Mr Pearce

James était mort depuis maintenant une heure…Et force est constater qu’il ne le vivait pas très bien…

Il entendait d’ici les questions : comment c’est ? Est-ce qu’il a traversé le fameux tunnel ? Vous savez celui
avec la lumière au bout. A-t-il revu des proches ? A-t-il croisé Dieu ou des anges ? Et le Paradis, c’est bien
des collines verdoyantes, une cascade d’eau pure et des arbres fruitiers ?
Et puis surtout que se passe-t-il après ?
James n’en savait rien, il venait juste d’arriver…
Mais où ? Il n’en avait pas la moindre idée. Il était assis dans ce qui paraissait être une salle d’attente.
Quelques affiches religieuses décoraient les murs recouverts d’une somptueuse moquette murale d’un
jaune pisseux. Il avait l’impression d’être de retour dans les années 80 quand on pouvait encore fumer
dans les bistrots. Les murs étaient de la même couleur. Quand il était gamin, son père l’y emmenait tous
les dimanches en fin de matinée. Son paternel buvait un ou deux canons, s’en grillait quelques-unes,
discutait de tout et de rien. Il faisait ses paris pour la course hippique de l’après-midi puis il fallait rentrer
pour le repas du midi en n’oubliant pas d’aller chercher du pain et des pâtisseries pour le dessert. Sinon ça
allait être sa fête ! La patronne rigolait pas !
Putain de souvenirs qui façonnent celui ou celle que l’on devient.
Toutes ces pensées nostalgiques ne lui permettaient pas de savoir ce qu’il faisait là.
James n’était pas seul. Une femme d’une soixantaine d’années lui faisait face, absorbée dans la lecture d’un
magazine. Son chignon, bien exécuté, accentuait la couleur grisonnante de ses cheveux. Ses petites
lunettes, posées sur l’extrémité de son nez, étaient agrémentées d’une jolie chaînette dorée. Sans tomber
dans les clichés, on n’était pas très loin du look directrice d’institution catholique. Bref !
Au bout de quelques minutes, James décida d’entamer la conversation avec miss bigote.

  • Pardon, madame, mais…où sommes-nous ?
  • Bah…dans la salle d’attente ! fit remarquer la dame.
  • Ah…et on attend quoi ?
  • Je ne sais pas…
  • Ah ! Vous ne savez donc pas ce que l’on fait ici ?
  • Non, c’est la première fois que je meure ! dit-elle avec un sourire narquois. Mais j’imagine que l’on va
    rencontrer quelqu’un qui nous renseignera…
  • Mais…qui ?
  • Je ne sais pas. Je vous l’ai déjà dit, j’attends…
    Il sentait un début d’énervement teinté d’une légère impatience prendre le contrôle de ses paroles.
  • C’est très mal organisé en tout cas…On arrive à l’improviste, on ne sait pas qui reçoit…ça a le don de
    m’agacer !
  • Oh là ! Calmez-vous mon bon monsieur…
  • Je suis désolé mais comprenez-moi, je viens d’arriver et j’ignore où l’on se trouve.
  • Vous vous moquez de moi ? Je viens de vous le dire. Nous sommes dans une salle d’attente. Donc on
    attend ! fit la dame d’un ton quasi-autoritaire.
    James restait sans voix…Elle continuais de feuilleter son magazine, en n’oubliant pas de mouiller
    régulièrement son index afin d’en tourner plus facilement les pages.
    Comme blasé, James continuait la discussion avec sa nouvelle « amie ».
  • Et ça fait longtemps que vous attendez ?
  • Un petit moment, oui.
  • Mais, je ne vais pas passer ma vie ici, moi !
    Elle leva la tête de sa lecture, retira mécaniquement ses lunettes qu’elle fit tomber sur sa poitrine.
  • Non c’est évident ! lui dit-elle.
  • Comment ? Qu’est ce qui est évident ?
  • Ça me paraît logique. Vous êtes mort donc vous ne passerez pas votre vie ici…
    Son humour, si cela était de l’humour, aurait eu la particularité de pousser James au suicide s’il n’était pas
    déjà mort !
    La porte d’un bureau s’ouvrit et une femme apparue. Elle s’avança vers James avec un large sourire.
  • Mr Pearce ?
  • Oui ? C’est moi !
  • Si vous voulez bien me suivre.
