[Nouvelle] Ordure et Confiture

Un petit one shoot sur le thème de la confiture. (Merci Jetez l’Encre!) Après sept jours d’écriture, le voici tel que proposé pour ce défi.

Bonne lecture!

***

La nuit écrasait la vieille ville de son voile de ténèbres, encouragée par un brouillard permanent plus épais et gluant qu’une marée de goudron. Des rues étroites, sinueuses, bordées de façades rapiécées avec les résidus d’une société consumériste, capitaliste et destructrice. Ici, pas d’électricité, d’eau courante, ni de chauffage. Rien que des êtres humains laissés à l’abandon, des oubliés, des rebuts, des parias dont le nombre enflait d’année en année. Pour cause, en plus des naissances incontrôlées dont le nombre compensait vaille que vaille les décès prématurés, la Haute Ville déversait de manière régulière ses habitants jugés criminels, comme s’il s’agissait de simples ordures ménagères.

Du haut de ses huit ans, Mylann appartenait à la caste des « kaokiddos », ces enfants n’ayant connu que le chaos, délaissés par des parents incapables de les nourrir avec décence et encore moins de les élever dans ce monde sans avenir. Comment s’attacher à un petit être ultra-dépendant quand son espérance de vie ne dépasse pas celle d’un rongeur destiné à finir dans un ratburguer ? Cette réalité, la fillette la connaissait par cœur, au même titre que ses congénères. Elle n’éprouvait d’ailleurs aucune rancœur à l’égard de cette mère inconnue, pas plus qu’envers son géniteur.

Jetée au milieu d’un tas de déchets quelques heures après sa naissance, elle avait subi le froid, l’humidité et la faim avec un calme digne de Little Bouddha. Mylann ne pleurait pas, jamais. Sa survie, elle la devait à la chance et au flair de Redda, un immense chien au pelage plus noir que le charbon. Parti en quête de nourriture, le molosse n’avait pourtant pas hésité une seconde en découvrant le nouveau-né encore accroché à son cordon bleu. Armé de toute sa délicatesse, il avait pris l’enfant dans sa gueule baveuse puis rebroussé chemin jusqu’à son refuge, une bâtisse décrépie, si haute de plafond qu’aucun feu n’aurait pu la réchauffer, une « maison bruxelloise » typique qu’il partageait avec son maître, un homme d’une trentaine d’années plus roux qu’une carotte.

Lobster, ainsi s’appelait-il, ne possédait aucun instinct paternel, que du contraire. En découvrant le petit paquet de chair, il avait même hésité à s’en servir comme déjeuner, si affamé qu’il fût. Cependant, et grâce aux grognements protecteurs de Redda, il avait fini par se résoudre à la garder, pensant à l’aide qu’elle pourrait lui apporter à l’avenir, s’il parvenait à la maintenir en vie.

Malgré des apports nutritionnels aussi restreints qu’aléatoires, Mylann faisait preuve d’une vivacité incroyable. Du haut de son mètre dix, elle évoluait dans la vieille ville avec aisance, se faufilant partout où sa curiosité la menait, peu importaient les rouspétances de son mentor.

« À force de mettre ton nez partout, tu finiras dans un burger ! » grondait ce dernier à longueur de journée, le visage froissé sous sa toison orangée.

Autant parler à un mur ! En plus de ne verser aucune larme, la fillette n’avait jamais émis un son, pas même un cri d’horreur lorsque, au court de l’une de ses pérégrinations, elle avait découvert les corps mutilés d’un groupe de kaokiddos. Une dizaine d’enfants, âgés de quatre à dix ans, écorchés, démembrés, éviscérés ; barbarie sans nom. Au lieu de céder à une panique normale, Mylann avait agi comme elle le faisait chaque fois, fouillant le sous-sol et prenant soin de récupérer tout ce qui pourrait être utile à sa survie, celle de Lobster et celle de Redda. Nourriture, vêtements, armes de fortunes, tout atterrissait dans sa besace en peau de rats, parfois même quelques objets inutiles tels que des livres au langage incompréhensible, des disques métallisés gravés de mille secrets et de vieux jouets oubliés. Ainsi, le petit cagibi sous l’escalier qui lui servait de tanière se transformait peu à peu en véritable caverne d’Alibaba, pour son plus grand plaisir.

Chaque soir, la petite fille observait ses trésors, imaginant de folles histoires du temps d’avant, jusqu’à ce que la fatigue l’emporte. Elle s’effondrait alors sur sa paillasse, sa poupée manchote serrée contre sa poitrine, le nez dans ses cheveux synthétiques au parfum subtil de plastique. Quant à Lobster, il passait ses nuits entières dans son atelier, ancienne chambre parentale, trifouillant à la lueur d’une bougie reconstituée des appareils en tout genre dans l’unique but de comprendre leur fonctionnement. Sans électricité, impossible de vérifier ses théories, lesquelles finissaient gribouillées sur un morceau de papier peint bouffé par la moisissure, insufflant à la pièce en quadrilatère une atmosphère de douce folie. L’homme n’avait pourtant rien d’un fou, bien au contraire. Il possédait un esprit vif, curieux et un sens de la débrouillardise hors normes, justifiant sa si longue survie malgré un corps qu’il qualifiait de « traître » tant il manquait de ressources. Il faut l’admettre, Redda participait grandement à cet état de fait. Un molosse de cette taille, avec des mâchoires plus puissantes qu’un piège à ours, octroyait de sérieux avantages. Plus qu’un chien de garde ou un simple animal de compagnie, il faisait partie à part entière de cette cellule familiale, représentant même aux yeux de Mylann une forme de figure paternelle, là où Lobster se comportait plutôt comme un grand-frère bougon un peu surprotecteur.

