Les murs, rue de la République

Coincée entre les deux ports de Marseille, cette longue avenue est censée être le lien entre le Vieux Port et le port industriel, un ruban qui lie la vieille ville à sa nouvelle existence.

Autrefois elle était une artère vivante de la ville, la rue Impériale, grouillante d’une vie sale, des autos passaient en hurlant sur les piétons qui débordaient des trottoirs, les bars interlopes ouverts jour et nuit, peuplés d’hommes en costumes élimés et chapeau. À l’intersection entre la rue de la République et l’avenue qui relie la gare et le port industriel se trouvait le Perroquet Bleu qui, sous couvert d’être une pension de famille, était l’un des plus hauts lieux de la prostitution méditerranéenne.

La plus grande rue haussmannienne de France, n’en déplaise à nos amis parisiens qui n’ont quasi que des boulevards haussmanniens, a toujours été peuplée d’immigrés depuis sa création, d’étrangers venus à Marseille dans l’espoir d’une vie meilleure. Tous les magasins, des bars, des épiceries, de minuscules restaurants, tenus et entretenus par les gens qui vivaient dans les étages du dessus.

Si vous l’aviez remontée au début d’année, vous auriez découvert quelques boutiques de vêtements, puis un grand rond-point où les banques disputaient la place aux impôts, ensuite quelque chose d’étrange arrivait…

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Crédit photo : Captain’ Dryheart

Vous auriez vu une vitrine de librairie puis celle d’un fleuriste, tous ces magasins qui ont disparu des rues depuis bien longtemps. En réalité ce ne sont que des photos collées sur des panneaux de bois, et à leur sommet on annonçait la livraison de nouveaux immeubles prévus pour 2012. Or il n’y avait plus de bruit derrière les cache-misère, pas de foreuse, personne ne poussait les portes découpées dans les trompe-l’œil, les rares échafaudages rouillaient au pied des bâtiments haussmanniens depuis longtemps rénovés et occupés par des familles aisées, des immigrés bretons, parisis, niçois ou lyonnais…

Voilà ce que j’avais écrit il y a de cela quelques mois, sans rien avoir de plus à en dire ou du moins sans y trouver de vraies raisons, alors j’avais abandonné ces quelques phrases. Sauf que depuis quelques jours les apparences de magasins ont cédé leur place, elles ont disparu. Mais nous sommes à Marseille, n’allez pas croire qu’on y a enfin ouvert un fleuriste ou une librairie, non depuis 2012 rien n’a ouvert hormis des magasins de cigarettes électroniques qui ont, presque tous, fermés depuis. En fait on a tendu sur les panneaux de bois quelques bâches de plastique portant des imprimés, et on a affublé ce renouvellement de décor du nom d’exposition.

Hormis une ou deux pièces ayant de l’intérêt, il s’agit du travail de graphistes et de boîtes de com, aucunement d’une œuvre artistique. L’unique lien entre tout cela c’est Marseille, des photos avec des dessins, quelques faux tags qu’on nettoie en les décrochant. À tel point que depuis quelques jours des graffeurs ont déjà commencé à en recouvrir certains.

Mais tandis que nous nous interrogeons sur la durabilité et sur l’intérêt de cette exposition urbaine, derrière les tableaux toujours rien ne se passe. La rue se meurt, agonisant au rythme des embouteillages pendulaires et du passage des tramways, le mistral s’immisce entre les toiles de plastique et les panneaux de bois, comme je glisse ma main sous un soutien-gorge. À l’autre bout de la longue rue de la République, le centre commercial tout récent fait naître de nouvelles boutiques, Subway, Mc Donalds et autres Starbucks, mais plus personne ne vit alentour. En excentrant les travailleurs, l’aspect villageois disparaît de ce renflement de Marseille. Un jour, lointain, elle sera normale, tristement acceptable, elle aura ce regard de ces gens autrefois magnifiques et intelligents mais qu’on aura ramenés dans le rang à force de passages à tabac, une étoile éteinte, une beauté cachée, un génie muselé.

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Crédit photo : Captain’ Dryheart

Je prends mon stylo et raye d’un long trait noir la bâche de plastique avant de signer mon crime, Cpt. D., sous le regard d’une grand-mère qui m’observe furieuse, portant courageusement un sac en papier Christian Dior bien rempli. Un jour, ce sera mon tour de quitter ce quartier, mais elle partira avant moi, j’espère.

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