Noël

Il était sorti de la salle d’accouchement. Il était 23 heures, le 24 décembre. Ou plus exactement, on lui avait demandé de sortir, avant qu’il ne s’évanouisse à l’idée du sang. Alors que le travail n’avançait pas et que Kate souffrait, il s’était tenu à côté d’elle, l’aspergeait maladroitement. Elle souffrait et lui en voulait. Le bébé ne venait pas. Bientôt Noël. Dans la salle d’attente, un sapin clignotait. Il ne neigeait pas. Il se demandait si la naissance de son fils serait le plus beau cadeau de sa vie.

Kate avait perdu les eaux il y a deux jours. Ils finissaient de faire les courses dans le supermarché du coin bondé et surchauffé quand elle se sentit mal. De retour à la maison, elle se précipita aux toilettes et y resta quelques minutes. Il la laissa tranquille. Inquiet de ne pas entendre de bruit, il tapa à la porte et l’entrebâilla doucement et lui demanda ce qu’elle avait.

Elle avait perdu les eaux. Ils ne savaient pas trop ce que cela signifiait. Sans doute la dernière étape avant l’accouchement. Oui, mais à huit mois, c’était juste. Le médecin avait dit et répété qu’il fallait aller au moins jusqu’au bout du huitième mois, d’autant plus qu’il y avait de fortes probabilités de grand prématuré des deux côtes.

Le temps avait passé vite. Après le troisième mois, ils avaient fait des démarches pour avoir un logement plus grand. Au début du huitième mois, ils avaient quitté leur studio au bord de la nationale 20 et avaient emménagé dans un trois pièces en banlieue sud. Ils allaient devenir des adultes, des parents, sans trop savoir comment. Peu importait.

L’enfant devait naître dans un mois, fin janvier si tout se passait bien. Ce devait être un garçon contre toute attente. Ils en avaient été surpris l’un et l’autre. Quand ils apprirent qu’elle était enceinte, il discutèrent plus ou moins calmement et tombèrent d’accord, comme si c’était une évidence, sur uniquement un prénom de fille. Elle s’appellerait Aurélia. Il aurait été fier d’avoir un garçon, mais comme elle était heureuse d’avoir une fille, il accepta ce coup du hasard.

La première échographie démonta leur certitude et les obligea à choisir un autre prénom. Il s’appellerait Ben. Ce ne serait pas une fille. Elle en fut un peu choquée et le regarda sans mots dire, peut-être pour se faire à l’idée, peut-être lui en voulant. Heureusement, ils n’avaient rien acheté. Ils n’avaient encore rien préparé aussi.

Il remplit un sac de vêtements de rechange à la va-vite. Il avait décidé de partir vers la maternité et elle acquiesça. Ils remirent leur manteaux, descendirent par l’ascenseur au garage et entrèrent dans la voiture. Ils roulèrent en direction de la maternité. La circulation était fluide. Bien que nerveux, il conduisit le plus souplement possible. Il tentait de la rassurer. Il tentait de se rassurer. Ils empruntèrent le périphérique, longèrent la cité universitaire et arrivèrent à l’hôpital.

Tout s’était bien déroulé. Il avait redouté que la voiture ne démarre pas, ou qu’un embouteillage ne les retarde, ou un quelconque imprévu. A la barrière de l’hôpital, il appuya sur le bouton du haut-parleur et d’une voix étranglée il dit : Elle a perdu les eaux. Bonjour. Ma femme a perdu les eaux.” Quelques secondes après, une voix de femme lui répondit et la barrière s’ouvrit. Il gara la voiture dans le parking presque vide.

Ils cherchèrent l’accueil, bien que ce n’était pas la première fois qu’ils entraient dans la maternité. Quand il le trouvèrent, ils expliquèrent leur situation de façon plus ou moins claire. L’infirmière de garde sourit et s’occupa des formalités. Kate se fit enregistrer. Ils patientèrent dans la salle d’accueil jusqu’à ce qu’une autre infirmière les appelle. Ils prirent l’ascenseur et l’infirmière les guida à la chambre. Ils étaient inquiets, ne sachant pas ce que signifier perdre les eaux. Kate se dévêtit et se coucha dans le lit. Elle était fatiguée et avait mal au ventre. L’infirmière les rassura par quelques mots gentils et vaqua à ses occupations. C’était bientôt Noël.

Il s’assit dans un fauteuil prés de la fenêtre. La nuit était tombée. Noël serait dans deux jours. Il ne neigeait pas. Il faisait du vent. Il n’aimait pas les festivités de Noël et ce depuis l’enfance. Après le divorce et le départ de son père, il ne se souvenait pas que le père Noël soit jamais rentré à la maison. Sa mélancolie remontait à loin. Cependant il aurait préféré réveillonner, regarder la télévision, et souhaiter un joyeux Noël à la maison. Peut-être quand il serait né, les choses changeraient et il aimerait célébrer et sa naissance et Noël. Sans doute.

Kate fermait les yeux et respirait lentement. Elle ne lui parlait pas. Une infirmière entra. On allait la mettre sous observation pour la nuit. Rien de grave. Ils se demandaient et lui demandèrent si l’accouchement serait provoqué ou se déroulerait naturellement, et quand. Le bébé finissait juste son huitième mois. L’infirmière ne savait pas. Le visage de Kate s’était assombri, puis elle ajouta : “ il a au moins passé ce cap. C’est bien. Ce ne sera pas un grand prématuré.” L’infirmière acquiesça et sortit.