Ce soir-là, comme tous les soirs, Redda parcourut la maison de long en large pour s’assurer de la sécurité de leur abri. Consciencieux, il marqua un arrêt devant chacune des fenêtres, reniflant les barricades sans repérer la moindre odeur suspecte. Satisfait, il clôtura sa tournée d’inspection par l’unique porte close du premier étage, l’atelier. À sa surprise, aucun bruit ne lui parvint, pas même les cliquetis de quelques outils. La queue raidie par l’inquiétude, le molosse se dressa sur ses pattes arrière tandis que celles de devant s’activaient à enfoncer la clinche, une opération simple effectuée en quelques secondes. D’un coup de museau, il fit ensuite pivoter le battant sur ses gonds, libérant un grincement à faire froid dans le dos. À pas de loup, le grand chien pénétra dans la pièce, ses prunelles jaunes dérivant à travers le décor tout juste souligné par la flamme vacillante de la bougie abandonnée sur le coin de la table à tréteaux. Des petites bourrasques de vent s’infiltraient à travers les jours des barricades, arrachant à cette minuscule portion de feu de légers pas de danse. À droite, à gauche ; il venait lécher la cire, osant même effleurer la toison rousse de son dompteur endormi sans que ce dernier s’en trouve incommodé. Du moins, pas encore. S’il l’avait pu, Redda se serait certainement félicité de son arrivée providentielle ! Ni une ni deux, il traversa la pièce et flanqua un grand coup de patte dans la tête de Lobster, lequel atterrit sur le linoléum boursouflé, les paupières papillonnant devant ses yeux écarquillés.

« Je peux savoir ce qu’il te prend, abruti de cabot ! » aboya-t-il, une fois la stupeur passée.

Et alors qu’il commençait à se relever, son fidèle compagnon tourna les talons, prenant un malin plaisir à fouetter son visage rubicond de sa puissante queue touffue. Une gifle aussi violente qu’humiliante, forçant le rouquin à rejoindre le sol pour la seconde fois.

« T’as de la chance que… »

La fin de sa remarque s’évanouit dans le silence, volée par le grognement ferme du molosse. Voilà que son propre chien lui manquait de respect, à présent… La mine renfrognée, il décida cependant de ravaler sa verve, craignant, à juste titre, de se prendre une rouste digne du plus strict des paternels. Il reprit donc sa place sur sa chaise, repoussa la soucoupe et son cylindre de cire puis repris le démontage consciencieux du petit boîtier rectangulaire dépourvu de bouton, espérant trouver en son sein une quelconque information quant à son utilisation. De son côté, Redda avait déjà rejoint le palier et entamait sa paisible descente des escaliers. Atteignant le hall au carrelage fissuré, il sembla hésiter un instant entre rejoindre son panier face à la porte d’entrée ou parcourir une dernière fois les rez-de-chaussée par simple mesure de prudence. Comme pour illustrer sa pensée, son museau se mit à frétiller, filtrant l’air ambiant, jusqu’à avoir la certitude que rien ne viendrait troubler la quiétude de sa petite famille. Enfin, rassuré, il franchit le dernier mètre le séparant de sa couche, tournicota sur lui-même pendant de longues secondes pour ensuite s’installer, la gueule entrouverte et les paupières mi-closes. Le repos du guerrier.

*

* *

Le calme régnait sur l’étroite bâtisse, contrastant avec l’agitation de la vieille ville. De nuit comme de jour, nul besoin de tendre l’oreille pour percevoir les cris, les coups de feu et parfois même quelques ronronnements de moteurs. Une ambiance sonore oppressante qui échappait pourtant à Mylann. D’aussi loin qu’elle se souvenait, elle n’avait jamais rien entendu d’autre que des bourdonnements assourdis, incapables de percer la carapace de son crâne. Un détail sans importance. La petite fille avait appris à vivre avec, à compenser son handicap en développant ses autres sens. Ainsi, de simples vibrations lui apportaient un nombre impressionnant d’informations, et cette nuit-là ne fit pas exception.

Tirée de son sommeil par d’étranges tremblements, elle se redressa d’un bloc sur sa paillasse, les sens en alerte et le cœur en pagaille. Non, elle ne rêvait pas. Un convoi traversait la vieille ville, ébranlait ses routes pavées, écrasant sans une once de scrupule tous ceux qui se dressaient sur son chemin. D’immenses camions chargés de matériel destiné à la Haute Ville, escortés par les agents de l’Ordre bien protégés au creux de leur Méchas. Ce genre d’événement ne se déroulait que très rarement, toutes les quatre à six lunes. Une occasion de grappiller des ressources de première nécessité pour les divers groupuscules vivant dans la Vieille Ville. En s’organisant un tant soit peu, ces derniers auraient aisément pu prendre l’avantage, entre leurs armes artisanales à l’efficacité redoutables et leur ténacité hors norme. Mais, pour cela, il aurait fallu qu’ils discutent, qu’ils s’entendent, qu’ils enterrent la hache de guerre et piétinent leur unique credo : « chacun pour soi et dieu pour tous ! », si tant est qu’ils crussent en une forme de divinité.

