Les fleurs en fusion

Illustration: « Les feux de la saint-Jean ». Charles Cottet, 1901.

«Alors Pilate prit Jésus, et le fit battre de verges. Les soldats tressèrent une couronne d’épines qu’ils posèrent sur sa tête, et ils le vêtirent d’un manteau de pourpre.»

Jean, 19:1 et 2

Les jardins de l’abbaye, domptés par des barrières tressées. Des fascines. Le pas flottant comme dans chacun de ces rêves, j’envoie promener quelques petits cailloux à coups de pieds boudeurs. Le temps indécis a balayé la plupart des visiteurs, en renfort de l’écriteau qui clame le prix à payer pour obtenir un ticket d’entrée. Le vent dessine sur l’étang central un tapis anti-dérapant du plus bel effet.

Mais nous savons que c’est un mensonge.

Madame Moreau est là aussi. Elle déchiffre les noms et propriétés des plantes inscrites sur des ardoises. Elle a l’air, comme toujours, de ne pas trop savoir quoi faire de moi. J’aimerais m’asseoir sur la terrasse du bar fermé, et commander un café. Je suis triste, tellement triste, enferré dans une de ces tristesses inexpugnables, de celles installées pour toujours.

-Grande Chélidoine. Chelidonium Majus. Papavéracées. Traite les verrues et les problèmes dermatologiques.

J’adresse à madame Moreau un signe de la tête pour lui signifier que j’ai entendu, mais je m’en fiche éperdument. Un peu sur ma droite, dévorée par les mousses et l’ombre éternelle se trouve une chapelle minuscule. Un édifice tout en bois à mi-chemin entre l’abri de jardin de style flamboyant et le temple japonais de coin de rue.

Les portes ajourées sont fermées à clé. À l’intérieur se trouve un fatras sans nom ligoté par des toiles d’araignées : bidons de couleurs et tailles variées, chaises vermoulues quand elles ne sont pas cassées, et les restes de ce qui devait être le vélo de saint Benoît.

-Ortie. Urtica dioica L. Diurétique. Douleurs articulaires.

Douleurs articulaires. L’ortie ne fait pas mal aux articulations, mais bien aux fesses et aux cuisses, lorsqu’on est victime d’une fessée moyenâgeuse. Ma grand-mère se fait un petit cadre dans l’histoire, avec ce souvenir tant de fois raconté. Celui d’une punition mémorable. Un radotage ponctué de «C’était bien plus dur dans le temps.»

-Ficus Benghalensis. Figuier étrangleur. Tu as vu ça?

Je me souviens avoir repris le contrôle. Nous nous sommes assis dans le salon-jardin d’une jeune femme croisée un peu plus tôt, pour déguster un champagne rouge aux bulles très fines. Boire du vin rouge, en ressentir le goût; un goût de raisin très prononcé, et savoir que c’est du champagne.

La jeune femme vit seule, dans une petite maison à la décoration chargée. Madame Moreau, un peu jalouse, n’est pas très à l’aise. Elle fait tout son possible pour attirer l’attention avec des bons mots préfabriqués et des vues irréfléchies sur le monde. Dans ces moments-là c’est moi qui ne sais pas quoi faire d’elle. C’est notre deuxième ou troisième visite de la journée, pour boire encore et encore du champagne rouge, installés dans des canapés pourpres.

La conversation est inaudible, et j’y participe activement.

Une question est posée deux ou trois fois.

-Vous avez vu les fleurs en fusion?

Je ne sais que répondre.

-Vous avez vu les fleurs en fusion? Vous devez absolument les voir avant de partir!

Mais non, nous ne pourrons pas les voir avant de partir. Le retour à la maison est un carton noir. Madame Moreau est rentrée dans ses pénates, moi dans les miennes. Je dois trouver le moyen de m’échapper de cette histoire pourrie. Je le cherche depuis le début.

Je me suis réveillé, piqué par le froid et tenant un coussin dans mes bras. Ce devait être le milieu de la nuit. Je pense m’être réveillé. J’ai en tout cas décidé de me rendormir pour aller voir les fleurs en fusion.

Comme la fleur de cerisier à peine éclose, le samouraï est prêt à mourir, fauché dans la fleur de l’âge.

