nouvelles « WordPress.com Tag Feed 2018-03-28 09:06:18

HISTOIRE DE FOU

 

 

Ce n’est, bien sûr, pas ce que je voulais: qu’il se suicide, mais je me sens mieux d’avoir une chambre pour moi tout seul.

Il y avait du sang partout sur le lit. Je n’ai pas très bien compris ce qu’il se passait. Il faut dire que les médicaments qu’on prend ne nous aident pas à rester clairs. Enfin…

 

Les infirmiers ont fermé la chambre que je partageais avec Emmanuel.

Tout le monde courait dans le couloir. Basile qui est toujours à moitié nu , et ne sait que ramper, s’est mis à pousser des grognements, puis des cris étrangement stridents, alors cela à gagné tout le pavillon : « Quasimodo , le rôdeur » et les autres.

J’étais affolé par le bruit et le mouvement : j’ai cru qu’on en avait après moi, alors un infirmier m’a fait une piqûre et je me suis réveillé dans une chambre.Seul.

 

Tout à l’air calme, comme si Emmanuel n’avait jamais existé. Il n’était pas aussi fou que nous, il a su comment s ‘évader.

Ils ne pourront pas nous empêcher de parler, entre nous de ce qui vient de se passer, pas plus que de les regarder par en dessous quand on mange et qu’ils nous surveillent. Ils savent bien à quoi on pense !

 

On a droit à des visites, disait Emmanuel. Peut-être, mais nous n’en avons jamais.

Il y avait dans notre pavillon un grand garçon, jeune, intense et silencieux. Peut-être était-il plus méritant que nous, car souvent venait lui rendre visite une jeune femme avec de long cheveux.

On passait toujours dans le couloir quand elle arrivait. Ce qui était bien, c’est qu’elle nous regardait dans les yeux, sans peur, sans dégout, sans dédain « même moi, je ne me vois pas comme ça » Et ses vêtements de ville, du dehors, me faisaient prendre conscience de mon pyjama, de mes chaussons. Visiblement elle s’en fichait , c’est autre chose qu’elle remarquait et moi, pour quelques instants, je découvrais mon état d’homme, ou plutôt, d’humain, et j’y repensais les jours suivants. Mais j’avais besoin de croiser sa route à nouveau pour me souvenir de ce qu’elle discernait, de ce que j’avais été ou de ce que je serai…

 

Tout ça c’est pas clair, ils nous tuent avec leurs piqûres. Je ne dis plus «  je ne suis pas fou », ça fait ricaner, en silence, tout le monde. Mais moi je le sais et personne ne peut m’empêcher de l’écrire.

Ecrire…C’est en rencontrant deux ou trois fois par semaine cette visiteuse, que m’est venue l’envie d’écrire.

Dans ma chambre maintenant j’ai une petite table pour moi seul avec une chaise devant la fenêtre.

 

Il pleut, le cèdre pousse et moi je disparais.

Il pleut, la pelouse est bien verte et l’histoire m’est venue comme ça…

L’histoire d’un loup qui se rendait à un bal masqué et qui croisait une femme en caban noir. Ils marchaient tous deux dans un champ de pailles dorées qui illuminaient la nuit. La femme contemplait le loup, sans peur et son regard ressemblait à celui de la visiteuse.

 Je l’appellerai : Isora. J ‘ai vu il y a longtemps, un film avec une héroïne qui portait ce nom, je n’ai jamais vu la fin, car j’ai senti que le cinéma allait brûler et je suis sorti très vite.

 

C’est l’heure de déjeuner, j’hésite…C’est pas bon, mais si je ne vais pas manger, j’ai peur après d’avoir faim plus tard. Mais ça m’ennuie de quitter la pelouse mouillée et de laisser ainsi la femme et le loup s’entre-regarder jusqu’à ce que je revienne. Je ne prendrai pas de dessert ou je l’emporterai … Ils m’attendront moins longtemps.

 

Le loup invite la femme à le suivre. Il connaît les odeurs de liberté et chaque reflet des heures passant sur la forêt.Comme moi les nuances de la pelouse à travers les saisons.

