petit écran vert. Trois secondes, qui lui parurent des heures, s’écoulèrent, puis un bip bip se fit entendre. Feliz souffla enfin. Les deux grands battants de la porte s’effacèrent, coulissant dans le mur sans un bruit.

Il pénétra dans la section 8 des Laboratoires.

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