Qui disait « convoi » disait « affrontements », et un infime espoir, pour les plus malins, de récupérer quelques trésors. Cependant, Lobster et Redda préféraient rester cloîtrés entre leurs quatre murs plutôt que de sauter sur l’occasion, au risque de finir en chair à canon. Un choix aussi sage que judicieux. Mylann le savait, elle connaissait les risques, mais, plus les années passaient, plus la curiosité prenait le pas sur sa prudence. En lisant sur les lèvres de son mentor, elle avait appris que ces convois recélaient des richesses inestimables, tels que des vêtements en coton, des boîtes de conserve et même des pots de confiture. Ce dernier objet la titillait plus que les autres, par son aura de mystère.

« Confiture. »

Le simple fait de prononcer ce mot répandait des milliers d’étincelles dans les yeux verts de l’homme qui l’avait élevée. Un signe qui ne trompait pas : la confiture possédait des propriétés proches de la magie pour susciter une pareille réaction chez le rouquin d’ordinaire si bougon. Elle devait en trouver, elle voulait en trouver, un peu pour voir à quoi ça ressemblait, surtout pour voir sourire Lobster. Bien qu’elle ne saisissait pas la portée de ses sentiments, elle aimait cet homme comme un grand frère. La simple idée de lui faire plaisir arracha un sourire troué à la petite demoiselle. Ni une ni deux, elle ramassa sa chevelure crépue en un gros tas noueux sur le sommet de son crâne, couvrit le tout par un bonnet puis attrapa sa besace par la bandoulière, la passant autour de son corps trop maigre enfoui sous une tunique trop grande. Un instant, elle avisa la pointe noircie de ses orteils avant de renoncer à enfiler ses bottines. Bruyantes, puantes et parfaitement inconfortables. Si son mentor devait dormir à poings fermés, la face écrasée contre le revêtement en mélamine tout griffé de sa table de travail, Redda aurait tôt fait de repérer les claquements de ses talons sur le carrelage fissuré. Mylann refusait de prendre ce risque, préférant écorcher davantage la peau calleuse de ses petons rikiki. A pas de souris, elle traversa son cagibi, collant ses mains et son visage contre le battant désaxé. En quelques secondes, elle fit le tri des vibrations, distinguant celles du convoi des ronflements sourds du molosse assoupi. Que demander de plus !

Avec délicatesse, elle repoussa le pan de bois couvert d’écailles de peintures, juste assez pour pouvoir se faufiler dans l’ouverture, pas dérangée pour un sou par l’obscurité ambiante. Elle avait l’habitude, de ça comme de tout le reste. La lumière appartenait à la catégorie des denrées rares pour les habitants de la Vieille Ville. Même en pleine journée, les rayons du soleil peinaient à franchir l’épaisse strate de nuages gris, sans parler du fog nauséabond qui noyait les rues gluantes d’immondices.

Comme elle l’avait perçu, le molosse occupait son panier, plongé dans un demi-sommeil à en croire ses oreilles dressées. Par précaution, Mylann serra les bras autour de son sac, le plaquant contre son torse pour limiter ses mouvements, avant de se remettre en marche avec souplesse et légèreté. Elle traversa le couloir, dévala les trois marches et franchit la porte de sortie en n’émettant que quelques faibles bruissements inaudibles pour elle. Sitôt le trottoir atteint, elle changea d’attitude, oubliant sa discrétion au profit de sa vitesse de déplacement.

Droite, gauche, droite … Éviter à tout prix les trajectoires rectilignes, frôler les murs de briques humides, enjamber les flaques de bouillasse, véritable nid à bactéries, maintenir la cadence pour échapper aux morsures de rats et prendre de la hauteur, dès que possible. Aussitôt pensé aussitôt fait. Arrivée au niveau de la rue des bouchers, la fillette escalada un tas d’ordures, saisit une rambarde brinquebalante et se hissa sur un balcon miraculeusement intact, ou presque. De là, il ne lui resta plus qu’à profiter des creux dans la façade pour atteindre le toit en tuiles rouges, une double pente douce assez stable pour accueillir son faible poids. Enfin, installée à califourchon, elle laissa ses prunelles sombres dériver à travers le décor urbain, scrutant les ténèbres à la recherche d’un signe, un éclat de lumière, un coup de feu, quelque chose qui lui indiquerait la position du convoi. Elle la trouverait, sa confiture, foi de kaokiddo !

*

* *

Les détonations, les explosions, les cris ; Redda vivait avec depuis près de quinze ans. S’il les entendait à la perfection, il n’y prêtait plus de réelle attention, les traitant comme un simple bruit de fond. Ce fut autre chose qui l’arracha à son sommeil, cette nuit-là : une odeur, ou plutôt son absence. Mylann. Le corps raidi, le molosse ouvrit les yeux tandis que son museau filtrait l’air ambiant avec frénésie. Il ne rêvait pas, la fillette avait quitté la maison. Sa faute à lui. Il avait cédé aux bras de Morphée avec plus de profondeur que prévu et le chaos qu’il percevait en provenance de l’extérieur ne fit que rajouter une pierre à l’édifice de sa culpabilité. Peu importait le mutisme de SA fille, il la connaissait par cœur, assez pour comprendre que la curiosité avait fini par prendre le dessus sur sa prudence d’enfant. À chaque passage d’un convoi, elle bondissait hors de son cagibi, gravissait les trois volées d’escaliers et collait son petit nez en trompette contre les barricades du grenier, espérant apercevoir les camions et immenses Méchas à travers les interstices. Nul doute possible, elle avait profité de la distraction de son père canidé pour se faufiler à l’extérieur dans l’espoir fou de récupérer de nouveaux trésors. Un acte prévisible, bien plus que son déclencheur. Les transporteurs ne fournissaient pas de calendrier, comptant sur l’irrégularité de leurs passages pour limiter l’impact des attaques sur leur chargement.