 

Qu’est ce que je fais ici, avec tous ces fous qui arpentent le couloir comme si tous les jours étaient des dimanches sans visite, sans espoir de rencontrer une personne à qui parler et qui, comme par miracle, vous croirait vraiment, sans aucune arrière pensée…

Mon histoire je la signerai d’un faux nom. Il ne faut pas que l’on puisse dire, c’est l’œuvre d’un malade, mais simplement c’est l’histoire d’un homme qui connaît la vie, la souffrance…

Je ferai envoyer mon manuscrit à un éditeur par une personne de l’extérieur, mais je ne connais personne. Je n’ai d’ailleurs peut-être jamais connu quelqu’un. Je ne me souviens plus.

 

Le loup emmène la femme au bal masqué. Sur le chemin il lui parle de ses courses sauvages, de ses nuits sans attente de l’aube. Et elle lui raconte la lumière sur les cristaux de l’escalier des rêves, les ponts de givre où les femmes se maquillent avant de revêtir les miroirs lunaires qui attirent ceux qu’elles aiment.

Puis leurs voix se mêlent : racontant les fourrures d’été d’où naissent les louveteaux, l’enfant qui dort dans sa beauté.

 Ils parlent tant qu’ils arrivent vite au château du bal masqué…

 

Les infirmiers sont bien intrigués. Je sais, ils pensent que j’écris n’importe quoi, mais ils ne m’empêcheront pas d’aller au bal.

Au bas des marches, ils s’aperçoivent, sous les immenses candélabres de feu, qu’ils n’ont ni déguisement, ni masque.

Ils décident alors d’échanger leurs regards.

Le bal est commencé : la musique et le bruit soyeux de la danse ruissellent des fenêtres de Juin.

Tout est vision, dit la femme en souriant au loup qui n’est pas très disposé à entrer : trop de monde, trop de bruit, trop de mort.

Mais la femme l’encourage d’un mouvement tendre de la main, et il la suit. 

Tout est lumière comme Isora le lui avait dit.  Il voit : sa compagne est belle comme une fourrure jamais touchée où pâliraient des perles noires.

 Ils sont deux et le restent à travers la foule costumée. Les dents rêvent de fruits rouges.

 J’ai oublié mon dessert ! Quelqu’un a dû me le prendre.

 

Aujourd’hui, la pluie continue et tout le monde est nerveux comme un feu qui couve. Les cris et les bagarres commencent, vite arrêtés par les infirmiers.

On ne peut jamais se mettre en colère comme les gens de l’extérieur ont le droit de le faire, car pour nous, très vite c’est la piqûre, la chambre d’isolement…

…Une cellule ! Volets fermés, cassés, jamais réparés, que méritons nous ? Un lit les pieds pris dans le béton, un seau hygiénique et la commande de la lumière laissée aux bons soins des infirmiers, rien d’autre, de toute façon, pas de place pour autre chose.

Le pire, pour moi c’est que je ne vois plus la pelouse !

 

Ils admirent les jeux de miroirs que reflètent les lustres à l’infini des danses et de la nuit.

 Ils mangent et boivent mais jamais ne se perdent. Ce sont les seuls non masqués et lorsque l’aube se lève ils sont les seuls réellement humains dans ce château fantôme, au cœur de la forêt.

 

J’aurais aimé qu’ils échangent des promesses, celles qui font miroiter le futur qui dorent les trottoirs mutilés d’une ombre de miséricorde.

 

A la lumière du soleil levant, les convives les aperçoivent et loin de les amadouer, la beauté sauvage de la femme et la douceur singulière du loup les inquiètent et par peur de cette différence les invités masqués les repoussent sur le parquet millénaire, loin des premiers rayons lumineux, enfermant la beauté et la liberté dans la dernière chambre obscure du château, témoin silencieux de ce crime…

  

Soudain, la femme et le loup sont là, debouts au pied de mon lit ; dans la cellule où les infirmiers m’ont remis lorsque j’ai hurlé pour que le loup se sauve et emmène Isora.

Ils me regardent avec amour et désespoir, la femme aux yeux de loup et le loup au regard de femme. Je n’ai qu’une peur : que durant mon sommeil ils décident de regagner la pelouse, car le soleil dehors, je le sens réchauffe à nouveau les vivants et, emprisonné dans ma cellule aveugle, je les perdrai pour toujours.

Alors je ne dors plus…

 

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