Mangeurs d’os

Stand-by. L’ordre, transmis par signaux jusqu’à notre groupe, est clair, et nous l’appliquons immédiatement. Nous savons quel est le prix à payer pour une transgression, un prix fatal pour le groupe entier. Pourtant, une tragédie se déroule sous nos yeux. Des innocents sont sûrement en train de mourir, avant même d’avoir pu voir le danger arriver. Un village tout entier s’écroule, sous les assauts de l’appétit dévoreur d’un Grand Vers. Heureusement, il doit être aux trois quarts désert, et depuis un bout de temps : la population a fuit villes et villages depuis l’apparition des Grands Vers et autres nouveaux Prédateurs. Ils ne sont plus sûrs, pire, toutes les constructions humaines sont un véritable aimant à Prédateurs. Ce sont de vrais pièges mortels. Le village qui péri aujourd’hui fait de vieilles pierres, usées par le temps et à demi recouvertes par la mousse, ce qui explique que les Vers aient mis si longtemps à s’y intéresser. Et c’est aussi sûrement pour cela que ses habitants s’y sont crus en sécurité. Il est vrai que la pierre n’est pas aussi attractive que les constructions de verre et d’acier, pour ces monstres affamés, mais l’odeur de l’humain, elle se sent toujours, quoi que l’on fasse. Et elle finit irrémédiablement par être repérée. Les habitants auraient dû savoir que rester n’était pas une bonne idée, tout le monde le sait. Mais ils ont sûrement cru qu’ils partiraient à temps, comme s’ils n’étaient pas comme tous les autres, leurrés par le mythe qui court parmi ceux qui n’ont jamais vu de Grand Vers, comme quoi ils y aurait des signes avant-coureurs. C’est faux. Nous le savons bien, car vous avons été témoins de nombreuses catastrophes semblables à celle-ci.

Le clocher de l’église s’effondre enfin, dernier bâtiment à tomber sur ce champ de bataille, et la masse du montre s’éloigne déjà, repus, prête à replonger dans les profondeurs de la terre. Cependant, nous ne bougeons pas encore. L’Arbre-Vigie qui coordonne nos mouvements ne nous en accorde pas encore la permission. Et à juste titre : la vibration de nos pas lourdeaux dans le sol pourrait attirer l’attention du Vers, ce qui mènerait notre mission à son terme, et probablement chacun d’entre nous à sa perte. La prudence doit rester notre maître mot, si nous voulons survivre. Et lorsque le feu vert nous est enfin donné, c’est encore elle qui guide nos gestes. Nous devons agir avec précision et rapidité, car les survivants ne peuvent pas attendre, mais la précaution reste maitresse : le danger ne fait que grandir dans ces ruines… Les débris sont encore instables, et des charognes, tapies dans la poussière, attendent leur heure pour passer à l’attaque. De plus, le jour touche à sa fin, et, ne pouvant emporter avec nous une source de lumière, par crainte d’attirer les-dites créatures, notre temps est d’autant limité. Mais notre équipe de « nettoyage » est rodée, et chacun sait ce qu’il a à faire : qui est sentinelle, qui est chargé de chercher des signes de vie parmi les décombres, ou tout du moins des traces d’humains, et qui est chargé de récupérer le plus de matériaux possibles pour les besoins de notre communauté. Car il y a un avantage à ces catastrophes, c’est que tout ce qui a été touché par l’odeur des Grands Vers ne les attirera plus. Cette vision utilitaire des choses ne nous a pas valu beaucoup de sympathie, auprès des autres communautés survivantes, et c’est bien souvent nous que l’on taxe de charognes, et non les créatures environnantes. Mais nous ne faisons que ce qui est nécessaire pour la survie de notre groupe de survivants.