    La jeune femme tourna les talons et invita donc James à se lever. Ce qu’il fit. Enfin quelqu’un allait le
    prendre en charge et éclairer un peu sa lanterne. Il était ravi quoiqu’un peu dubitatif. Il était mort. A
    priori… Mais pourquoi avait-il encore cette impression de vie ? Vivait-il sa mort ? Rêvait-il ? Allait-il se
    réveiller demain matin en ayant eu l’impression d’avoir réellement vécu ce qu’il imaginait être aujourd’hui
    une divagation nocturne ? Et puis, s’il était vraiment mort, qui allait le recevoir ? Et pourquoi ? Toutes ces
    questions s’entrechoquaient en quelques secondes dans le cerveau du pauvre James. La jeune femme se
    retourna et lui demanda d’accélérer un peu le pas.
    -J’arrive ! dit James.
    La patiente qui lisait son magazine interpela la jeune femme.
  • Et moi alors ?
  • Votre nom Madame ? lui répondit-elle.
  • Porridge ! Miss Porridge !
    La jeune femme consulta son registre, tourna plusieurs pages. Miss Porridge tapotait frénétiquement le
    plancher de son pied droit comme pour marquer son agacement.
  • Porridge, Porridge…Non désolé, je ne vous vois pas sur mon registre !
  • Comment ça ! Mais je suis morte avant ce monsieur, tout de même !
  • Désolé ! Je me renseigne et je reviens vers vous. Mr Pearce ?
  • Oui oui ! Je vous suis.
    Miss Porridge héla à nouveau son interlocutrice.
  • Faites le nécessaire, je vous prie. Que je ne sois pas morte pour rien !
  • Je m’en occupe et je reviens vous voir !
    James suivit la femme et rentra dans un petit bureau. La porte se referma derrière lui et elle se retira dans
    une autre pièce.
    Un homme se trouvait dans un fauteuil. Il régnait une espèce de solennité dans ce bureau ainsi qu’une
    odeur de tabac froid. L’homme leva les yeux vers James. Il se retourna vers une armoire au sein de laquelle
    étaient suspendus des dossiers. Il en attrapa un, se retourna à nouveau et invita James à prendre place sur
    le siège en cuir, qui avait dû voir bon nombre de personnes tant il était usé. Après s’être raclé la gorge,
    l’homme s’adressa à James.
  • Bien ! Dossier Pearce !
  • Pardon ?
  • Vous êtes bien Mr Pearce ?
  • Euh ! Oui ! fit James quelque peu interloqué.
  • A la bonne heure…Vous avez fait vos calculs ?
  • Hein ? Mes calculs ? Mais mes calculs de quoi ?
    L’homme leva le nez du dossier, passa machinalement sa main droite dans sa barbe blanche bien fournie.
    Il regarda pendant quelques secondes le pauvre James qui prenaient ces mêmes secondes pour de
    l’éternité. L’homme se massa légèrement le nez à l’aide du pouce et de l’index puis reprit le cours de la
    discussion.
  • Ouh là ! Je sens que ça va être compliqué avec vous !
  • Mais…Qui…qui êtes-vous ? dit James complètement perdu.
    L’homme en face de lui prit un air navré.
  • Ah ouais ! Mais comment voulez-vous travailler dans ces conditions ! Bon ! Vous êtes devant votre
    créateur, Mr Pearce.
  • ..D..Dieu ?
  • Voilà ! Par contre, on va essayer d’avancer, parce-que vous imaginez bien que vous n’êtes pas le seul…et
    puis j’ai rendez-vous à l’extérieur après !
  • Avez-vous les documents relatifs à votre inscription ?
  • Mon inscription ?
    James ne comprenait toujours pas ce que lui demandait cet homme qui se présentait maintenant comme
    étant Dieu. Avec sa soi-disant mort cela commençait à faire beaucoup pour ce début de journée. Il
    affichait un sourire. Un sourire perdu. Enfin un sourire…Une torsion labiale serait-il préférable de dire. Il
    y avait plus de compréhension dans l’œil d’un bulot cuit si tant est que les bulots puissent voir ! Dieu reprit
    avec un ton trahissant son agacement.
  • Oui. Votre inscription, Mr Pearce. Je veux bien être d’une patience d’ange mais faut quand même pas
    pousser !
  • J’ignorais qu’il fallait s’inscrire donc non je n’ai aucuns papiers. De plus je n’avais pas vraiment prévu de
    passer aujourd’hui si vous voulez tout savoir !
  • Bien ! On va le faire à l’oral, alors ! On perd du temps mais bon…
  • On va faire quoi, à l’oral ? dit James.