À peine le molosse eût-il compris la situation qu’il bondit sur ses pattes et fila en direction du premier étage, engloutissant les marches à une vitesse phénoménale. Arrivé sur le palier, il bifurqua sur la droite, agressa la poignée métallique d’un grand coup de patte puis s’engouffra dans l’atelier en aboyant à pleine voix, sans aucun égard pour Lobster. De fait, ce dernier ronflait à faire trembler les murs, un filet de bave s’évadant de ses lèvres mollassonnes et engluant sa joue. Arraché avec brutalité à sa rêverie, il se redressa d’un seul coup, un circuit imprimé collé à son visage plus livide qu’une merde de laitier. Dans la foulée, il laissa échapper un grognement à la limite du compréhensible : « J’ormais pas ! »

Alors que sa main droite glissait dans sa tignasse en pagaille, il sentit une vive douleur dans l’autre bras, emportant son regard vers le bas. « Qu’est-ce qui lui prend à ce foutu clébard ? » pensa-t-il en découvrant Redda agrippé à lui par les mâchoires. Incapable d’exprimer ses craintes d’une autre manière, le canidé tirait de toute ses forces, d’étranges jappements en guise d’arguments. Zombifié par le sommeil, le cerveau du rouquin pédalait dans la semoule tandis que ses muscles se raidissaient pour tenter de lutter contre les tractions du molosse. Un effort vain, étant donné la fragilité de son corps de traître. Avant qu’il n’ait le temps de saisir l’urgence de la situation, il se retrouva sur le palier, emmené à toute vitesse vers les escaliers. Une seule option s’offrait à lui, à moins de vouloir dévaler la pente raide à coups de patte au cul : suivre le mouvement. Il opta donc pour celle-ci, se retrouvant rapidement face au petit cagibi.

« MYLANN ! » s’écria-t-il en découvrant la pièce vide, une grosse dose d’adrénaline propulsée dans ses veines par ce constat.

Il s’apprêtait à enchaîner les questions inutiles, les membres supérieurs secoués de spasmes nerveux, mais Redda ne l’écoutait déjà plus. Lui, il voulait retrouver sa fille, vite, avant que les agents de l’Ordre ne la trouvent, ou pire… Dans cette optique, il traversa le hall exigu comme un boulet de canon, fonçant tête baissée contre le battant de la porte d’entrée, encore et encore, jusqu’à ce que, enfin, Lobster daigne le rejoindre. Loin de se calmer, le molosse tournait sur lui-même, grognait dans le vide, tirait sur le pantalon de son maître, sans se soucier de la gêne provoquée. De son côté, ledit maître tentait tant bien que mal de s’équiper, secoué dans tous les sens tel un vulgaire épouvantail mal rembourré. Au bout de plusieurs interminables secondes, il avait tout juste réussi à enfiler une manche de sa vieille gabardine et ôter son fusil de son crochet, insuffisant aux yeux de son chien qui se mit à gratter la porte sur fond de grondements sourds.

« OH ! Red ! Calme ta vie ! Si on crève tous les deux, ça t’avancera à quoi ?! » beugla le rouquin, pas mécontent de récupérer une certaine liberté de mouvement pour terminer de s’habiller. « Je te l’ai dit, ce sont des putains de bombes à retardement, les kids ! Tous, sans exception ! Un foutu bordel de convoi?! Non, mais je rêve ! Et sans arme, bien sûr ! Si je l’attrape… »

Trop is te veel !*

Alors que les doigts cagneux de l’homme se refermaient autour de son fusil, les mâchoires du canidé firent de même autour de sa jambe, déclenchant un hurlement à moitié dévoré par un coup de feu.

« Putain ! Mais t’es complètement con ! » hurla Lobster, le cul sur le carrelage et les mains serrées autour de son mollet ensanglanté. « Bouffe-moi, j’te dirai rien ! Merde ! »

Il n’en croyait pas ses yeux ! Jamais, en quinze ans, Redda n’avait montré de tels signes d’agressivité. Non content de sa morsure, ce dernier releva les babines sur ses immenses crocs baveux en s’aplatissant vers le sol, un grognement sauvage roulant dans sa gorge. Un message des plus clairs.

« C’est bon, t’énerve pas, j’vais te l’ouvrir, cette foutue porte ! » pesta le rouquin, au mépris de la menace.

Un risque calculé, à dire vrai. Avec sa petite poignée ronde, cette porte représentait un barrage quasi infranchissable pour le molosse, à moins de la défoncer, un acte stupide qui équivaudrait à ouvrir sa tanière au tout venant. Lobster le savait. Il prit donc le temps nécessaire à sa littérale remise sur pieds, laissant de magnifiques empreintes de mains sur le papier peint. Une fois la position verticale retrouvée, ainsi qu’un équilibre à peu près stable, il décida de poursuivre sur le chemin de la prudence et, collé au mur, étendit le bras jusqu’à pouvoir saisir la clinche entre ses doigts. À distance, donc, il tira le battant vers l’intérieur puis rétracta son membre, de justesse. Sitôt la porte écartée de son chambranle, Redda bondit comme un diable hors de sa boîte. D’un coup de patte, il termina le travail, ouvrant enfin la voie vers la sortie. Il ne lui restait plus qu’à mettre son odorat légendaire à profit.

