Pirate

Voici un texte écrit en 2009 pour le concours de nouvelles Étonnants Voyageurs – SFR Jeunes Talents. Le thème était le voyage. Je souhaitais faire un clin d’œil au Capitaine Charles Johnson.

Je m’appelle Morasab Mzee. Je suis né en 1981 à Mogadiscio, sur la côte nord de la Somalie, dans le golfe d’Aden. Je vous dis ça parce que vous devez savoir que je n’ai pas 30 ans et que je suis ce que l’on appelle un pirate. J’ai découvert ce mot le jour où le capitaine du bateau de pêche sur lequel j’ai appris le métier de mousse et de pêcheur a hurlé : « à l’abordage ! »

Ma famille vit de la pêche depuis la nuit des temps, mais je suis devenu pirate, je ne pêche plus, je vis du mal que je fais à des étrangers. Un peu d’hérédité doit s‘être immiscé, car une vieille légende se transmet sous le toit de mes ancêtres : il y a longtemps, à l’époque des grandes courses des hommes blancs au large de Zanzibar et du reste du monde, un homme de mon sang était passau aux moorzacks de Mogadiscio.

Le passau est un gardien, et les moorzacks sont les tombes du hoynatz, la nécropole des rois. Ce poste était la fierté de mon aïeul, mais vint qu’on lui associa un mulâtre venu du monde des Blancs. Ce dernier était si épris de la liberté qu’il avait goûtée au contact des pirates qu’il s’échappa au bout de quinze années de vie paisible pour rejoindre ceux qu’il appelait ses frères de fortune. Au cours de sa fuite, mon aïeul le suivit et vécut à son tour quinze années, non pas de vie paisible, mais de crimes et de violences, avant de s’installer sur la côte aux pieds de la Mogadiscio, où tous ses descendants vécurent de la pêche.

Plus de trois siècles ont passé, et les crimes et les violences sont toujours là. Je ne suis pas resté longtemps à l’école, mais je me rappelle le livre d’histoire où l’on voyait des images d‘hommes Blancs qui troquaient des armes, de l’alcool contre des hommes Noirs. Je ne sais pas ce qui a changé depuis.

Au café Accabo, derrière le port, le patron laisse marcher la télé toute la journée sur une chaîne d’informations américaine. C’est fou ce qu’on y voit : des soldats, des terroristes, des pirates. Je ne sais pas ce qui est écrit en bas de l’écran, mais les images, je les reconnais, ce sont toujours les mêmes : un char, un homme armé, une ville déserte, des corps en sang.

Tout a commencé pour moi il y a 4 ans. J’étais comme simple matelot à bord du Coway, un petit thonier, capitaine Massau. Nous venions de passer la nuit en haute mer, la pêche avait été plutôt moyenne et nous nous occupions de vider les filets, avec Raham, mon maître en matelotage qui m‘a tout appris. Comme le soleil était à l’aplomb, il était temps de manger un morceau. Le plat a toujours quelque chose de monotone : du riz bouilli et de l’huile, parfois du plantain, des bananes.

Nous étions ainsi, Raham et moi, sur le plat-bord à regarder l’infime horizon de la côte, les lignes de mokas, les terres brunes au dessous du vide. Je dois dire que dans ces cas-là ma tête n’est habitée de rien d’autre que le souffle du vent. Je sens alors le soleil, après le froid de la nuit, et le goût du sel.

Soudain j’entendis le capitaine Massau hurler et jurer et injurier, le poing levé. Sur notre arrière avait surgi un vaisseau immense : l’un de ces bateaux de pêche qu’on appelle les navires-frigo.

« Coréens », a dit Raham, les yeux plantés sur l’ombre noire au loin.

La nature de Raham n’est pas celle d’un grand bavard, il n’y avait rien d’autre à dire : des étrangers franchissaient chaque jour, chaque nuit, les frontières de nos eaux pour y pêcher notre poisson, et nous les regardions ainsi, chaque jour, chaque nuit, parcourir notre mer et repartir chargés de notre vie.

Massau ne décolérait pas. Sur le chemin du retour, il arpentait le pont en marmonnant et sans quitter des yeux la ligne d’horizon derrière laquelle le navire coréen avait disparu depuis longtemps.

En arrivant au port, chacun alla de son côté. J’atterris sans vraiment y réfléchir à l’Accabo. C’est là que les pêcheurs se rejoignent après les journées en mer. Du fond de la salle j’entendis mon nom : c’était le capitaine Massau qui me faisait signe. En arrivant à sa table je vis qu’il avait avec lui deux jeunes pêcheurs de la région et un homme sombre, dont le regard vous disait combien son âme devait être noire.