Même si c’était interdit par le règlement interne, il resta avec elle sans rien dire dans la chambre. La nuit était noire, les étoiles brillaient et semblaient baliser l’arrivée de quelque chose ou quelqu’un. Elle ne dormait pas. Il aurait voulu savoir ce qu’elle pensait, ce qu’elle ressentait. Sous l’effet de la peur et l’incertitude, il avait l’impression d’être un peu affecté comme elle l’était. Alors qu’il somnolait, elle se tourna vers lui : “ retourne à la maison. Dors un peu. Je n’ai besoin de rien.” Il hésita. Elle insista. A minuit, il quitta la maternité. Ce n’était pas ce jour-là qu’il naîtrait.

Il entra dans l’appartement et alluma toutes les lumières. Il était vide. Ils n’avaient pas acheté de meubles. Uniquement ceux de leur ancien studio avaient suivi : un lit, un frigo, un canapé. Un peu de linges. Les cartons étaient encore plaqués dans les coins. La chambre du bébé était vide aussi, sauf un landau au milieu de la pièce. Il se coucha et eut du mal à dormir et tourna dans les draps. Elle n’était pas à ses côté et il se sentait seul. Il se demandait ce que serait leur vie après la naissance. Ils avaient vécu 10 ans de galère. Tout n’était pas réglé, loin de là. Et alors que leur situation s’améliorait, au lieu d’en profiter, il allait s’interposer entre eux. Étaient-ils prêt à assumer son éducation ?

Il chercha le sommeil. Le réveil marquait 2 heure du matin. C’était le 24 décembre. Il devait aller travailler quand même. Il chercha le sommeil et le trouva péniblement, sous l’effet de la fatigue. Le matin, il se rendit au travail, avec un mal de tête et de dos. Il annonça à son chef de service l’hospitalisation de Kate. Elle le gronda d’être venu alors que sa femme attendait un heureux événement. Elle le renvoya. Il se rendit à l’hôpital par le métro mais marcha un peu pour décompresser. Quand il rentra dans la chambre de Kate, il apprit qu’il était probable que l’accouchement serait provoqué.

Il attendit sur la chaise près de la fenêtre. Le ventre faisait une bosse sous le drap. Une petite bosse. Elle n’avait jamais eu un gros ventre, ni de gros seins. Comme sa mère. L’hôpital était calme et vide. C’était le 24 décembre. Le ciel était encombré de nuages qui s’écoulaient rapidement. Un soleil timide brillait de-ci de-là. Dans le silence de la chambre, ils se faisaient face. Dans le silence, ils se mirent à parler, à se parler. Ils n’auraient jamais dû parler. Il y avait toujours entre eux la mère de Kate. Ils se disputèrent, se critiquèrent, s’insultèrent et se turent en ruminant leur rancoeur. Dans le silence, Ils se regardèrent. Ils ne savaient pas s’ils s’aimaient encore.

Une infirmière passa pour faire le point. Kate avait mal au ventre. Il avait mal à la tête. Elle aussi. Ils n’avaient pas trouvé de compromis. Il y avait toujours entre eux sa mère. Le travail avait commencé. Vers 21 heures, les contractions la faisaient crier et elle fut déplacée en salle de travail. Il la suivit. Elle lui demanda de la suivre. Il était trop tard pour bénéficier d’une péridurale. Elle devrait souffrir pendant le travail. Il était assis à côté d’elle. Les autres salles de travail étaient vides. Ils étaient seuls. Les infirmières en plaisantaient entre elles. Ce n’était pourtant pas une maternité de province.

Au plus de fort de la douleur, comme si elle avait besoin d’en finir avec leur conversation de l’après-midi, Kate se tourna vers lui et lui demanda : “ Jure que tu feras la paix avec ma mère”. Il était interloqué. L’infirmière fit semblant de ne rien avoir entendu. Comment pouvait-elle utiliser cette circonstance pour résoudre un conflit qui durait depuis des années ? Depuis leur première rencontre, sa mère et lui n’avaient jamais réussi à se comprendre. Ils se partageaient Kate qui ne savait pas qui des deux devait l’emporter. Elle les aimait tous les deux et elle ne pouvait pas se résoudre à trancher. Elle savait que l’amour de l’un entraînerait le renoncement à l’autre.

Il la regarda dans les yeux et lui dis : “ non ” . Elle se mit à gémir. Une infirmière se rapprocha et devina que quelque chose se passait entre eux. La douleur augmentait. Par ailleurs, il commença à se sentir mal quand le travail s’accéléra, à imaginer la douleur, le sang et l’enfant se frayant un passage par l’utérus. Une infirmière le poussa dehors gentiment. Elle voulait que Kate se concentre sur l’accouchement et qu’il ne s’évanouisse pas. Cela aurait compliqué encore plus la situation. Il sortit et s’assit dans la salle d’attente. Il n’était mécontent d’être seul, de ne plus avoir à lui parler, à se disputer.

A 23h57, une infirmière sortit de la salle d’accouchement et annonça que son fils était né. Il entra dans la salle où Kate l’attendait et lui sourit. On lui demanda s’il voulait couper le cordon de son fils. Il n’en avait pas la force ni le courage et refusa. Après l’avoir nettoyé, on le déposa dans une caisse de verre. Il était papa. C’était Noël. Il n’avait pas envie de crier “ Joyeux Noël.” Il était fatigué. Elle l’était plus encore. Le bébé était recroquevillé dans sa cage de verre. Il embrassa Kate qui l’embrassa comme si de rien n’était. Ils se regardèrent puis regardèrent la cage et la masse inerte et rosée.

Le lendemain matin, une infirmière leur fit signer le registre, et les informa qu’elle était tenue de signaler leur dispute, que le bébé serait suivi pendant un mois. Il prit la résolution de ne plus en avoir d’autre.

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