* Expression bruxelloise signifiant « trop, c’est trop », mélange de français et de flamand/néerlandais.

*

* *

Le convoi venait d’atteindre la Grand-Place, ancienne gloire de la capitale belge, offrant aux Méchas assez d’espace pour repousser leurs assaillants, lesquels semblaient éprouver autant de plaisir à s’entre-massacrer qu’à piller les camions. De son poste d’observation, la fillette distinguait d’immenses silhouettes émergeant du fog, des éclats sporadiques de lumières bleues ainsi que des lambeaux de corps traversant la place pour venir s’écraser contre les vieilles façades avant d’atterrir sur le sol pavé, alimentant la couche poisseuse qui le recouvrait. Dans son for intérieur, Mylann ne pouvait que bénir le ciel de n’avoir à supporter autre chose que des bruits assourdis tant la scène revêtait, même de si loin, des airs de carnage infernal. Ignorant l’odeur souffreteuse qui la prenait à la gorge, elle abandonna son promontoire, glissa le long de la gouttière et rejoignit le plancher des vaches, un léger sourire flottant au coin des lèvres. Elle l’avait, sa direction, et ce simple fait suffisait à gonfler son cœur d’un bonheur sans nom.

Hors de question, pourtant, de céder à l’excitation au mépris de la prudence. Sur la pointe de ses orteils calleux, elle se remit en marche, frôlant les murs, longeant les ombres, allongeant le pas autant que ses cannes de serin le lui permettaient, les yeux rivés au trottoir pour éviter les mauvaises surprises, telles que la morsure d’un gros rat ou les projections de liquide noirâtre surgies d’un pavé descellé par le passage du temps. À la première occasion, elle bifurqua sur la gauche, déboulant dans la petite rue des Bouchers, laquelle menait tout droit à son objectif final. Les veines gorgées d’adrénaline, elle ressentait à peine le froid ambiant, tout comme l’humidité s’infiltrant peu à peu dans les fibres synthétiques de sa vieille tunique, un bleu de travail retroussé aux extrémités et orné d’une ceinture de fortune. Perchée sur la carcasse d’une Twingo rouge, en position de squat, elle resta un moment en admiration face à la chorégraphie raide des Méchas, immenses monstres métalliques usés par les batailles répétées. De leurs grincements, elle ne captait que des vibrations profondes, nouvelles, inconnues. Que dire des faisceaux bleus de leurs armes ? De la puissante déflagration se diffusant dans l’air à chacun de leur pas ? Sans parler de la myriade de petits points orangés venant s’écraser par vague contre leurs poitrines d’acier.

Une image frappa l’esprit de la fillette, suivie par un torrent de questions : Redda commençait toujours par la tête, ou la gorge, suivant la taille de sa victime. Pourquoi les Débilos, comme les appelaient Lobster, visaient-ils la toujours la poitrine des Méchas ? Au moins les membres, pour limiter leurs mouvements. D’ailleurs, en parlant de mouvements, qui contrôlait ces robots géants ?

La mine renfrognée, Mylann répondit à sa propre pensée d’une vive secousse de tête. À quoi bon se torturer l’esprit ? Elle ne possédait qu’un moyen d’assouvir sa curiosité : voir les choses de ses propres yeux, à défaut de posséder un système auditif en état de marche. Comme pour répondre à son besoin d’action, les coups de feu se raréfièrent, le nombre d’assaillants réduit à une peau de chagrin par les agents de l’Ordre. Le convoi ne tarderait pas à se remettre en mouvement, emportant avec lui ses trésors. Si la fillette voulait sa part, elle devait agir vite et bien. Ni une ni deux, son petit corps glissa le long de l’épave avec l’agilité d’un gecko, ignorant les battements anarchiques de son cœur faute de pouvoir les contrôler. Un subtil mélange de trouille et d’excitation électrisait ses membres, illustré par de légers frémissements musculaires. Malgré cet effet indésirable, Mylann resta focalisée sur son objectif : le camion de queue dont la bâche vert foncé, privée d’une partie de ses attaches, claquait au moindre coup de vent. Pliée en deux pour se maintenir le plus longtemps possible sous les radars, elle s’élança sur le champ de bataille, optant pour une trajectoire sinusoïdale, plus longue, mais plus sûre qu’une ligne droite. Non sans frayeurs, dont un buste venu s’écraser juste devant elle, la petite atteignit la remorque obscure, débordante de caisses et de boîtes en tous genres, certaines endommagées par des balles perdues.

