Ma chérie

Ce texte a été écrit dans le cadre d’un concours en 2020 organisé par Sororistas. Il n’a pas été dans les gagnants mais je le partage avec vous !
Le thème était :
Nous sommes le 31 décembre 2030… 

Mettez-vous dans la peau de celle que vous serez à la fin de cette décennie qui a débuté avec la pandémie COVID-19, impactant la terre entière. À travers un récit libre (journal, nouvelle, reportage, etc.), vous partagez votre imaginaire, vos convictions ou vos analyses. Vous racontez ce que vous avez vécu depuis le confinement de 2020 et ce qu’est devenu le monde. 

Par l’écriture, vous participez à la création d’un monde nouveau.

Ma chérie,

Demain, tu aurais dû fêter tes 26 ans et il n’y aura pas de repas de famille ni de rassemblement.
Les gens de ta génération se souviennent encore, les plus jeunes n’en n’ont pas connu. C’est certainement plus simple pour eux.
Si tu savais comme je m’en veux…On est nombreux comme moi d’ailleurs. Comprendras-tu, un jour, pourquoi je nous ai envoyés dans ce « bled » comme tu le nommais ?
Il y a dix ans, on râlait encore contre nos propres parents, ils avaient cramé les ressources terrestres (même celles enfouies sous terre) et avaient mis tout notre système de retraite et de sécurité sociale à mal. C’était plus facile de trouver des responsables…Pendant ce temps-là, on voyait bien que tout partait en vrille…Enfin, on n’était pas majoritaire…
Comment aurait-on pu imaginer que tout irait si vite ? Oui, je sais, tu as raison, les scientifiques…Eux, ils savaient et criaient fort mais tu sais (oui, je sais que tu le sais !) les forces de l’argent parlaient plus fort que tout.
Et puis, les années Covid sont arrivées… Oh, on ne les avait pas encore nommées à cette période…Pas besoin de te raconter ce qu’il s’est passé…Tu étais en âge de comprendre. Je me souviens encore du soir où le président de l’époque a annoncé le confinement. On dinait chez Nadia. Drôle d’ambiance à l’apéro…On est rentrés tôt avec ton père, sonnés. Les semaines qui ont suivies me semblent même idylliques aujourd’hui…

Durant trois mois (je crois que c’est ça, j’ai même oublié la durée !), on a été super heureux, pas vrai ? Il faut avouer qu’on faisait partie des privilégiés : une maison avec un jardin, un salaire qui n’avait pas trop baissé…Et lorsqu’on est sorti du confinement…Tu te rends compte, qu’avant cela, on n’utilisait même pas ce mot dans notre vocabulaire ? 
Lorsqu’on est sortis, tout était chamboulé. Cela faisait déjà quelques mois que je montrais des vidéos autour de nous, des chercheurs, les précurseurs de la collapsologie. La plupart des copains se moquaient…

Et quand j’ai commencé à apprendre à faire le jardin, encore plus. J’ai très vite été rattrapé par les doutes et les angoisses. Moi aussi, j’avais lâché mon soutif et le maquillage ! C’étaient certains aspects cools de la période ! On se libérait du superflu. J’avais même espéré comme beaucoup que les temps allaient changer, que les gens allaient prendre conscience… Mais très vite, je n’y ai plus cru. Cela s’est passé différemment…Alors oui, je sais que tu as souffert…Tu étais une ado vivant en ville et tu te retrouvais obligée de vivre seule car ta folle de mère avait vendu la maison. 
Tu sais, ma chérie, ce que je voulais c’était vivre à l’écart des grandes métropoles. Je savais que si une crise plus importante arrivait, il faudrait être presque autonome…
Et j’ai eu raison, tristement raison. L’été 2022 a été le plus chaud et les flux migratoires se sont intensifiés. Les crashs boursiers se sont enchainés aussi. Je savais que nous n’étions pas les plus pauvres mais nous allions le devenir.
Suis-je heureuse aujourd’hui ? Si on prend les critères d’il y a 10 ans, pas vraiment. J’ai moins de confort, j’ai moins d’argent, j’ai moins de choses matérielles, je ne voyage plus. Mais ces normes-là, il a bien fallu faire un deuil collectif ! Certains s’entretuent encore pour une paire de basket ! Bientôt, il n’y aura plus de production, ça arrivera un jour. 
Je suis plus heureuse que beaucoup de personnes sur la planète car j’ai encore l’espoir. Je sais que je peux vivre, je peux me nourrir et je suis entourée. Cela n’a pas été facile de faire cette transition. J’aurai pu attendre les licenciements, me laisser porter par la frénésie post-covid. Les gens ont fait n’importe quoi durant plus de deux ans. Tu te souviens ? Tu n’as pas pu passer ton bac à cause des confinements successifs. Le risque zéro est devenu notre nouveau choix de société. On a vécu des semaines et des semaines enfermés à tour de rôle. 