  • Ce pourquoi, vous êtes devant Moi. Votre Jugement. Le Jugement Dernier !
  • Et je dois faire quoi ?
    Dieu mit du papier dans la machine à écrire et fit tourner la molette dans un cliquetis reconnaissable afin
    que la feuille blanche soit correctement installée. Une fois cette opération minutieuse réalisée, il répondit à
    James.
    -Juste répondre à quelques questions. Nom, prénom, âge, profession.
    Le bruit caractéristique de la machine écrire brisa ce furtif moment de silence. Celui où les anges passent.
    C’était de circonstance.
    James, dubitatif, répondit docilement aux questions.
  • Pearce James, 45 ans, écrivain…mais que faites-vous ?
  • Je prends note de ce que vous me dites. Cela vous pose un problème ?
  • Non, non ! J’imaginais juste que quelqu’un s’occupait pour vous des formalités administratives.
  • J’aurais aimé mais compression de personnel, Mr Pearce.
  • Pardon ?
  • La crise Mr Pearce…La crise. Elle a aussi eu des répercussions chez nous.
  • J’avoue que je ne comprends pas bien ! dit James.
    Dieu s’arrêta de taper sur les touches de la machine à écrire.
  • La crise a généré des pertes d’emploi, des divorces entraînant du même coup des suicides et des
    meurtres. On ne s’en sortait plus. Donc, il a fallu que je file un coup de main…Même divine, la justice a
    des problèmes d’effectifs…Bon on peut continuer ?
  • Bien sûr…acquiesça James.
  • Marié ?
  • Moi ? Ah Non ! Mais j’avais une copine…
  • Aïe ! ça commence mal ! fit remarquer Dieu en faisant la moue.
  • Pourquoi ?
  • Le Paradis, ça se mérite Mr Pearce. Je vous explique. Si vous avez vécu en bon chrétien, si vous avez fait
    de bonnes actions, vous amassez tout au long de votre vie des slifes.
  • Des quoi ? demanda James.
  • Des slifes. Des points qui vous donnent droit ensuite à des augmentations.
  • Vous voulez dire des réductions ? s’amusa James.
  • Non, des augmentations, des augmentations d’années de vie. Plus vous êtes pieux, plus vous accumulez
    des slifes et plus vous prolongez votre séjour sur Terre. Vous comprenez ?
  • Aaahh !!! Fit James ironiquement comme si cela allait de soi.
    Si cela était un rêve, il se dit qu’il espérait que lorsqu’il se réveillerait demain matin, il n’aurait rien oublié.
    Cela pourrait faire un excellent livre ! Sa nature d’écrivain reprenait le dessus.
    -Donc vous commencez mal. Vous étiez fidèle, au moins ? dit Dieu.
  • Euh…fit James d’un air embarrassé ;
  • Nom de Moi ! Vous la trompiez, c’est ça ?
  • Oui…James baissa les yeux et regarda ses mains jointes qui transpiraient légèrement.
  • Usage de préservatifs ?
  • Ben…oui ! ajouta James.
  • Bon ! On va essayer de remonter tout ça, parce que pour l’instant, c’est pas joli joli. Baptisé ?
  • Oui ! fit James empreint d’un début de fierté.
  • Vous emballez pas, ça rapporte pas beaucoup de slifes…
  • Ah !
  • …mais c’est un début. Catéchisme ?
  • Non !
  • Communion ?
  • Non !
  • Pfff !!! C’est compliqué. Détention d’objets religieux ? crucifix, bible etc…
  • Non !
  • Une vieille tante bigote que vous voyiez même rarement ?
  • Non plus !
    Dieu se laissa tomber dans son fauteuil, l’air navré.
  • Je peux rien pour vous…
    James prit de panique, essaya de rassembler ses souvenirs, sujets à améliorer sa condition de condamné.
    Après quelques minutes d’intense activité neurologique, James sourit.
  • Attendez ! Une boule à neige achetée à Lourdes, ça va ?
  • Et comment que ça marche ! Vous voyez quand vous voulez ! Dieu se releva de son fauteuil et se remit à
    tapoter sa machine à écrire.
  • Achetée pour vous-même ?
  • Non, pour ma grand-mère !
  • Bien ! En plus ça se conjugue à une bonne action.
  • Super ! James était bien content de s’être souvenu de cela.
  • Doucement, on est encore loin du compte tempéra Dieu. Justement les bonnes actions. Parlons-en !
