Mezzo Voce (ou le retour du violoncelliste)

Antoine Demoulin, le violoncelliste mis en scène dans la Nouvelle intitulée « Legato », a repris ses activités parisiennes et s’est installé dans un nouvel appartement, au premier étage d’un immeuble ancien, bien situé au cœur de la capitale. Tout irait pour le mieux, si depuis quelques semaines, en fait peu de temps après avoir emménagé, il ne s’était pas mis à entendre des voix, la nuit … Des voix qui chantent. Il ne les entend pas très distinctement, mais il en est sûr, des bribes de chants, de musique, violon ou piano, difficile à dire, lui parviennent toutes les nuits. Les premières fois, il n’y a pas accordé d’importance, mais il n’a pu les ignorer très longtemps. Et plus le temps passe, plus il est obsédé par ces voix.

Commence alors pour Antoine une longue quête pour essayer de comprendre. Il s’y attelle avec méthode et obstination, comme pour tout ce qu’il entreprend. Tout d’abord, discrètement, en parlant avec ses voisins de palier, un jeune ménage, ainsi qu’une institutrice à la retraite, avec la concierge aussi. Mais, il n’obtient rien qui puisse l’aider. Tous disent que l’immeuble est calme, bien habité et qu’ils espèrent que ça durera !

Il se rend alors aux archives de la Seine, désormais installées sur l’un des boulevards extérieurs, pour étudier la topographie de son quartier. Il a beau chercher, compulser de vieux registres poussiéreux, mettre à contribution les archivistes,  rien n’indique qu’il y ait à cet endroit du quartier des carrières ou passages souterrains, comme il s’y attendait.

Il décide ensuite de faire un test, en priant Anna, une amie de longue date, de venir passer un week-end chez lui. Ils se connaissent suffisamment pour qu’elle accepte de lui rendre ce service, à condition qu’il lui fournisse quelques explications. Elle l’écoute attentivement, mais il sent bien qu’elle a du mal à le croire ! Plus tard, il se demandera si elle n’avait pas imaginé autre chose lorsqu’il l’avait sollicitée …

  • Des chants dis-tu, toutes les nuits ? Et personne d’autre dans l’immeuble ne les entend ? C’est curieux, non ?

Il en convient en effet et pourtant il ne rêve pas. Il prend des notes, se déplace dans l’appartement pour détecter d’éventuelles différences de niveau sonore. Il a d’ailleurs remarqué que les voix devenaient presque inaudibles dans la cuisine et la salle de bain, qui sont carrelées.

Pendant toute la durée du week-end, il n’entend rien ou presque, mais c’est à peine perceptible. Quant à Anna, elle a n’a été réveillée par aucun bruit de voix, ni par la moindre musique, en dehors de la cantate de Bach diffusée par France Musique à l’heure du petit-déjeuner !  Antoine est perplexe. Les bruits sont-ils dans sa tête comme elle le lui a suggéré ? Mais après le départ d’Anna, la nuit suivante, il perçoit à nouveau la musique et les chants. Il lui faut donc continuer à chercher.

Il se met alors en devoir de repérer les églises situées à proximité de son immeuble. Il en trouve deux. La première est une chapelle, discrète, qu’il n’a jamais remarquée, sans doute parce que la façade est dans l’alignement des autres constructions de la rue. Au diacre qui l’accueille, il demande :

  • Y a-t-il une crypte dans cette chapelle et si oui, est-elle parfois utilisée par des gens qui chantent ?
  • Non, cette chapelle n’en possède pas. Pourquoi, vous cherchez un lieu de répétition ? Si c’est le cas, vous pourriez voir avec le Père André Delcour, de la paroisse Sainte Marie Madeleine. Ce n’est pas très loin, allez-y de ma part. Je m’appelle François Chevalier.

Cette fois, pas d’explications à donner. Le diacre a fait les questions et les réponses. Il remercie et s’en va, mais il ne se rend pas à l’église indiquée, trop loin de son immeuble. Celle qu’il a localisée sur le plan du quartier est en réalité un temple protestant.

  • Il faudra revenir demain, dit le concierge. Il n’y a personne le mardi. Le pasteur est aussi architecte, alors il ne vient pas tous les jours. Et jamais avant 18h30.

Le temple Saint-Eloi est austère, très dépouillé, comparé à ce qu’il a vu dans la petite chapelle des Archanges. Ici, ni statues, ni dorures, une grande croix, c’est tout. Le pasteur est à l’image du lieu. Antoine lui pose la même question concernant l’existence d’une crypte. Mais cette fois, il doit en dire plus. Il veut éviter à tout prix de parler de ce qu’il entend la nuit et finit par s’embrouiller en demandant s’il n’y  pas de sociétés secrètes qui se réunissent là.

