Ode aux choses étranges : Wrong Things de Caitlín R. Kiernan et Poppy Z. Brite

« But Frank didn’t run away, and when he pressed his face to the crack in the wall, he could see that the fields stretched for miles and miles, crimson meadows beneath a sky the yellowgreen of an old bruise. The white trees that writhed and rustled in the choking, spicy breeze, and far, far away, the black thing striding slowly through the grass on bandy, stiltlong legs. »


Caitlín R. Kiernan, « Onion »

Je ne m’attendais pas à me laisser happer à un tel point par ce petit volume. J’avais été attirée au départ par l’idée de lire des textes de Poppy Brite (première manière) qui m’étaient encore inconnus, et par le fait que la dernière des trois novellas composant l’ouvrage était située à Missing Mile. Cette ville, qui apparaît dans les romans Lost Souls (Âmes perdues) et Drawing Blood (Sang d’encre), et ses habitants me manquaient. Peut-être parce qu’encore aujourd’hui je me sens des affinités avec les enfants vêtus de noir qui passent leur soirée au Sacred Yew (l’If sacré) pour y voir en concert Steve et Ghost, les Lost Souls ?, ou le rock cajun endiablé de Gumbo.

Finalement, ce n’est pas tant la prose de Brite qui m’aura rendu cette lecture si agréable, mais celle de Caitlín Kiernan, un(e) auteur(e) que je découvre et dont je suis bien décidée désormais à explorer l’univers.

Le premier texte du volume, « The Crystal Empire » de Poppy Brite, est basé sur un de ses écrits de jeunesse, retravaillé et augmenté, traitant de la fascination malsaine pour un chanteur. C’est une histoire d’autant plus brutale qu’elle ne s’embarrasse pas de contexte. De ses personnages, elle ne révèle que le strict minimum : ils n’ont ni passé, ni visages. Le récit, bien qu’il ne soit pas son meilleur, en tire une certaine force. La relation abusive dépeinte, les scènes de violence auxquelles on peine à trouver sens sont marquantes.

« Onion » de Caitlín R. Kiernan, le deuxième texte, est celui qui a ma préférence. C’est une histoire mélancolique à propos de personnages ayant un jour aperçu, comme si le voile de la réalité s’était brusquement soulevé devant eux, des mondes fantastiques, de l’impact que cet événement a eu sur chacun d’eux, et surtout de la difficulté qu’il y a à vivre suite à cela dans le monde rationnel qui est le nôtre. Cette novella est à la fois très belle – Kiernan a une plume poétique, et une habilité peu commune à tisser des images – et très triste.

La longue nouvelle qui clôt l’ouvrage, « The Rest of the Wrong Thing » a été écrite à quatre mains. Terry Buckett et sa compagne Victoria s’y enfoncent, accompagnés d’une jeune fille nommée Tyler, dans les ruines de la fabrique dans l’incendie de laquelle était décédée la mère de Kinsey Hummingbird en 1975. (L’argent de l’assurance lui avait permis de créer The Sacred Yew.) Bien que les personnages et le décor dans lequel ils évoluent appartiennent à Poppy Brite, on retrouve dans l’écriture comme le récit bien plus la patte de Kiernan que celle de Brite. Le thème est très proche de celui du texte précédent : la difficile acceptation d’un événement qui échappe à toute rationalisation.

Dans la postface, Kiernan offre quelques clefs quant à la naissance de ce projet, basé sur un objet bizarre ramassé par Poppy Brite dans les ruines calcinées d’un parc d’attraction. Brite nomme ce dernier « the wrong thing » dans la description d’un cabinet de curiosité lui appartenant postée sur le Net qui avait attiré l’attention de Kiernan. Cet objet apparaît dans « The Rest of the Wrong Thing » et y devient une créature vivante.

Le titre du livre ne renvoie pas à des choses intrinsèquement mauvaises, il n’est pas ici question de morale, mais qu’il s’agisse de l’intrusion d’une violence extrême qui semble gratuite ou d’éléments fantastiques, chacun des récits aborde des choses (événement, mondes, objets) qui ne devraient pas être, qu’on ne peut admettre, accepter ou expliquer. Des choses qui peuvent détruire ou rendre fou. Les dessins de Richard Kirk, des images torturées au trait fin et précis, symbolisant les textes plus qu’elles ne les illustrent, renforcent encore le sentiment d’étrangeté et de malaise qui parcourt cet ensemble.

« Sometimes things pass too close to us, » Tyler said. « Things from other places. Machineries of blood and starlight. Wrong things. »

Caitlín R. Kiernan et Poppy Z. Brite, « The Rest of the Wrong Thing »

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