    Alors ! Donations à des œuvres de charité ?
  • Non !
  • A des personnes dans le besoin ?
  • Non !
  • Même pas un ticket resto à un roumain dans le métro ?
  • Pfff !!! Je ne m’en souviens plus ! Vous avez de ces questions ! fit James agacé.
  • Je vous explique, c’est maintenant qu’il faut s’en souvenir, après ce sera trop tard. Avec un score comme
    le vôtre, c’est direct chez l’autre Cornu…
  • Le Cornu ?
  • Oui, le Diable si vous préférez. Encore un qui a gâché sa vie…alors vous ne gâchez pas votre mort !
    C’est compris ?
  • Oui…oui ! obtempéra James.
  • Bon ! Alors, pas d’actes solidaires envers les déshérités ?
  • Non, désolé !
  • Mouais ! Et au fait, comment êtes-vous mort ?
  • Vous l’ignorez ? demanda James.
  • J’suis un peu charrette en ce moment, donc j’ai pas forcément le temps de tout regarder…
  • Accident de circulation il y a moins de deux heures.
  • Ah oui c’est vrai, j’lai vu au JT…
  • Au JT ? demanda James interloqué.
  • Oui, le Journal Théologique, Ils ont une rubrique décès…enfin bref ! J’en ai entendu parler. Les
    pompiers, les ambulances, c’était un beau bordel ! Enfin j’veux dire, un sacré bazar…
  • Je ne peux pas vous dire…J’ai pas eu le temps de voir ! répondit James perplexe.
  • Bon, reprenons !
  • Pardonnez-moi mais j’ai une petite question ?
  • Je vous en prie Mr Pearce !
  • Qui est cette femme dans la salle d’attente ?
  • Aucune idée ! Edith ! EDITH !!!
    La jeune femme ouvrit la porte qui séparait le bureau divin du sien.
  • Oui !
  • Qui est cette femme dans la salle d’attente ? demanda Dieu.
  • Je viens de me renseigner, c’est une suicidée ! Dois-je prévenir les CRS ?
  • Non…non, ce ne sera pas utile ! Allez juste lui expliquer que l’on ne peut rien pour elle. Merci Edith !
  • A votre service ! Edith referma la porte.
  • Les CRS ? fit James.
  • Oui ! Les Compagnies Réfractaires aux Suicides, une sorte de milice qui expulse les sans-destins.
  • Les clandestins vous voulez dire ? demanda James.
  • Non ! Les sans-destins ! Des personnes qui, se suicidant, ne peuvent pas être reçus au Paradis, donc pas
    de destin pour eux, mais l’Enfer ! C’est pas que je ne veux pas les accueillir mais ça engendre des
    problèmes d’intégration avec les autres résidents. Ils ont l’impression qu’ils viennent bouffer leur pain et
    profiter des prestations divines.
  • Bien sûr ! C’est évident ! fit remarquer James qui espérait de plus en plus que tout cela ne soit qu’un rêve.
    Dieu, voyant la mine déconfite du pauvre James, décida de lui expliquer un peu la situation administrative
    et théologique dans laquelle il était.
  • Vous savez, j’ai un métier compliqué, une concurrence féroce, un plan de com poussif ; je comprends
    pas, y’à encore 30 ans, j’étais le patron et maintenant je suis obligé de faire des opérations commerciales
    pour tenir mes objectifs. J’ai loupé le virage des années 80…
    James avait le regard vide. Il était là, face à Dieu qui lui expliquait ses déboires façon chef d’entreprise sur
    le déclin, limite dépôt de bilan.
  • Mais bon, vous n’êtes pas venu pour écouter mes soucis Mr Pearce. Bon ! On arrive bientôt au terme de
    notre entretien, encore quelques questions et ce sera fini.
    Bien ! Allons-y ! déclara James qui sortit un peu de sa léthargie.
  • Vous croyez en moi ?
  • Quoi ?
  • Croyez-vous en moi ? répéta Dieu.
  • C’est compliqué de penser le contraire. Je vous ai devant moi.
  • Mouais ! Vous savez, j’en ai rencontré des mythomanes et des menteurs ! Dieu lui tendit les feuilles qu’il
    venait d’enlever de la machine à écrire.
  • Bon ! Vous m’avez l’air d’être de bonne foi ! Signez en bas de chaque exemplaire. Je vais faire mon
    possible pour que votre dossier passe mais il y a bien longtemps je ne fais plus de miracles…
  • Ah bon ? C’est bien dommage ! pesta James.