Encore une fois, il était hors de question pour Mylann de traîner sur place. Sa courte vie lui avait appris une chose : plus tu bouges, plus tu as de chances de voir la prochaine lune. Sitôt pensé, sitôt mis en pratique. Privées d’éclairage, ses prunelles sombres perdaient toute leur utilité. Ses petites mains, en revanche, couraient partout, glissaient sur une caisse puis sur une autre, jusqu’à trouver un couvercle défectueux et donc digne de son intérêt. Rassemblant ses maigres forces, elle glissa ses longs doigts sous la planche de bois et se mit à lui administrer de petites secousses, de quoi extraire en douceur les multiples clous censés sceller le tout. Au bout de quelques minutes d’effort minutieux, le couvercle céda d’un coup sec, entraînant la fillette vers l’arrière, une réaction prévue par cette dernière. Un pied suffit à rétablir son équilibre tandis que ses petits bras amortissaient au mieux le retour de l’objet sur son socle. Ne percevant que de vagues vrombissements du dehors, elle ne put que prier pour que les bruits du combat suffisent à couvrir ceux de son larcin. D’autant plus qu’à moins d’un miracle, elle devrait réitérer l’exploit à plusieurs reprises avant de trouver l’objet de sa quête, la mystérieuse Confiture.

*

* *

La robustesse ne suffisait pas pour survivre dans la vieille ville, tant il existait de façons de mourir. Il y avait les basiques : la faim, la soif, le froid et la maladie. Venaient se rajouter à ça un véritable package de sentences : les guerres de gangs et leurs victimes collatérales, le cannibalisme, les détraqués, psychopathes, violeurs et autres criminels rejetés par l’Ordre, la pollution stagnante et toutes les créatures affamées qui grouillaient dans les ruelles sombres. Les rats, s’ils proliféraient à une vitesse folle en propageant quelques maladies plus ou moins contagieuses, restaient des ennemis de faible envergure, en plus d’alimenter la majeure partie de la population urbaine. Les chiens, c’était une autre paire de manches. Ayant abandonné leur nature de gentil compagnon depuis longtemps, ils évoluaient désormais en meute, ne s’approchant des humains qu’en deux circonstances: le besoin de manger et la défense de leur territoire. Au même titre que leur mentalité, leur apparence avait muté, se rapprochant peu à peu de la légendaire bête du Gévaudan. Un canidé, pourtant, surpassait tous les autres, en puissance comme en taille : Redda. Un étranger qui croiserait sa route dans cette gluante obscurité le confondrait sans peine avec un ursidé. Que dire alors des roulements sourds émanant de sa gorge et de ses inspirations à la profondeur infernale ? Et si cela ne suffisait pas à faire fuir le tout-venant, la lueur irréelle de ses prunelles jaunes terminerait le travail en une fraction de seconde. Une aura écrasante, très utile en pareille situation.

Alors qu’il remontait la piste olfactive, la truffe en l’air, il enchaînait les foulées, la vermine détallant devant ses pattes de peur de finir écrasée. De fait, l’attention de Redda se focalisait sur son objectif : retrouver Mylann. Le reste du monde ne représentait plus qu’un lot d’informations à traiter au plus vite et Lobster, un boulet qu’il tirait derrière lui. Comme si traîner la jambe ne suffisait pas, celui-ci grommelait entre ses dents des phrases incompréhensibles, ponctuées de jurons, eux-mêmes entrecoupés de soupirs, encore hachés par quelques gémissements. Cerise sur le gâteau, il prenait appui sur son fusil pour soulager son mollet droit, rajoutant de petits « pocs » réguliers à ses lamentations. Peu importait la douleur, il devait avancer, suivre le rythme imposé par son maudit clébard, sous peine de finir seul, perdu au milieu de cette purée de pois, en proie aux bêtes sauvages et aux grands malades. Hors de question. Trente-deux ans, il avait tenu durant trente-deux ans, un âge record. Hormis son affection pour Mylann, il refusait de prendre le risque de crever comme une merde, pas de fermer sa gueule.

Pourtant, et malgré toute sa hargne, sa verve finit par s’envoler en même temps que ses derniers lambeaux de courage. Pour cause, à peine avait-il mis un pied dans la petite rue des Boucher qu’une main inconnue, amputée de son bras, fendit les airs pour venir s’écraser sur son visage déformé dans l’instant par l’horreur. Alors que son regard suivait la chute inéluctable de son agresseur vers les pavés inondés de bouillasse, son estomac jouait au yoyo avec son dernier repas tandis que ses jambes battaient en retraite de leur propre chef. Inutile de compter sur l’aide de Redda, lequel poursuivait sa route avec deux fois plus de hâte. Dans un dernier élan, il bondit sur le toit de la Twingo rouge avant de s’immobiliser, ses prunelles jaunes scrutant le champ de bataille à la recherche de SA fille. Elle se trouvait là, quelque part, il pouvait la sentir sans pour autant parvenir à remonter sa piste tant les parfums se mélangeaient à cet endroit. Le sang, la chaire, le feu, la pourriture, les excréments … De quoi donner le tournis au plus fin des limiers. Inutile de compter sur son ouïe, de loin aussi sollicitée que son odorat. Par chance, il lui restait son regard, perçant et affûté, couplé à sa patience de prédateur avisé.

« Là ! beugla soudain Lobster en déboulant près du molosse, le bras tendu en direction d’un camion illuminé un instant pas un éclair bleu. Sous la bâche, regarde ! »

Une bourrasque chaude confirma l’information du rouquin, bien que Redda ne comprenne absolument pas comment son garçon maigrichon avait réussi un tel exploit. Une interrogation qu’il s’empressa de reléguer au second plan, le cœur vrillé par un cri suraigu, muet pour le reste du monde.

