L’éternité

Il faisait sombre.
Du moins si mes souvenirs sont bons, il faisait sombre.
Les souvenirs sont étranges quand même, c’est fou toutes les informations que l’on stocke sans s’en rendre compte et toutes les informations qu’on oublie comme si elles n’avaient jamais existé, comme si elles étaient vides de sens, comme si elles n’avaient pas compté.

Je me souviens de toutes ces petites choses pourtant, la petite lumière dans tes yeux quand tu pensais que je ne regardais pas, la façon que tu avais de brosser tes cheveux dans un sens puis dans l’autre, des petites choses dérisoires, futiles.
Un regard plein de malice, des yeux si clairs que j’aurais pu m’y perdre.
Cette petite lumière dans tes yeux.
Cette lumière qui aurait dû m’alerter, elle aurait dû me dire « sauves-toi, cours aussi vite que tu peux ».
Au fond elle le faisait sans doute déjà, peut-être étais-je trop bête pour comprendre les signes ?
Non, moi au contraire je me perdais dans ton regard, je plongeais sans jamais regarder par-dessus mon épaule, je plongeais dans le vide, dans le vice.

Je me souviens encore du déclic, le moment avant que tout bascule, avant que tout ne s’embrase, avant que tu ne représentes tout.
Toi, assis sur la chaise moelleuse de ton bureau, moi t’observant par-dessus mes notes de cours. Et en un instant, tout bascule, nos regards se croisent et le jeu commence.
A cet instant, plus rien ne compte. 
Toi et moi, on sait toujours quand le jeu commence, on sait toujours comment inciter l’autre à jouer.
L’énergie de la pièce change, l’air est saturé, c’est irrespirable mais à la fois tellement confortable.
Tout me semble futile mais à la fois très important. La légère brise qui fait trembler les rideaux, il fait frais mais assez bon pour laisser la fenêtre entre-ouverte. Cette même brise qui vient chatouiller ma peau, stimuler mes sens. Elle contraste énormément avec la température de la pièce, la température de nos corps chauds vibrants l’un pour l’autre.
Je suis subitement plus sensible à mon environnement, tous mes sens sont en alerte, mon corps appréhende, il sait déjà ce qui va se passer.
De l’appréhension, de la peur, du désir et ton parfum qui vient me titiller, c’est la goutte de trop.
Mon corps rencontre enfin le tien, je ne sais plus comment je suis arrivé là, j’étais sur le lit et l’instant d’après je me retrouve dans ton énergie, sur toi, en toi, partout.

La mémoire est très capricieuse, très sélective. Je ne sais plus comment mais je sais que c’était très rapide. Je ne me suis pas posé de questions, mon corps à agit comme il le devait afin de satisfaire mes pulsions et les tiennes, les nôtres.

Ton souffle dans mon cou, le frisson qui parcourt ma colonne vertébrale, tes mains sont partout, du moins je les sens partout, ton souffle quitte mon cou pour te permettre de me chuchoter quatre petits mots. Ces quatre petits mots qui me hanteront un jour mais en ce moment précis je ne m’y attarde pas. Tu reprends tes activités, sachant très bien à quel point tu es sur le point de bouleverser ma vie, ou peut-être que tu ne sais pas.

Je n’ai même pas le temps de me demander ce qui se passe, de me questionner, de penser.
Tout se passe très vite et pourtant j’ai l’impression que tout ça ne dure que quelques instants.
Cette alchimie, une symbiose parfaite, je ne saurais décrire précisément ce qui se passe mais j’ai le sentiment que ce que nous faisons c’est beaucoup plus que ce que l’on croit.
Toi, moi, nous, vibrant l’un pour l’autre, vibrant l’un dans l’autre, nous consumant petit à petit.

En un instant, on se retrouve nu, je sais c’est très rapide mais c’est aussi tellement naturel. C’est comme une évidence, tout se déroule exactement comme tout doit se dérouler. Tu tiens énormément à découvrir chaque partie de mon corps, à titiller absolument tous mes sens, tu veux que je me perde en toi, que je me perde dans un univers où tout n’est que sens et où rien n’a de sens.
Une pression sur l’épaule et l’odeur de la bougie posée sur la table vient s’emparer de mon odorat. Une caresse sur le ventre et ce sont mes poils qui se hérissent.
Ces quatre mots encore chuchotés dans le creux de mon oreille mais je les ignore aussi rapidement que la première fois, à mon tour de t’explorer maintenant.

Je te regarde encore, toujours ce regard, cette lumière, une constante, une preuve que rien ne change, que l’on ne se détruit pas, qu’on ne fait que jouer, qu’il n’y aura pas de conséquences.
Tant que cette lumière est dans ton regard, je sais qu’il me reste encore du temps.
Une éternité pour découvrir toutes les courbures de ton corps, une éternité pour apprendre à connaitre ce que tu aimes, ce que tu détestes, il me reste encore une éternité.

Je te chevauche à mon tour, une pression par-ci par-là, une caresse par-ci par-là, tu sais que j’aime prendre mon temps, on a encore une éternité.
Mais d’un coup l’ambiance change, je suis abasourdie, désorientée, perdue.
Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi aujourd’hui ?
J’ai dû faire quelque chose mais je ne mets pas encore le doigts dessus.
Tu me repousses et tu te lèves, je ne comprends pas ce qui se passe. Tu t’étires et tu commences à t’habiller je vais m’asseoir sur le lit, je range mes notes et je te regarde quitter la pièce.
Qu’est-ce qui vient de se passer ? Je réfléchis un instant et je percute enfin.

Ces quatre mots que tu m’avais chuchoté cette nuit-là, ils me reviennent enfin.
Je me suis repassé ce souvenir en boucle, pendant des jours, des semaines ou peut-être même des mois je ne sais plus je n’ai plus la notion du temps et mes souvenirs sont toujours aussi capricieux.

Je suis toujours dans la chambre, je ne m’inquiète plus, je sais où tu vas, je t’entends récupérer les clés sur le comptoir puis j’entends le bruit de la clé dans la serrure.
Je ne m’inquiète plus, quelque chose cloche, mais je refuse de m’inquiéter.
Je me recouche et commence à lire mes notes de cours, le ventre serré sans aucune raison mais j’essaie de ne pas céder à la paranoïa.
Deux, peut-être trois heures passent et je reçois un appel, je sais ce qui va se passer avant même qu’on me l’annonce.
Je n’entends plus rien, je ne vois plus rien, je crois que je ne sens plus rien, je crois que le téléphone heurte le sol mais je ne m’en souviens plus.

Ma mémoire toujours aussi capricieuse. Et pourtant je n’arrive pas à oublier ces petites choses, des choses si futiles. Des choses futiles comme cette lumière ridicule dans ton regard. Elle aurait dû me prévenir, me dire « Ne t’attaches pas, l’éternité n’existe pas »
Et peut-être qu’elle le faisait déjà.
Ces quatre petits mots qui ne m’ont jamais alerté, tu les disais tous les jours comment aurai-je pu savoir ?
« Je suis en retard » aussi simple que ça, quatre mots et pourtant ma mémoire reste bloquée dessus, je n’aurai jamais cru que tes derniers mots seraient aussi basiques, aussi ordinaires.
Mais je me retrouve, allongé sur le sol de ce qui était notre chambre à me demander s’il faisait sombre ce jour-là.

Je crois qu’il faisait sombre.







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