  • Que voulez-vous, c’est comme ça ! Vous n’aviez qu’à avoir un dossier plus solide.
  • Mais…j’ai une chance d’accéder au Paradis ? s’enquerra James.
  • Je vous l’ai dit ! Je vais faire ce que je peux mais c’est mission impossible votre cas.
  • Pourquoi ? Parce que je n’ai pas le bon profil ? C’est ça ? s’énerva James.
  • Doucement ! On se calme ! C’est pas de ma faute si votre dossier ne tient pas la route.
    James se leva brusquement et fit tomber le fauteuil sur lequel il était assis.
  • Rien à faire ! dit James en haussant le ton. Je veux…j’exige d’aller au Paradis…maintenant !!! Je ne
    bougerais pas d’ici tant que je n’aurais pas l’assurance de me tenir à votre droite, avec les justes !
  • Oui ben ma droite tu vas finir par la prendre sur le coin de la gueule si tu continues ! Tu veux jouer au
    con, c’est ça ? Dieu déchira le dossier que venait de lui remettre James après avoir apposé sa signature. Il
    s’emporta.
  • Allez, on reprend tout depuis le début ! Nom, prénom, âge, profession….
  • Et merde ! Je vous l’ai déjà dit tout ça ! dit James en se laissant tomber dans le fauteuil qu’il venait de
    relever.
  • Je consigne donc que vous refusez d’obtempérer. Ça ne va pas dans le sens de votre requête ! Mais
    comme vous voulez jouer au mariole !
  • Mais c’est pas vrai ! Vous êtes pas croyable ! Ça vous plaît de faire chier le monde en fait ! Je comprends
    que les gens ne s’intéressent plus à vous.
  • Bon ! Allez, assez perdu de temps !
    Dieu prit le téléphone qui se trouvait devant lui, décrocha le combiné et composa un numéro. James
    entendit la tonalité se répéter cinq ou six fois puis quelqu’un répondit.
  • Allô ! Ouais c’est moi ! Je te transfère quelqu’un. Un plaisantin…Voilà ! c’est ça, à plus ! Il raccrocha.
  • C’était qui ? demanda James.
  • Lucifer ! répondit Dieu avec un sourire narquois.
  • Hein ! fit James apeuré.
  • Bah ! Tu me laisse pas le choix !
  • Non ! Pas ça ! hurla James.
    Dieu tapa du poing sur le bureau à en faire décrocher le combiné dans un bruit de sonnette caractéristique
    de ces vieux téléphones.
  • Alors dis-moi ce que je veux entendre ! Bordel ! Parle-moi !
  • Ok ! Je vais tout vous dire !
  • Et bien voilà, on devient raisonnable ! Je t’écoute !
    James baissa à nouveau la tête et enserra ses mains déjà jointes dans le creux de ses cuisses. Il avait l’air
    d’être un écolier dans le bureau d’un directeur d’école qui lui passait un savon.
  • Ben, voilà ! Au début, je voulais voir ce que ça faisait. Mes parents m’en avaient parlé mais vous savez ce
    que c’est, on est jeune et on croit tout savoir.
    James marqua une pause comme pour reprendre ses esprits mais aussi son souffle. Il déroula le cours de
    son récit.
  • Mon père s’occupait de la paroisse pendant que ma mère tricotait des pulls pour les sans-abris. Moi, j’ai
    commencé par chanter à l’Eglise le dimanche…puis tout est allé très vite.
  • Dieu se leva, prit son paquet de cigarettes qui se trouvait devant lui et s’en alluma une. Il se rapprocha de
    James et s’assied sur le bureau face à lui.
  • Ensuite ! dit-il.
  • Je…j’ai effectué un pèlerinage à St-Jacques de Compostelle…puis les JMJ, oh putain…
    James fondit en larmes.
    Dieu lui tendit une boîte de mouchoirs en papiers. James en prit un et le remercia.
  • Lààà ! Calme-toi maintenant ! Eh bien, tu vois, c’est pas si difficile que ça, hein ? C’est bon, tu vas y aller
    au Paradis…
  • Merci…sanglota James en reniflant.
  • C’est si dur que ça d’assumer sa foi ?
  • Je voulais simplement essayer de m’en sortir. Je voulais arrêter tout ça mais c’était plus fort que moi.
    Mais l’Enfer, je tiendrais pas…Je vous promet, je tiendrais pas !