La rapidité et surtout la connaissance précise de nos besoins sont essentielles, car nous courrons contre la montre. Nous ne pourront plus jamais revenir sur ce village, il pullulera bien assez vite de créatures antipathiques en tout genre. Ce sont les vêtements qui priment, et le bois, la corde, mais surtout pas trop de fer, puisque même l’odeur des Vers ne peut totalement masquer son pouvoir d’attraction. Il faut donc bien savoir où regarder, ou chercher. Pour les habitants, c’est différent. C’est toujours plus difficile de les retrouver, car ils ont des comportements imprévisibles. L’un se sera caché dans sa cave tandis que l’autre sera encore dans sa chambre, enroulé dans d’innombrables couvertures. C’est pourquoi la recherche des survivants est si ardue. Un informateur de chez nous passe parfois dans les villages avoisinants, pour les prévenir, leur donner des conseils, et, au mieux, recenser le nombre d’habitants. Le dernier passage dans ce village indiquait 11 humains, et c’est donc ce nombre-là que nous avons l’espoir de retrouver, morts ou vivants. Il n’y a pas de discrimination quand on en vient aux êtres humains, chez nous. Tous ont droit au respect, à un sépulture correcte ou au maximum de soins que nous pouvons prodiguer. Nous nous refusons à les abandonner aux charognards, et même ceux qui n’ont que de faibles chances de s’en sortir ou de guérir un jour sont pris en charge. Le cours des choses a appris à notre camp que chaque vie humaine est plus précieuse que les moyens de notre survie, et personne n’est vu comme un poids. Les survivants se font beaucoup trop rare pour nous les abandonnions.

Après deux heures d’un travail acharné, tous ceux et tout ce qui ont pu être récupérés sont chargés sur des sortes de traineaux, que nous tirerons à tour de rôle jusqu’au campement. Aujourd’hui, nous ne rapporteront de neuf humains au camps, et quatre d’entre eux iront fleurir le Jardin Éternel. Au dessus de chacune de leurs sépultures sera planté une bouture d’hibiscus, accompagnée de notre souhait que la Terre qui nous rejette veuille bien les accepter dans leur repos éternel. Nous ne sommes pas les monstres sans foi ni loi que tout le monde imagine. Nous avons notre propre rituel, notre propre façon d’honorer les vies perdues. Le Camp entier se rendra à la cérémonie où, après avoir été lavés et enveloppés dans un linceul d’herbes tressées, chaque défunt sera inhumé. Et chacun d’entre nous déposera sur la terre fraichement retournée une fleur des champs, laissant la place nécessaire pour que le Jardinier puisse planter l’hibiscus rituel. Notre Jardin comptera alors soixante-treize hibiscus, certains encore tout jeunes, et d’autres déjà enracinés profondément.

Nous nous mettons en route, nos sept traineaux ferment empoignés par une énergie nouvelle, celle du retour prochain chez soi. Notre équipe n’a pas pu avoir plus de traineaux, car il faut toujours qu’un minimum de huit personnes puissent ne rien tirer, pour assurer nos avants et nos arrières, mais aussi pour pouvoir nous relayer durant le voyage. L’obscurité tombe doucement, mais nous connaissons bien le chemin, et le terrain est relativement plat. Notre voyage se découpera en deux étapes : la première jusqu’à l’Arbre-Vigie de notre secteur, pour finaliser notre rapport sur la mission et mettre à jour le compte des objets et personnes rapportés ; la deuxième qui reliera l’Arbre-Vigie au Camp en lui même, et qui se déroulera dans une relative sécurité. Mais tant que l’Arbre-Vigie n’est pas atteint, nous ne sommes pas sous la protection des gardes du Camp, et il nous faut donc faire au plus vite. Les plus forts sont donc les premiers à s’atteler à la tâche, car ils pourront supporter le rythme du groupe. Les autres prendront leur tour sur la dernière moitié, pour leur permettre de se reposer. De cette façon, nous pourrons parcourir les dix kilomètres qui nous séparent de nos habitations, de nos lits et de nos proches le plus vite possible.

Tout le monde est pressé de rentrer, après une journée qui a été plus que longue et éprouvante. Ce n’est mine de rien pas tous les jours que nous assistons à une destruction en direct, et il faut bien avouer que, même si nous ne disons rien, ça nous a à tous mis un petit coup au moral. Ce n’est jamais très réjouissant de voir des vies humaines s’éteindre, des mondes s’écrouler, des rêves, des espoirs disparaître en même temps que le calme d’une vie répétitive. Ces gens-là… Ils seront à jamais marqués. Nous feront de notre mieux pour les sauver, mais une part d’eux est, à n’en pas douter, morte, avec leur vrai chez-eux. Le Camp a beau être accueillant… ce n’est jamais vraiment chez nous. Ni pour ceux qui n’ont fait que rejoindre la communauté par choix, par lucidité presque, ni pour ceux qui sont rescapés de catastrophes comme celle-ci. Le Camp n’est pas chez nous, mais le Camp est notre famille. Bien sûr, nous ne forçons personne. La dernière chose dont nous aurions besoin serait des tensions, des inimitiés au sein de notre communauté. Nous ne pouvons tout simplement pas nous le permettre, quand le rôle de chacun est aussi vital pour tous. Non pas que nous ayons tous un rôle prédéfini, dont nous ne pouvons pas sortir, mais nos connaissons nos capacités et les tâches que nous pouvons accomplir. L’entraide est notre nouveau ciment, c’est ce qui fait que nous survivons, c’est ce qui fait que nous ne manquons de presque rien. Nous sommes totalement interdépendants, mais peu d’entre nous sont vraiment vitaux et irremplaçables. Trop d’évènements nous ont enlevé des membres au savoir précieux, et nous ont appris à partager notre savoir-faire. Ce serait autrement trop dangereux, si nous ne pouvions survivre à la mort de l’un d’entre nous.