En le voyant, je repensais à une histoire que me racontait ma mère sur les zars, des esprits visiteurs qui venaient la nuit pour mettre du désordre dans les maisons ou dans les forêts. C’étaient eux qui agitaient les arbres, pour faire tomber les petits oiseaux, ou qui chamboulaient tout dans mon lit, si bien qu’au réveil je me retrouvais la tête au fond des draps.

« Morasab, je te présente Kasboo, me dit le capitaine avec enthousiasme. C’est un grand homme, très sage et très vaillant. Je lui ai dit que le Coway était à sa disposition pour faire le ménage. »

A mon air d’incompréhension, Kasboo se tourna vers moi, et ses yeux brûlants rivés sur les miens, d’une voix caverneuse :

« Allah est grand, Morasab, mon bras est Son bras, ton bras est Son bras. Il nous appelle à une grande mission : ces étrangers nous menacent, ils veulent nous faire disparaître. Veux-tu continuer de les voir prendre notre nourriture, notre pain ?

– Non, lui dis-je, c’est injuste.

– Es-tu de ces traîtres qui vendent des passeports aux étrangers pour leur donner le droit de pêcher notre poisson ?

– Non, monsieur.

– Es-tu de ces lâches qui ont quitté le pays pour se cacher à Mombasa et nous regarder mourir en se proclamant gouvernement provisoire ?

– Non, monsieur.

– Alors, Morasab, Allah t’appelle, il te demande de te battre avec nous pour sauver ton peuple, tes frères ! »

Comme il parlait, mon œil avait glissé derrière lui sur deux jeunes filles en pleine discussion, je crois qu‘elles parlaient français, je me fiche bien de ce qu‘elles disaient, je les regardais. Il dut s’en rendre compte car il reprit en attrapant le col de mon maillot :

« Veux-tu suivre l’exemple de traîtrise et de lâcheté de ces chiens de Blancs, Morasab ? Crois-tu être grand à les laisser faire ? Veux-tu être grand, Morasab ?

– Oui, monsieur.

– Allah t’appelle, Morasab, il fera de toi un héros ! »

Le lendemain, aux premières lueurs du jour, le capitaine Massau tenait la barre du Coway, et Kasboo donnait le cap. Très vite il ne fut pas question de pêche. Nous atteignîmes la limite des eaux somaliennes. Raham n’avait pas prononcé une seule parole. J’avais compris que la présence de Kasboo ne lui plaisait pas du tout. Celui-ci avait attendu que nous ayons quitté le port pour nous rassembler sur le pont. Il était monté à la proue et, ouvrant les bras, il nous avait appelé frères et nous disait que les impies devaient subir le châtiment d’Allah pour avoir voulu notre mort. Pendant son discours, je remarquais Raham qui regardait la côte, comme lorsque nous déjeunions. Il ne semblait pas entendre les paroles de Kasboo.

On coupa le moteur et on attendit. Au bout de quatre heures, Massau fit savoir que, d’après le radar, un chalutier sortait des eaux territoriales. Aussitôt, on remit les machines en marche. En approchant nous vîmes qu’il s’agissait d’un navire malaisien, le Rang, Kuala Lumpur. On ordonna à Raham de larguer les filets. Un petit bateau de pêche local n’éveillerait pas les soupçons, tout en prenant bien soin d’orienter la traîne dans l’axe du Rang.

Dans les deux heures nous étions à portée de voix du malais. Celui-ci utilisa son haut parleur pour nous avertir en anglais que nous devions changer de trajectoire. Le capitaine Massau, mâchoires serrées, se retenait de lui lancer qu’un navire étranger n’avait pas d’ordres à donner à un bateau somalien dans ses propres eaux.

Kasboo donna ordre de ne pas répondre. Par trois fois le Rang nous demanda de dévier notre cap, mais nous filions droit sur lui. Tandis que Massau amenait le Coway le long du malais, dont le bastingage nous dominait de deux ou trois mètres, et nous rendait invisibles aux hommes du pont, Kasboo sortit d’une malle des mitraillettes, des fusils, des grenades, des grappins. Il nous les jeta pêle-mêle. Nous étions tous là, Raham, deux marins et moi, avec des armes entre les mains et aucun de nous ne savait s’en servir. Raham, qui avait hérité d’une grenade et d’un fusil, les jeta par-dessus bord sans quitter des yeux Kasboo.

Celui-ci le dévisagea, mais comme Raham ne cillait pas, il dégaina un pistolet et le mit en joue. Toujours rien. Alors il tira. La balle siffla au dessus de nous. Kasboo lui ordonna de rester à bord.

C’est à ce moment que Massau hurla : « A l’abordage ! » Je n’étais plus pêcheur, mais pirate. Aussitôt il fallut jeter les grappins, se hisser avec le fusil ou la mitraillette en bandoulière dans le dos, et prendre pied sur le Rang. En face, je ne voyais que des hommes apeurés, en grande partie des Philippins. Le capitaine et le second se trouvaient retranchés dans le poste de pilotage, bouclé à double tour, hurlant dans la radio pour appeler à l’aide.