  • Mon jeune ami, ironise le pasteur, vous savez comment on appelle des sociétés secrètes qui chantent ?

Antoine est au martyre.

  • Ce sont des chorales et aucune ne répète ici, ni en semaine, ni le week-end. Mais si vous voulez en créer une, je ne verrai aucun inconvénient à vous accueillir dans ce lieu !
  • Je vous remercie, oui, merci beaucoup d’avoir pris le temps de m’écouter. Je vous souhaite une bonne soirée.

Drôle de garçon pense le pasteur en le regardant s’éloigner. Il n’a sans doute pas donné la vraie raison de sa visite. Il paraissait troublé, mal à l’aise. Que cherche-t-il vraiment ?

Toutes les pistes explorées se révèlent des impasses. Rien, pas le moindre indice qui permette d’imaginer le début d’une explication. Antoine sent le découragement le gagner et finit par se demander s’il ne vaudrait pas mieux déménager. Il en est là de ses réflexions, lorsqu’un de ses amis lui demande s’il peut garder son chien pendant quelques jours. Le voyant hésiter, il ajoute,  goguenard :

  • C’est un chien mélomane, tu peux jouer du violoncelle tant que tu veux, il ne se mettra pas à hurler à la mort ! Il s’appelle Adolphe.
  • Adolphe, répète Antoine incrédule. Mais pourquoi ? C’est terrible, Adolphe…
  • En général, ça amuse plutôt la galerie, mais je vois que tu le prends au tragique. Appelle-le Rodolphe si tu préfères, je pense qu’il ne fera pas la différence !

Antoine se résigne en se disant qu’après tout, un chien qui aime la musique remarquera peut-être le phénomène musical nocturne, qui sait ! Là encore, déception. Le chien a dormi sans même lever une oreille alors qu’Antoine entendait le bruit à peine étouffé des chants et de la musique. Il a le sentiment d’être victime d’une machination, comme si on voulait lui faire perdre pied. Mais pourquoi ?

Pour ne pas devenir fou, il se décide à chercher un autre appartement, en s’éloignant un peu, pas trop, car ce quartier lui plait. Outre les agences immobilières, il interroge régulièrement les gardiens d’immeubles, souvent des gardiennes d’ailleurs, et parfois les commerçants. C’est ainsi qu’au cours de ses pérégrinations, il fait la connaissance de Simon Desroziers.

Simon Desroziers tient une épicerie où l’on peut acheter au détail des produits naturels, céréales, épices, riz, olives, huile ou encore miel, fruits secs … Si les « bobos » du quartier ne s’étaient pas entichés de ce mode de consommation, il aurait certainement fermé boutique depuis longtemps ! Du coup, devant ce regain d’intérêt, il a fait quelques travaux d’aménagement intérieur pour se mettre au goût du jour.

  • J’ai pris la suite de mon père dit-il un jour à Antoine. Ce n’était pas mon idée, je voulais être musicien ; je joue de violon. Mais je n’ai pas voulu lui faire de peine. Il a eu une vie si difficile, alors je lui ai promis de ne pas vendre la boutique.
  • Et le violon ? Vous avez abandonné ? Je suis moi-même violoncelliste, quelle curieuse coïncidence !

Ce point commun les rapprocha et les incita à se voir régulièrement, puis à avoir envie de jouer ensemble, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre. Antoine n’avait toujours rien dit de ce qu’il entendait à la nuit tombée et hésitait à faire cet aveu de peur que Simon ne s’en inquiète et ne prenne ses distances. Mais leurs relations étaient devenues amicales et ils partageaient de toute évidence les mêmes goûts musicaux. Alors, un jour de répétition, Antoine se lança. Simon l’écouta attentivement sans l’interrompre et sans rien laisser paraître. Il voulut seulement en savoir plus et le questionna longuement sur sa perception du phénomène. Combien de temps après son installation dans l’appartement ? Avec quelle intensité ? Toujours la même ? Chants, musique seule ? Reconnaissait-il les morceaux joués ou chantés. Antoine répondit du mieux possible, en insistant sur les nombreuses investigations qu’il avait menées pour tenter de comprendre.

Simon resta un long moment silencieux, puis se leva pour aller chercher une boite en carton, vieillie et cabossée.

  • Ce sont des papiers et des photos de famille. Ma mère m’a remis cette boite, après le décès de mon père. J’y ai découvert beaucoup de choses que j’ignorais.