Troublé dans mon sommeil, j’ai longtemps nagé dans un caramel d’obscurité avant de sentir clairement sous mes doigts l’effritement rugueux d’un mur de pierres. D’une traction sans effort je suis monté au sommet et me suis accroupi. Le paysage monochrome s’est éclairci peu à peu. Une multitude d’animaux remuait buissons et feuilles mortes, et de lourdes gouttes se frayaient un chemin jusqu’au sol. Passage en force des dernières larmes d’un orage. Pièce par pièce, le décor sonore s’installait en rangeant les sons par degré de dangerosité. Je me sentais léger, et même extrêmement véloce. Était-ce le champagne rouge? Ou de nouvelles capacités offertes par cette deuxième moitié de nuit? Le paysage qui se révèle est celui que je cherchais.

Les jardins de l’abbaye. Des vagues de lumières mémorielles le traversent à la manière d’un sonar. Je saute et me pose trois fois de suite, léger comme une plume. Une branche craque, non loin de moi. Je m’immobilise quelques instants en retenant mon souffle. Je suis au même endroit, quelques heures plus tôt. Il règne le silence caractéristique d’avant les orages. Un silence de salle de spectacles vide. Je suis peut-être un oiseau. Un oiseau avec des mains. Même s’il n’y a aucun danger, je reste immobile encore un moment, pour savourer les ténèbres et les odeurs.

Mes vêtements ont disparu. Je reviens sur la séquence où je les enlève et les dépose, bien pliés au pied d’un chêne. Rassuré, je marche un peu, titubant comme si j’étais ivre. La blancheur de mon corps me rend sûrement très repérable dans cette nuit noire, mais qu’importe. Ma respiration se règle sur le chant de la forêt, et les branches mortes se cassent sans gémir sous mes pas. Un véritable indien Séminole, ami des animaux nocturnes et impossible à repérer.

Je traverse la terrasse du café et trouve une table libre, un peu à l’écart des autres consommateurs. Il arrive que même les indiens aient soif. A ce moment précis, la couleur de ma peau se confond parfaitement avec le gris-blanc du sol en béton. Peut-être reviendrai-je ici si je suis découvert lors de mon équipée nocturne. Le serveur a l’air fatigué. Il porte un costume de garçon de café parisien, ce qui est assez étrange. Je lui commande un café. Aucun son ne sort de nos bouches.

-Pour Monsieur, qu’est-ce que ce sera?

-Bonjour, je voudrais un café, s’il vous plaît.

Il fait volte-face et repart, un peu serré dans son tablier. Je me suis assis en croisant les jambes, par réflexe. Sans vêtements, ce n’est pas une bonne idée. Les hommes savent de quoi je parle. Je cherche une façon élégante et invisible de me sortir de ce mauvais pas quand je croise le regard d’une femme installée à la table d’à côté. Elle est petite et un peu ronde. Plutôt jolie. Elle nourrit un bébé, le sien sans doute, à la petite cuillère, d’une compote peu appétissante. L’enfant piaille mais ne fait aucun bruit. Elle me jette ce bref regard, me sourit, et retourne à son nourrissage. Je décroise les jambes et peut me détendre. Le serveur m’apporte mon café et je lui lance un merci inaudible.

Tout se passe comme prévu.

Le terrible coup de tonnerre roulant et profond qui suit ne laisse aucun doute : il va tomber des cordes. Je termine mon café et me lève, soudain conscient de ma tenue peu appropriée.

Je dois me rhabiller si je veux que mes vêtements soient trempés.

La jeune mère ne peut s’empêcher de rire à la vue de mes fesses marquées par les striures des lattes de la chaise. Mais ça ne fait rien. J’aurais sûrement trouvé ça drôle à sa place. Je vais lentement, d’un pas digne et léger jusqu’à la petite chapelle de bois. Il y a du monde à l’intérieur, et des rires, et des chants. Les petites fenêtres grillagées sont habillées de lumières douces, à la manière des lampions d’été, et une banderole accrochée sous l’auvent dit:

« Fête des fleurs en fusion »

A l’intérieur de la petite chapelle, une douzaine de moines rigolards braillent des chansons paillardes en buvant du vin à même la bouteille. Ils sont affalés sur des piles de cagettes retournées. Entre deux couplets bien suggestifs, l’un d’eux laisse échapper un énorme pet gras. Tous se gondolent alors en envoyant ça et là des giclées de pinard sombre. Les couleurs et la chaleur de leurs libations font penser aux pastiches pornos de Blanche-neige et les sept nains.