  • Allez ! C’est fini maintenant ! Le Paradis c’est derrière ! En sortant, première porte à gauche. Ensuite tu
    prends l’escalator. Arrivé là-haut tu donnes ce ticket au vigile.
    Dieu tendit un petit coupon à James.
  • Merci ! dit James. Et après ? Je veux dire, comment ça se passe ?
  • Après ? Ben une fois rentré, t’as un apéro de bienvenue puis on t’explique tout ce qu’il faut savoir ! Ce
    qui est autorisé, interdit. Bref ! Tout le tralala quoi ! Ah oui j’oubliais. Au sujet des choses interdites, si tu
    vois un pommier surplombant une colline, ben tu passes ton chemin ! La dernière fois que quelqu’un y a
    bouffé une pomme, on s’est retrouvé dans une merde noire ! Ok ?
    James acquiesça, se leva à nouveau et se dirigea vers la porte du fond, l’ouvrit, s’arrêta et se retourna vers
    Dieu.
  • Pourquoi maintenant ? dit-il à Dieu.
  • Comment ça ?
  • Oui…je veux dire, j’ai eu une vie religieuse, quand même ?
  • T’as baigné dedans mais t’as jamais été touché par ma grâce…comme beaucoup…observa Dieu.
  • Mais pourquoi le Paradis alors ?
  • J’ai plus personne alors les gars borderline comme toi, je les prends…
  • Ah ! Mais donc ce n’est pas par amour et compassion que je vais au Paradis ?
  • C’est-y pas mignon !!! Amour et compassion, on dirait le titre d’une série américaine à deux balles…Allez
    file !
  • Bon…A bientôt, alors ? ajouta James avant de franchir le seuil de la porte.
  • C’est ça ! On s’appelle, on se fait une ostie ! fit Dieu dans un rire caverneux.
    James ferma la porte derrière lui. Après quelques minutes de réflexion, Dieu sortit une bouteille
    renfermant ce que l’on pourrait qualifier de remontant. Il essuya l’intérieur du verre d’un revers de sa
    chemise et se servit une belle rasade du liquide en question. Il s’affala ensuite dans son fauteuil, s’alluma à
    nouveau une cigarette et but une gorgée qui lui brûla la gorge d’après le visage tordu qu’il avait.
  • J’aurais dû les faire moins naïfs ! Enfin ! Bon je vais être en retard avec toutes ces conneries, moi !
    Il finit son verre d’une seule gorgée, reposa le verre sur la table et se dirigea vers le perroquet, y prit sa
    veste qu’il passa puis mit son écharpe et enfila son chapeau. Il prit sa mallette.
  • Edith ?
  • Oui ? fit Edith en rentrant dans le bureau.
  • Je file à la commission.
  • Bien ! Bon courage !
  • Merci Edith !
    Dieu éteignit la lumière, se retourna une dernière fois vers le bureau et ferma la porte.
    Arrivé sur le lieu de la fameuse commission, Dieu monta les escaliers, frappa à la porte et devant l’absence
    de réponse, ouvrit la porte, passa la tête puis décida d’entrer.
    Il s’assied sur la première chaise venue. Il n’est pas seul. Baissant son journal, il reconnut Lucifer qui le
    salua poliment.
  • Dis donc l’ami, il n’est jamais arrivé jusqu’à-moi ton plaisantin ! fit-il remarquer à Dieu.
  • Non finalement j’ai décidé de le garder un peu.
  • C’est toi qui voit ! répondit Lucifer.
    La porte d’un bureau s’ouvrit et une jeune demoiselle en sortit. Elle s’avança vers Dieu.
  • Mr Dieu ?
  • Oui ?
  • Veuillez me suivre, s’il vous plaît ! fit la jeune femme en indiquant le bureau.
  • Mais Mr est arrivé avant moi ! lui répondit-il en pointant la présence de Lucifer.
  • Vas-y, je t’en prie, j’ai tout mon temps ! Pas pressé ! lui répondit Lucifer en souriant.
    Dieu se leva et suivit la jeune femme. Il rentra dans la pièce et se trouve nez à nez avec James Pearce.
  • Bien dossier suivant : Ah oui, Dieu ! Asseyez-vous, je vous en prie ! James lui tendit une boîte de
    mouchoirs. Prenez-les maintenant, on gagnera du temps ! ajouta-t-il en consultant l’épais dossier. James
    releva la tête de sa lecture, arbora un sourire quelque peu pervers et s’adressa à Dieu.
  • Alors, avez-vous les documents relatifs à votre bilan ?
    FIN
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