Il se mit à raconter ce qu’il avait appris, depuis l’arrivée et l’installation à Paris, après la Première Guerre Mondiale, de sa famille paternelle. Les Rozenbaum, c’était leur nom, avaient rapidement trouvé leur place et travaillé dur pour s’assurer une existence décente, et même confortable à la génération suivante. Ils avaient ouvert et fait prospérer plusieurs commerces et son grand-père avait entamé les démarches pour devenir Français. Mais une nouvelle guerre, cruelle, meurtrière, s’était déclarée dont eux, les juifs, et d’abord ceux récemment arrivés d’Europe de l’Est, avaient été les premières victimes. Ils n’étaient plus protégés dans cette France dont ils avaient tant rêvé avant de s’y installer. Les biens, les commerces furent confisqués et lorsque les premières arrestations commencèrent, ils tentèrent de fuir ou au moins de se cacher. Certains réussirent à échapper aux traques incessantes, d’autres non, qu’on ne revit jamais. Son père, encore adolescent, avait rejoint un petit groupe d’amis ou relations de ses parents qui parvinrent à rester en vie, en se terrant dans des caves. Ils en changeaient régulièrement, en sortant par groupes de  deux ou trois, pour ne pas éveiller l’attention. Son père ne portait pas l’étoile jaune et avait des papiers au nom de Maurice Desroziers, avec un Z, lien discret et fragile avec les Rozenbaum.

Après la guerre, un des membres du groupe, Max Loewy, s’était installé dans l’un des immeubles qui les avait abrités. Presque tous étaient musiciens et ils prirent l’habitude de se retrouver, souvent le dimanche, pour faire de la musique et chanter ensemble.

  • Cet immeuble, dit Simon, c’est le tien. C’est pourquoi ton histoire me touche. Tu as une sensibilité très particulière, inhabituelle. Peut-être même es-tu médium, sans le savoir.

Antoine ne sut que répondre. Tout ceci était tellement étrange. Il demanda simplement :

  • Max et ses copains ne se réunissaient pas dans la cave de l’immeuble, je suppose ?
  • Non, bien sûr ! J’ai parfois accompagné mon père à ces rendez-vous musicaux, qui avaient lieu l’après-midi et qui se terminaient généralement avec du poisson fumé et du vin blanc ou de la vodka, chacun racontant inlassablement les souvenirs de ce temps qui l’avait marqué à jamais.
  • Mais alors, comment puis-je les entendre encore aujourd’hui. Je n’ai pas de lien avec eux en dehors du fait que je suis musicien. Cela ne s’explique pas.
  • Peut-être que si. Réfléchis bien à ta propre histoire. N’y at-il pas avec celle que je t’ai racontée plus de similitudes qu’il n’y parait. Je crois, moi, que les phénomènes qu’on qualifie de surnaturels ont souvent une explication assez rationnelle ! L’imagination, l’inconscient sont de puissants leviers … au point que l’on finit par y croire.  Il ne faut pas avoir peur ; ces sons, ces voix ne sont pas des ennemis.

Antoine rentra chez lui tard dans la nuit, troublé par le discours de Simon, avec plus de questions que de réponses. Il reprit ses recherches pour retrouver la trace du passage de Max Loewy dans son immeuble. Celui-ci avait loué, puis acheté un des appartements du 5ème étage, aujourd’hui occupé par un couple de retraités qui n’y vivait pas en  permanence. Il n’apprit rien de plus, si ce n’est que Max Loewy avait travaillé pendant des années à la Samaritaine. Il eut besoin de réfléchir à tout ceci, de changer d’horizon un moment, et il accepta avec plaisir l’invitation d’Anna qui lui proposait de l’accompagner quelques jours en Italie. La pensée qu’Anna était toujours là au bon moment lui vint à l’esprit.

A son retour, il voulut aller saluer Simon et lui dire que leur dernière conversation, aussi perturbante fut-elle, lui avait été finalement salutaire. Il se sentait moins angoissé, prêt à écouter ce que cette musique avait à lui dire. Mais, Simon n’était pas là. Ou plus exactement, le jeune homme qui tenait la boutique, n’était pas Simon dont il n’avait d’ailleurs jamais entendu parler.

  • Non, avant c’était un café restaurant vieillot et crasseux qui sentait le chou. Je l’ai racheté il y presque deux ans déjà. Vous n’êtes pas du quartier, sans doute !

Antoine s’entendit répondre qu’en effet il connaissait mal le coin et qu’il avait dû se tromper de rue. Il rentra chez lui complétement déboussolé, frissonnant, à bout de forces.  Aurait-il rêvé toute cette histoire, au point d’entendre des voix qui n’existaient pas, au point de se lier avec un ami imaginaire ? Il finit par se convaincre que l’endroit émettait de mauvaises ondes et qu’il était plus qu’urgent de le quitter.

  • Sage décision, dit Anna. Mon immeuble n’est hanté par aucun passé troublé, sa construction est trop récente et mon appartement est assez grand pour deux. Nous pourrions le partager, au moins quelques temps.
  • Oui, c’est ça, c’est une bonne idée, je vais venir. Et il eut conscience que sa solitude commençait à lui peser …

A Claude LACOUR

Janvier 2020

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