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Il régnait une atmosphère étrange dans la Vieille Ville, à commencer par ce brouillard gluant dont personne ne connaissait la source. Il y avait ensuite les variations brutales de températures, non pas d’un jour à l’autre, mais bien d’un quartier à son voisin, parfois même en tournant un coin de rue. Il existait, par ailleurs, des zones invivables, au sens littéral du terme. La Grand-Place possédait sa propre particularité, un microclimat chaud et humide provoqué par la chape de nuage figée depuis plusieurs décennies. Les passages répétés des convois permettaient de contenir le développement de la végétation, laquelle prenait donc un malin plaisir à investir les vieux bâtiments de la circonférence, surgissant par les toits, ondulant aux fenêtres, repoussant les limites de la pierre jusqu’à la rendre méconnaissable. Un décor magnifique, en d’autres circonstances.

Immobiles, les camions attendaient que leurs protecteurs, ces immenses Méchas, les débarrassent de la vermine, une tâche à laquelle ils s’appliquaient sans rechigner. Personne, ni des humains ni des machines, ne semblait avoir remarqué la petite voleuse dans sa remorque surchauffée par ses efforts vains. Déterminée à remplir sa quête, elle avait ouvert les caisses une à une, suant sang et eau pour atteindre son objectif tout en limitant le volume de décibels produit. Elle avait fouillé, tâté et reniflé, mais rien, que des vêtements et des boîtes de conserve.

Anéantie, tant de corps que d’esprit, elle se laissa tomber à genou dans un amas de tuniques, les larmes au bord des yeux. Autant d’efforts pour en arriver là… C’est alors qu’elle le vit, dans un éclat de lumière bleu, oscillant en douceur sur son flanc, un bocal orné d’une étiquette « La confiture de grand-maman ». Le visage de la fillette retrouva son peps sitôt qu’elle reconnût l’objet. Du moins correspondait-il aux sommaires croquis de Lobster, une illustration réclamée à grands coups de prunelles larmoyantes. Une technique très efficace, jusqu’à ce que le rouquin décèle sa capacité à pleurer sur commande.

La poitrine gonflée par une joie immense, elle bondit vers l’avant à la manière d’un félin, récupéra l’objet et le fourra sous sa combinaison, contre son cœur battant. Les combats perdaient soudain leur importance. Elle le tenait, là, entre ses bras, son trésor, cette précieuse confiture. Elle n’avait plus qu’une hâte : rebrousser chemin et ramener son cadeau à Lobster comme le ferait un chat de compagnie avec une belle petite souris à moitié dévorée.

Elle s’apprêtait à exécuter sa pensée lorsqu’un choc lourd brisa son élan, suivi d’un autre, encore, des pas, des humains, imposants, trois, non, quatre. Leurs rires percutèrent le crâne de la fillette, des vibrations sourdes et grasses. Pourtant, elle resta immobile, les sens aux aguets, cherchant à capter quelques informations supplémentaires, peut-être un courant d’air qui indiqueraient une sortie cachée. Alors qu’elle se concentrait pour tracer sa carte mentale, un fumet rance s’engouffra dans ses narines dilatées, coupant court à son analyse. Voulant protéger son trésor, elle choisit de tenter une esquive, un peu trop tardive. Avant qu’elle n’ait le temps de finir sa roulade, une main gantée se referma sur sa ceinture, la soulevant du sol telle une vulgaire poupée de chiffon.

Toutefois, Mylann possédait un sérieux avantage sur ces jouets ancestraux : un cerveau ainsi qu’un corps de chair et de sang, ce qui faisait d’elle une proie aussi imprévisible qu’appétissante. Oubliant cette première qualité au profit de la seconde, le prédateur admirait la petite créature suspendue à son bras, une profonde satisfaction sur son visage déformé par les balafres. Aux vues de ses activités de pilleur, le reste de son corps de mastodonte devait arborer les mêmes stigmates de guerre, le propulsant au rang de mâle alpha du haut de ses vingt ans. Un coq, jusqu’à la crête. Un cliché ambulant, les dents taillées en pointes comme la plupart des « débilos », charmant surnom attribué par Lobster et qui, il fallait l’admettre, correspondait de manière parfaite à cet étrange personnage autant qu’à sa bassecour. Profitant donc de sa qualité d’être vivant, Mylann ne cessait de se débattre, indifférente à l’amusement qu’elle provoquait chez son assaillant. Sur sa tête, plus de bonnet, juste une masse crépue et informe renforçant son apparence sauvage. Sous sa tunique, le pot de confiture brinquebalait de gauche à droite en tirant le tissu vers le bas comme s’il cherchait à s’en libérer. Plus curieux que malin, « débilos numéro un » tendit la main dans le but évident d’identifier cet objet, un geste qu’il ne tarda pas à regretter. Dès que le membre passa à sa portée, la lionne miniature y planta ses doigts griffus, assurant sa prise d’un puissant coup de dents. Assailli par une vague de douleur surprise, l’homme réagit par pur instinct, envoyant valser la fillette à l’autre bout de la remorque. Dans un mouvement de réflexe absurde, ses bras se refermèrent autour de son précieux trésor au lieu de préparer l’inévitable impact avec le couvercle descellé d’une grande caisse en bois et ses jolis clous rouillés pointant vers le plafond en toile cirée.

