Mon p’tit con

Joe avait cette trempe de filou, une véritable fougue qui avait le don de déstabiliser la plupart de ses camarades. C’est surtout une admiration mêlée de crainte qu’il inspirait. Sa personnalité haute en couleurs faisait de lui une sorte de Matamore car il avait l’esprit de bravade en s’insurgeant contre toute forme d’autorité. Premier à se moquer de la vieille pie, prof de latin: elle affichait chaque matin ses robes miteuses, aux couleurs pastels qui s’harmonisaient très bien avec ses traits blafards, marques d’un manque de sommeil évident, sans doute le fruit de tortures verbales incessantes et accumulées au fil du temps…

Cependant, elle faisait en sorte d’apparaître sous son meilleur jour. On pouvait voir que ses vêtements étaient rafistolés, les fils disgracieux qui parsemaient « l’ancêtre » constituaient des témoins outrageants. Malheureusement pour elle, Joe ne manquait jamais ces détails notoires et plaisantait avec virulence sur sa condition miséreuse. Il prenait alors une voix de snobinard, s’élevait avec l’agilité d’un chat du haut de son bureau et s’exclamait d’un souffle burlesque : « Pauvre de nous ! Si la mâaatière était un tant soit peu agréable pour compenser la médiocrité de votre enseignement chère Mâaadame ! » Mme Goule, dépourvue de toute autorité, devenait alors rouge pivoine et se contentait de phrases étouffées avec quelques « Il suffit ! » qui peinaient à faire entendre leurs voix. Chaque jour, Joe faisait son cinéma, sa vie était un véritable jeu en toutes circonstances. Ainsi trouvait-il le moyen de rendre le quotidien étonnant, de le transfigurer en un théâtre dont il tirait à lui seul les ficelles…c’était un petit fanfaron difficile à cerner; il fallait juste « jouer le jeu » pour prétendre gagner sa sympathie.

Meneur de troupe, Martin était à ses yeux le bouc-émissaire, la jolie Sophie, sa conquête pour la vie entière et le concierge, un vil charognard qui voulait sa mort à chaque instant ! Le lendemain, Martin lui inspirait des élans héroïques, Sophie passait à la trappe et le concierge devenait son plus intime confident. A cette époque, l’enfièvrement de son être n’a jamais faibli. Il le poussait parfois dans des retranchements que personnellement, je ne me sentais pas capable de poursuivre.

Il m’invita un bon matin à jeter l’ancre dans ce pays imaginaire dont il était persuadé de l’existence…

« Pourquoi continuer ici plutôt qu’ailleurs ? Partons loin, loin, l’école est un théâtre trop étroit pour moi qui ai besoin de grandeur… » me dit-il un jour avec cet irrésistible sourire qu’il affichait quand il me sentait flancher face à la réalité. Des aléas dont je n’étais on ne peut trop lucide…

Je ne répondis rien ce jour-là. Sans doute n’avais-je pas cette « flamme » qui incite à aller vers des contrées inconnues? Cette curiosité avide, permanente, j’en étais dépourvue. Joe est parti de l’école quelques jours après cette proposition, lancée comme un joueur de dés, toujours en quête de frénésie. Eternellement mu par ses désirs, il avait ce je-ne-sais-quoi, cette fantaisie qui nous faisait miroiter une vie toujours plus trépidante, toujours plus provocante et en même temps si factice… Il a été jusqu’au bout pourrais-je dire…C’est qu’il éveille en moi cette image non dénuée de romantisme qu’est l’être de fuite; et nul doute qu’il faisait partie de ces personnes hors du temps, capables de faire croire qu’un chat n’est pas un chat, capable de tout alors que je n’étais moins que rien…

Aujourd’hui, je comprends un peu mieux Joe… il avait peur du dénuement; peur du regard des autres aussi je crois. C’est pourquoi il se travestissait sans cesse, donnait une autre dimension à l’existence. En se donnant à voir, il se cachait à sa manière. En étant tout le monde, il n’était personne et cela lui permettait de passer au crible chaque possibilité de son être.

Il y a plusieurs Joe ancrés dans ma mémoire : le fantassin, toujours en train de batailler, il ne lui manquait plus que la cape et l’épée pour faire de lui un personnage à part entière. Le Joe hautain, au rire sardonique, se moquant perpétuellement des imperfections de l’existence, du manque d’originalité d’un tiers; ce Joe imbu de lui-même somme toute… mais le Joe attachant débarquait et alors, toutes animosités, tous préjugés étaient balayés avec fulgurance, substitués par une profonde reconnaissance envers cet être alchimique qui transfigurait sa vie en un rêve éveillé, le partageant avec cette passion désarmante.

Il a laissé un souvenir indélébile dans notre petite bourgade. Dans la grisaille, un jet d’encre, éternellement jeune. On n’a jamais vraiment su ce que voulait Joe, ce qu’était Joe. A la fin, on ne savait plus comment réagir face à son chatoiement perpétuel; c’est que nous n’étions pas de sa trempe… son magnétisme lui appartenait à lui seul et aujourd’hui il est mort. »

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