-Hé, toi! L’ami à poil! Viens boire un coup avec nous!

L’un des moines, gris comme un cadavre malgré l’alcool, vient de m’inviter à les rejoindre. Il se lève et me tend une bouteille. Ses yeux d’acier sont ceux d’un fou. Il me regarde intensément et semble réfléchir à quelque chose, pendant que je bois une grande gorgée au goulot.

-Tu es venu pour la fête, hein?

J’acquiesce d’un signe de tête, les yeux piqués par l’alcool avalé trop vite. Son regard se fait un peu plus métallique.

-Retrouve tes vêtements près du chêne, et rejoins-nous ici. La procession va bientôt commencer. Tu peux garder la bouteille.

Mais qui boit de l’eau dépérira sans joie.

La séquence où je retrouve mes vêtements et me rhabille ne m’intéresse pas. Impossible pourtant de la passer. Pire, je dois me la cogner deux ou trois fois, comme pour tout ce qu’on feint d’ignorer dans les rêves.

Rêve à rediriger.

Les moines rigolards se sont faits sévères. Ils marchent en silence et en file indienne vers le centre du jardin. Une chanson d’amour venue de nulle part m’empoisonne la tête, et je me demande si les indiens marchaient vraiment en file. Le religieux aux yeux d’acier m’encourage à les suivre d’un signe de la tête. Une invitation discrète. Peut-être interdite.

La plus noire des nuits s’est installée subitement, ne laissant qu’une bande bleue et sombre au loin. Au travers des grilles d’un lourd portail d’acier, j’aperçois un feu allumé. Sûrement à des kilomètres d’ici. Des kilomètres de ciel et de fumée également noire. Il semble géant. Ses explosions de clarté font battre le ciel comme un cœur de mémoire. Je suis certain que ce n’est pas la Saint Jean.

Je décide de suivre les moines en restant à bonne distance, par prudence. La queue de tonsures se transforme en cercle qui ceint un parterre. Tous ont les yeux clos et les mains jointes sur le bas du ventre. Personne ne bouge ou ne dit mot, quand doucement, les fleurs s’allument. Parties d’une lueur timide mais vive comme celle d’une cigarette, elles font bientôt l’effet d’un brasier qui ne révèle que les visages des moines. Leurs corps sont quasiment invisibles, sauf pour ceux qui sont les plus proches du feu. La joie et la plénitude leur fabriquent des masques doux, en les soulignant d’un air absent. Celui-là joint les mains, comme en prière, avec un large sourire. Cet autre laisse tomber les siennes sur ses cuisses, perdu dans la contemplation des fleurs en fusion. Même mon complice aux yeux gris a complètement changé d’expression. Celle d’une surprise rassurante. Il lève la tête pour mieux baisser le regard, la bouche légèrement ouverte. Je jurerai avoir vu de la fumée s’élever du brasier doux en tournant sur elle-même, possédant l’espace de vie d’une demie seconde avant de se fondre dans la plaque de la nuit. Je me suis déjà rapproché, totalement confiant, et chasse l’image de fleurs en guirlande électrique qui cherche à s’imposer. Des fleurs mal démoulées, mal construites à la chaîne dans un atelier chinois.

Non, nos fleurs en fusion sont belles, naturelles et parfaites.

Les yeux gris se retirent derrière leurs couvertures de peau. Un chant commence. Un air brodé de voix multiples, lent et grave. Je ne veux pas m’en aller. Quelques fleurs, sous l’effet de la chaleur, se sont liquéfiées et font des flaques d’ambre scintillant. Le foyer perd un peu de son intensité. Je recule de quelques pas, en proie à une mélancolie sauvage. Le froid de la nuit en profite immédiatement. J’ai bien fait de me rhabiller. Il est temps de partir. Je me retourne deux ou trois fois, quand une fleur coule en grillant l’herbe humide. Le chant est devenu fort et franc, plus rapide que les vapeurs d’eau qui s’échappent des gorges instrumentales. La chaîne lumineuse rétrécit au fil de ma route. Arrivé au mur d’enceinte je jette un dernier regard : elle a maintenant la taille d’une couronne . Je pense avoir oublié mes chaussures quelque part.

Both comments and pings are currently closed.

Comments are closed.