Lorsque nous arrivons enfin à destination, nos trouvailles sont aussitôt prises en charge par d’autres membres de la communauté. Les matériaux sont stockés en attendant le lendemain, et les blessés sont amenés au plus vite dans la cabane de soin, de loin la plus confortable et agréable de toutes. Mais aussi la seule qui soit au sol. Elle est, bien entendu, protégée au mieux, mais cela reste quand même un danger, quand on sait ce qui peut sortir des entrailles de la terre. Mais c’est un risque à prendre, car la plupart des rares blessés que nous rapportons ne sont pas en état d’être hissés jusqu’aux cabanes suspendues. Celles-ci ont été la meilleure solution que nous avons pu trouver, pour éviter les bêtes qui rôdent dans la forêt. Les arbres qui les soutiennent sont vieux et résistants,encore au cœur du grand bosquet que nous appelons forêt, mais pas trop proches de sa lisière, car les bêtes ne sont pas nos seules craintes ; les hommes eux aussi sont parfois un danger. Il y a chez certains une certaine animosité envers notre groupe, parfois à cause de l’amertume causée par le fait que nous réussissions à survivre, nous, parfois à cause du dégoût que notre condition « sous-évoluée » inspire. Après tout, comme sommes nous ? Des charognards, habillés de guenilles, nourris de plantes et de petits animaux, chasseurs-cueilleurs comme les hommes des anciens temps ? Autrement dire, pas grand chose. Un pas grand chose constitué d’une soixantaine de personnes, certaines toutes jeunes, d’autres plus âgées, toutes solidaires. Même pas de quoi remplir un village. Une goutte d’eau dans la baignoire de la population d’alors. Mais combien de personnes en vie reste-t-il à présent ? Qui a survécu, qui a pu s’organiser, se défendre, se reconstruire, tout reconstruire ? Et où ? Nous ne savons pas vraiment. Nous connaissons quelques embryons de villes, quelques camps de réfugiés, quelques organisations, mais… Tout est si instable.

Le Grand Changement est arrivé sans crier gare, sans que personne n’ai pu ne serait-ce que le cauchemarder. Tout notre monde a changé, tout ce que nous n’avions pas fait de nos mains s’est transformé. Et retourné contre nous. Notre civilisation était pourtant arrivée à un stade non négligeable, nous nous amassions dans les villes, qui pullulaient un peu partout. Nous maitrisions des formes de culture que nous pouvions même produire intra muros, petits champs suspendus comme des balcons aux grandes tours de verre et de fer, véritables odes au génie humain. Dans nos villes, presque tout était en métal, les routes, les rues, les habitations. Il y avait bien aussi du simili bois, mais le métal était ce qui primait. Nous l’avions extrait de tous les endroits possibles, nous avions transformé des montagnes en tas de gravier à force de les exploiter, nous avions créé des fourneaux dignes des feux de l’enfer, nous possédions l’art, la technologie nécessaire, nous étions inventifs. Mais le Grand Changement est arrivé, et chaque créature qui n’était pas nous se sont retournées contre nous. Du jour au lendemain nos chiens nous mordaient à la gorge, nos chats laminaient nos chairs. Tous furent exclus, bannis, tués, ou mangés. Les seuls animaux élevés dans les villes furent ceux d’élevages, strictement surveillés pour qu’ils n’aient aucune chance de se retourner contre nous. Puis les Prédateurs sont arrivés. Ces chimères, ces monstres venus de nulle part se sont repus de nos villes, du même métal que nous avions arraché à la terre. Nous nous sommes défendus, nous nous sommes barricadés, nous avons fait le nécessaire pour que nous soyons à l’abri. Et là virent les Grands Vers. Certains faisaient la hauteur d’une maison sans étages, d’autres avoisinaient les trois voire quatre étages. Ces monstres-là, nous ne pouvions les repousser. Ils prirent nos villes, nos familles, vos vies, ils engloutirent tout avant de repartir se terrer sous terre.

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