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Seules quelques dizaines de mètres séparaient la Twingo en décomposition de la remorque du camion de queue. Une distance ridicule et, cependant, interminable à franchir pour l’immense molosse. Pris entre le feu des humains et celui des machines, chacun de ses pas se transformait en esquive, le forçant à accumuler les détours. De temps à autre, il donnait un coup de patte ou de dents pour repousser un assaillant, sans toutefois ralentir l’allure. À croire que rien ne pouvait l’arrêter, son cœur battant au rythme des cris de Mylann. Elle se trouvait là, toute proche et pourtant hors de portée. Redda les avait vus, ces quatre humains, soulever la bâche pour entrer dans le camion automatisé. Il avait perçu leurs rires et puis leurs hurlements rageurs. Aucun coup de feu cependant, dû à un manque de munition plus qu’à un quelconque égard pour la marchandise. Une véritable aubaine pour le canidé.

Après une énième esquive fructueuse, il ajusta sa position, enfonça ses griffes dans la jointure moussue des pavés puis bondit à l’intérieur de la remorque, emportant avec lui la tête pour le moins surprise de sa première victime. Ses camarades, un homme et une femme, aussi baraqué l’un que l’autre, braquèrent d’un bloc leurs fusils à pompe en direction de l’intrus avant de se figer sur place, le visage délavé par la stupeur.

« Am Stram Gram »

Profitant du flottement, Redda sauta à la gorge du premier, planta ses crocs dans sa chaire et arracha une grosse parcelle, la jugulaire avec. Alors que le malheureux frétillait sur le sol, les mains en guise de piètre barrage à son hémorragie, le molosse fit volte-face, les babines relevées et la gueule sanguinolente. D’une certaine façon, il offrait à la jeune femme une occasion de fuir, qu’elle ne manquera d’ailleurs pas de mettre à profit, abandonnant son leader à la colère du canidé.

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Recroquevillée dans le coin de la remorque, le dos scié par un montant métallique, Mylann maintenait avec peine une distance respectable entre elle et son assaillant. Blessée lors de sa chute, elle se retrouvait incapable de marcher, les membres inférieurs irradiés de douleur à la moindre tentative de mouvement. Par chance, il lui restait ses griffes et ses crocs ainsi que sa vivacité sans borne. Face à elle, « débilos numéro un » semblait apprécier ce petit jeu duquel il ne pouvait que sortir gagnant. Du moins, le pensait-il, avant d’entendre les cris de terreur de ses subalternes.

Les muscles cabrés et la lame au poing, il perdit soudain tout intérêt pour sa proie au profit de sa propre survie. Mylann, quant à elle, ne chercha même pas à comprendre la cause d’un tel renversement de situation. Elle avait bien perçu l’arrivée d’un nouveau protagoniste. Cependant, il lui était impossible de deviner s’il faisait partie de ses alliés ou de ses ennemis tant son champ de vision se trouvait limité au milieu de ce foutoir. Étant donné le nombre restreint de ses fréquentations, la seconde option paraissait la plus probable. Mieux valait donc pour la fillette de se faufiler parmi les ombres dans l’espoir de quitter ce camion saine et sauve, son précieux bocal serré contre son cœur.

Des hurlements de son agresseur, seuls quelques graves parvinrent à franchir la barrière osseuse de son crâne, la poussant à accélérer la cadence au mépris de sa douleur. Alors qu’elle arrivait en vue de la sortie, ses prunelles sombres croisèrent enfin les deux billes jaunes de son fidèle compagnon, à bout de souffle, mais en un seul morceau. Malgré le liquide poisseux maculant son pelage, Redda se retrouva rapidement prisonnier des bras chétifs de sa fille, chassant ses dernières bribes de colère. Elle allait bien, dans l’ensemble, mais leur périple ne faisait encore que commencer.

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Peu à peu, le calme reprenait ses droits sur la Grand-Place, alors que les Méchas s’activaient à chasser les derniers pillards de leurs lasers bleus. Planqué derrière la carcasse rouillée de la Twingo, Lobster ne cessait de s’agiter, tirant sur sa tignasse, shootant dans un pneu plat ou se giflant lui-même, comme si ces gestes pouvaient l’aidera à trouver du courage. Avec la fin des affrontements, le convoi ne tarderait pas à se remettre en route avec, à son bord, au moins deux passagers clandestins. Au-delà de la tristesse de perdre ses compagnons d’infortune, le rouquin redoutait le retour à sa solitude d’antan autant que la vulnérabilité qui en découlait.

Le grondement des moteurs couvrit soudain les râles des mourants, coupant ainsi court aux tergiversations de Lobster. Le cœur battant à cent à l’heure, il bondit sur ses pieds et s’élança en direction du camion de queue, ordonnant à son mollet blessé de bien se faire enculer. Jamais il n’avait couru aussi vite, motivé par l’idée insupportable de perdre sa seule famille. Il dérapait dans la bouillasse, zigzaguait entre les cadavres, pliés en deux, multipliant ses chances d’échapper aux radars des Méchas. Plus que quelques foulées, il pouvait y arriver, il devait le faire. Les bras tendus vers l’avant, il rassembla ses dernières forces pour exécuter son dernier bond.

Un éclair bleu, une vive décharge puis le néant. Le crâne béant et les yeux grands ouverts, il s’effondra sur le sol gondolé de la remorque, sous les regards mortifiés de ses compagnons. Toutes les bonnes étoiles ont leurs moments de distraction. Celle de Lobster ne faisait pas exception. Après trente-deux ans de survie acharnée, trente-deux ans de gestes calculés, une impulsion irréfléchie avait finalement eu raison de lui. Il gisait à présent dans son propre sang, avec sur la langue un parfum de regret et à l’esprit le souvenir lointain d’un pot de confiture de fraises.

FIN

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