Quelle horreur ! Et moi, en grande fan de la série, tu sais « La servante écarlate » ? J’ai eu peur pour toi, pour les femmes…On venait de faire un bond en avant par rapport à l’égalité avec les « me-too »et là, les étaux se resserraient. On avait moins de liberté. D’ailleurs, les premières à avoir perdu leur job, c’étaient nous les nanas…On a commencé aussi à parler de contrôle des naissances. 
Tu sais, je crois qu’on a perdu du temps…Du temps passé à se lamenter sur ce que l’on perdait, du temps à pleurer sur ce qui allait nous manquer, du temps à tenter de faire comme si on pouvait revenir en arrière ! Les politiques nous abreuvaient à la télé du « retour à la normale ». Cette phrase nous a fait tant de mal !

Alors, je te l’ai déjà raconté des dizaines de fois….J’ai tout quitté et on est partis vivre à la campagne. J’ai aussi eu très peur mais nous étions nombreux à entreprendre ce repli. J’avais tant de fois essayé de faire bouger les choses de l’intérieur et un jour, j’ai compris, la peur au ventre, que je devais agir. Pour toi.
Les « autres » suivraient bien, il fallait des tarés pour ouvrir le route ! Tu vois, 10 ans après, j’hésite encore…Ai-je bien fait ? Aurait-il fallu encore se battre pour convaincre….Certains jours, je pense que oui et puis très souvent je ne regrette rien. J’ai au moins vécu ces années dans la joie ! Oui, oui, la douleur aussi ! Mon corps de citadine n’avait plus l’habitude du travail physique ! 

Demain, tu auras 26 ans et tu as encore le choix. J’espère que tu pourras vivre comme je vis aujourd’hui. J’espère que tu pourras avoir des enfants si tu le souhaites, que ton compagnon sera ton égal pour toujours. Nous sommes devenus si fragiles…Lorsque je te regarde, je vois une jeune femme si sensible et si lucide ! Tu as « muté » plus vite que d’autres dans la famille !  Et je sais comment tu vas célébrer ton anniversaire cette année ! Tu seras sur scène parce que tu as décidé d’apporter du bonheur aux gens. Comme je suis fière de toi ma chérie ! 

L’espoir, c’est ce cadeau que je te fais encore à présent. Tu possèdes un lieu refuge, un endroit près de moi, tu peux y venir quand tu en as envie. C’est cette liberté que je t’offre.
Ici, tu sais que nous sommes heureux. Nos choix servent d’exemple, des chercheurs viennent nous regarder évoluer. Je t’accorde qu’on est un peu comme au zoo.
Ne nous moquons jamais des personnes qui entreprennent différemment ! Il y a 10 ans, j’en faisais partie et peut-être que dans les prochaines années, je prendrais conseil auprès d’autres ! 
Dans notre présent, les deux visions du monde s’affrontent encore et c’est la planète que l’on pensait faible qui a pris le dessus. C’est certainement un cycle normal…Elle chasse ses prédateurs les plus féroces.
Je suis avec toi par la pensée et t’aime si fort,

Ta maman
Le 31 décembre 2030

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