L’homme au chapeau 1/9

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4 MARS 2016

Le corps de l’inconnu gisait sur le sol, inerte. De sa bouche s’écoulait un discret filet de sang qui se répandait lentement dans l’herbe environnante. L’homme au chapeau retenait par le bras son jeune camarade qui voulait tenter, par réflexe, d’aider cet étrange inconnu qui les avait abordés quelques secondes plus tôt. Mathieu, car c’est là le nom de ce jeune camarade, réussit toutefois à sortir de l’emprise de l’homme au chapeau et s’agenouilla précipitamment auprès de cet homme inconscient pour tenter, peut-être, quelques soins d’urgence. Mais il était déjà trop tard, le jeune inconnu finissait sa vie au milieu de ce champ. Mathieu se releva, bouleversé, tandis que l’homme au chapeau répétait : « Nous n’aurions pas dû ». Sincèrement affecté par cet événement, l’homme au chapeau ignorait encore qu’il finirait sa vie, lui aussi, dans ce champ.

Mathieu n’avait jamais connu sa mère. Pour être tout à fait rigoureux, disons qu’il n’avait simplement plus aucun souvenir de sa génitrice, celle-ci ayant quitté sa vie terrestre deux ans après la naissance de son unique enfant. Cependant, Mathieu avait bénéficié dans son enfance de la présence et de l’amour de trois personnes. La première était son père, Marcel, authentique bon vivant. La deuxième était sa tante, Marthe, qui s’occupa de lui après la mort de son père. La troisième était l’homme au chapeau.

– Nous devons nous débarrasser du corps.

Mathieu n’avait pas entendu. Il restait tétanisé par ce qui venait de se passer et ne pouvait détourner les yeux du jeune inconnu certainement mort par leur faute.

– Repli la tente et enlève toutes les traces de notre présence ici. Dépêche-toi, bon sang ! Quelqu’un pourrait nous voir. Je vais chercher la grande couverture dans la voiture, nous nous en serviront pour déplacer le corps.

La voiture était garée non loin de là, au bord d’un chemin de terre qui contournait le champ. L’homme au chapeau n’eut besoin que d’une minute avant de revenir avec la couverture. Pourtant, à son retour, le corps de Mathieu gisait à côté de celui de l’inconnu. L’homme au chapeau cru à ce moment voir une silhouette à quelques mètres de lui, devant une rangée d’arbre. Il lâcha la couverture et tenta de pourchasser l’apparition, mais se rendit vite compte qu’il n’y avait personne dans les parages. Il revint auprès de Mathieu, pour constater que celui qu’il considérait comme son fils venait, lui aussi, de succomber.

Comme si deux cadavres ne suffisaient pas, un troisième, nu celui-ci, se matérialisa au centre d’un petit carré d’herbes délimité par quatre piquets, que Mathieu avaient plantés le soir précédent. L’homme au chapeau connaissait très bien les caractéristiques de cet endroit précis de notre planète, puisque c’est exactement ici qu’il était lui-même apparut le 6 juillet 1966.

2

LE DERNIER ROBOT

Roger posa le verre de Whisky sur la petite table, et dit :

– Voilà. Désirez-vous autre chose ?

– Non merci, répondit l’homme au chapeau, confortablement installé dans son imposant fauteuil en cuir.

– A présent, si vous me le permettez, je dois me recharger.

– Tu peux y aller.

Roger était un robot. Pas un de ceux qui ont déclenchés la grande extermination de 2090, non, ceux-là étaient dotés d’une certaine forme de conscience et d’une énorme puissance de calcul, qui leurs ont permis en un millionième de seconde de décider de se passer des humains. Mais avant ceux-là, il y eu différents modèles de robots humanoïdes, que les citoyens les plus aisés pouvaient s’offrir pour se rendre la vie plus facile. Ces robots étaient capables de faire le repas, le ménage, le bricolage, la vaisselle et toutes sortes d’autres tâches que les gens les plus fortunés ont toujours délégués. Roger était de cette ancienne génération de robot : aucun sens de la réflexion, aucune intelligence. Il faisait simplement ce pour quoi il avait été programmé. Ces robots-là ne sont pas dangereux, mais les humains survivants de la grande extermination les ont tout de même quasiment tous détruits, en même temps que les robots conscients. Il faut dire que 5 milliards de morts, ça calme. Les humains ne voulaient plus prendre le moindre risque après cette terrible guerre.

L’homme au chapeau profitait de son alcool tout en finissant un vieux roman dont l’action se déroulait à Vienne dans les années 1990. Il disposait d’une fortune conséquente qui lui avait permis de se faire construire cette luxueuse villa dans laquelle il appréciait passer de paisibles moments, entre chacune de ses missions, et où Roger était à l’abri des milices anti robots.

– Excusez-moi, monsieur, mais je ne trouve pas mon chargeur FAP, il n’est plus dans la commode.

Les chargeurs FAP avaient été inventés en 2051 par James Dunham Jr. et servent à transformer l’électricité en microparticules, ce qui permet de réduire considérablement la taille des batteries. Sans cette invention, les premiers robots auraient dû s’encombrer d’énormes accus et n’auraient pu fonctionner que quelques minutes avant de devoir se recharger.

L’homme au chapeau sortit de son fauteuil et alla vérifier par lui-même. Effectivement, le chargeur n’était plus à sa place. Il se rendit à la cave, où se trouvait un autre chargeur de ce type, afin de pouvoir recharger Roger le temps de retrouver le premier, plus puissant, probablement égaré quelque part dans la villa. Il ouvrit un carton contenant de nombreux câbles, piles et toutes sortes de matériels électronique. Il savait que le deuxième chargeur était dans ce carton, et son emballage rouge aurait dû lui sauter aux yeux dès l’ouverture. Mais il avait également disparu. L’homme au chapeau comprit qu’il devrait se passer de Roger lors de ces prochains moments de détente dans sa villa. Il comprit aussi que les chargeurs FAP n’avaient jamais existé. L’homme au chapeau est un voyageur temporel et lors de sa précédente mission, il a modifié le cours de l’histoire.

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