En moins d’une heure nous étions maîtres du Rang, et l’emmenions loin des eaux internationales, où les frégates françaises et autres vaisseaux de guerre occidentaux ne pouvaient nous poursuivre. Le Coway avait été mis en remorque, gardé par Raham.

Kasboo nous fit stopper avant d’apercevoir la côte. Il fit passer l’équipage du Rang sur le Coway. J’étais chargé de les surveiller : une quinzaine de gars effrayés et sans défense, c’était comme parquer des moutons et rester à les regarder brouter ce qu’ils avaient à leurs pieds.

Je n’osais pas regarder Raham. C’est lui qui vint à moi pour m’interroger sur les intentions de Kasboo. De ce que j’avais pu comprendre, il voulait revendre la cargaison dès notre retour, couler le Rang et demander une rançon pour l’équipage. Tout cet argent devait servir nos frères qui luttaient contre les infidèles à travers le monde.

A ces mots Raham cracha par terre et se tourna vers nos prisonniers. Il fit venir le second, qui connaissait quelques mots d’arabe. Ils parvinrent à s’entendre sur un plan qui visait à destituer Kasboo.

On fit repasser le second sur le Rang, où il expliqua à Kasboo comment joindre ses armateurs et faire l’intermédiaire pour la rançon. Tandis qu’ils s’affairaient avec Massau devant le poste radio, je passai discrètement à bord du Rang, m’assurai de l’un des nôtres en le passant par-dessus bord et en mettant l’autre en joue. J’entrai alors dans le poste de pilotage, armé d’une mitraillette dans chaque main. Personne ne put répliquer. Le second du Rang m’aida à ligoter Kasboo et le marin qu’il tenait affidé à ses idées. Massau exprima son souhait de se ranger à mes côtés.

Tandis que le second gardait le Rang, je repassai avec Massau à bord du Coway. Raham s’adressa alors à nous et aux hommes du Rang : il prenait possession du malais et laissait repartir ceux qui le souhaitaient à bord du Coway. Il leur laissait Kasboo et l’autre marin comme prisonniers : ainsi ils pouvaient livrer à leurs patrons les responsables de la perte du Rang.

A notre grande surprise presque tous les hommes d’équipage ainsi que le second décidèrent de rester avec nous et faire profession de pirate. Les Philippins se plaignaient de leurs conditions de vie et de leurs salaires. L’idée d’être libres et maîtres d’eux-mêmes semblait leur plaire. Seuls deux d’entre eux restèrent avec le capitaine, que nous escortâmes jusqu’aux eaux internationales après avoir transféré Kasboo à leur bord.

Puis Raham décida de baptiser notre nouveau navire le Korah, qui signifie « lève-toi. » Je voulus l’appeler capitaine mais il refusa. Aussitôt il fut question d’établir un code :

– Pas de capitaine. Massau ferait office de pilote, et Raham serait à la manœuvre pour toutes les opérations délicates. En dehors de ces périodes, chacun à son poste devra veiller sur le travail de son voisin.

– Partage égal du butin, sans hiérarchie.

– Pas de tir inutile. Toute approche se fera par intimidation et sommations. On ne tue que pour se défendre.

– Respect des prisonniers. Pas d’otages, pas de rançons. Chaque prise est revendue ou rendue à son propriétaire après pillage.

– Enfin, pas de Coran, pas de Bible, pas de journaux, pas de radio.

La mer n’avait plus la même couleur, le sel n’avait plus le même goût, j’étais libre. Je regardais au loin et j’étais heureux, j’avais devant moi cet horizon qui n’était plus seulement de l’eau, mais l’aventure, l‘imprévisible. Cette mer que je connaissais si bien, c’était désormais l’inconnu. À mesure que la côte s’effaçait, une histoire s’écrivait.

En 4 ans, nous avons pris avec le Korah des boutres indiens, des paquebots de croisière américains, des chalutiers espagnols, chinois, des vraquiers, des minéraliers. Chaque prise grossit nos rangs, si bien que j’ai pris le commandement d’un navire que j’ai appelé le Coway en souvenir de notre premier exploit. L’ancien second du Rang, Hava, est le capitaine du Mwangura, que nous avons pris il y a un an à des Chinois. Nous sommes près de cinquante aujourd’hui, en comptant les hommes à terre qui assurent notre approvisionnement et repèrent au radar, au GPS ou à l‘AIS les cibles potentielles.

Je rêve d’un méthanier, plusieurs milliers de tonnes d’acier à notre merci, qu’on mènerait jusqu’à Mogadiscio, on le revendrait en pièces détachées et on s’achèterait une flotte de destroyers, pour garder les eaux du pays. Raham et moi, on resterait à terre, à la terrasse de l’Accabo, et la vie serait enfin tranquille.

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