Les échoués – Livre III

Paris, 1984… Gaspard observait, à travers la vitre arrière de la voiture, les grands magasins illuminés sur la plus belle avenue du monde.

A l’approche de l’Arc de Triomphe, le chauffeur bifurqua sur la droite et, après avoir montré son autorisation aux militaires de faction, s’engagea dans une allée souterraine. Après un ultime contrôle, le véhicule s’arrêta devant un ascenseur. Gaspard et une jeune femme en sortirent.

— Tout va bien se passer mon grand ! dit-elle à l’encontre du jeune garçon en lui boutonnant sa veste.

Gaspard ne répondit pas, se contentant d’un hochement de tête acquiesçant les propos de cette femme qu’il ne connaissait que depuis deux jours. Il glissa sa main dans la sienne comme pouvait le faire n’importe quel enfant devant un potentiel danger.

Ils se dirigèrent vers l’ascenseur et la jeune femme appela ce dernier. La machine se mit en branle et bientôt les mâchoires métalliques s’ouvrirent pour absorber les deux visiteurs. La montée ne dura que quelques secondes et l’aiguille se figea sur le 16ème étage. Une sonnette marqua la fin du voyage et intima l’ordre à ces mâchoires de se desserrer. A peine sortis, ils furent accueillis par une femme en uniforme d’un blanc immaculé.

— Ravie de vous revoir Mme Günterhausen ! dit-elle en souriant.

— Merci Ladrya ! répondit-elle. Où est mon grand-père ?

— Encore en rendez-vous mais il m’a donné pour consigne de vous faire patienter dans son bureau…Il ne devrait plus en avoir pour longtemps ! dit l’officier en les invitant à la suivre.

Elle les conduisit jusqu’au bureau du maître des lieux, du maître de ce pays et de ce vieux continent qu’était l’Europe : Jürgen Güntherhausen.

Cet octogénaire tenait ses peuples d’une main de fer, certes, mais dans un gant de velours, à la différence de son illustre prédécesseur à qui il avait ravi le pouvoir : Adolf Hitler.

Gaspard s’assied dans le canapé et scruta l’immense bureau. Une immense carte du monde actuel décorait le mur bleu-gris à sa gauche. Un tableau mis sous verre décorait le mur opposé. Aucune photo à la gloire de Güntherhausen si ce n’est un petit cadre représentant la signature de la reddition de l’Angleterre. L’île était la seule rescapée parmi les alliés historiques puisque les Etats-Unis avaient préféré se désintéresser du destin européen sous la pression populaire, estimant avoir assez donné de morts pour une cause qui n’était pas la leur. Günterhausen avait poussé le vice à signer ce traité dans la galerie des Glaces du château de Versailles, le 28 juin 1953, soit 34 ans jour pour jour après la signature du Traité de Versailles de 1919, offrant la reddition de l’Allemagne. Ce traité, jugé infamant par les Allemands, avait précipité le pays dans les bras d’un nazisme promettant un sursaut et une vengeance sans appels.

Günterhausen, fringant lieutenant SS, avait réussir à obtenir l’oreille du Führer et devant le miracle qu’il offrait, ce dernier lui avait fait grimper les marches de la renommée, quatre à quatre. En quelques mois, il était passé de lieutenant à conseiller personnel d’Hitler, n’en référant qu’à lui-même, au grand dam de beaucoup de généraux.

Gaspard, intrigué par ce tableau qu’il regardait avec attention, se leva et s’approcha de ce dernier.

— Etonnantes créatures que ces Centaures, n’est-ce pas ? fit une voix de stentor, surprenant Gaspard dans sa contemplation.

— Grand-père ! fit la jeune femme tout sourire.

— Bonjour ma petite Elsa ! fit le vieil homme en embrassant sa petite-fille.

Gaspard se retourna, impressionné par le personnage qui venait de pénétrer dans la pièce. Jürgen Güterhausen, auto-proclamé Empereur, s’approchait de lui. Gaspard était pétrifié. Elsa devança son grand-père, en voyant les yeux apeurés du petit garçon.

— Grand-père, laisse-moi te présenter Gaspard ! fit-elle.

Gaspard chercha la main d’Elsa comme on peut chercher une bouée de sauvetage au milieu de l’océan en furie.

— Mon cher Gaspard, bienvenue à Paris ! fit l’Empereur. Elsa m’a parlé de toi, mon petit…Vu que tu vas rester un moment avec nous, je propose qu’elle s’occupe de toi, comme une mère ou une grande sœur pourrait le faire, es-tu d’accord ?

— Ou…oui…balbutia Gaspard, prononçant ainsi ses seules paroles depuis son arrivée.

Il pensait à ses parents. Il ignorait ce qu’ils étaient devenus après les coups de feu qui avaient retenti lorsqu’il descendait les marches du tombeau. A l’aide de sa manche, il essuya les larmes qui perlaient au fond de ses yeux remplis de désarroi et de tristesse. Quelques-unes lui échappèrent et roulèrent sur ses joues pour venir s’échouer dans la commissure de ses lèvres. Il renifla.

— Je vais lui montrer sa chambre, il doit être épuisé ! dit Elsa en sortant du bureau impérial avec l’enfant.

— Oui, vas lui montrer sa chambre, qu’il se repose…dit l’Empereur. Prends soin de lui, il n’est pas comme tout le monde, c’est un échoué, comme moi jadis…

— Je sais grand-père, je sais…dit Elsa en refermant la porte du bureau.

Jürgen s’avança vers l’immense vitre blindée qui lui offrait un formidable panorama sur tout Paris, du haut de cet Arc de Triomphe qu’il avait fait habiliter à grands coups de travaux pour qu’il puisse accueillir le centre névralgique de l’Empire.

Quelques blindés remontaient les Champs-Elysées en cette fin d’après-midi. L’Empereur sourit et repartit une quarantaine d’années en arrière lorsqu’il avait lui-même défilé sur cette avenue. Beaucoup d’eau avait passé sous les ponts et pas que ceux de Paris.

Un échoué…Avant même sa condition de militaire ou son statut d’Empereur, Jürgen était un échoué…Un voyageur temporel.

En revoyant Gaspard dont il avait tué les parents, il y a maintenant 40 ans pour lui mai seulement 2 jours pour l’orphelin, Jürgen se replongea dans ses souvenirs. Il décrocha le téléphone et passa des ordres afin de n’être dérangé sous aucun prétexte. Le téléphone raccroché, il s’assied dans un immense fauteuil face à Paris qui s’offrait à lui ainsi qu’à ses souvenirs. Au crépuscule de sa vie, il avait toujours vécu sans regrets ni remords mais aujourd’hui, les yeux de cet enfant avaient fendu l’armure réputée impénétrable. Il se sentait redevable vis-à-vis de Gaspard et pas seulement pour avoir tué ses parents. Il s’était passé autre chose, ce jour-là, dans la crypte, il avait découvert cet escalier temporel et cela il le devait à cet enfant. Ce qu’il était devenu, il le devait en partie à Gaspard.

Il s’était donc promis de s’occuper de lui si jamais il le retrouvait un jour dans les couloirs du temps. Et ce jour était arrivé.

Jürgen avait un fils, Friedrich, le père d’Elsa. Une brute épaisse qui ne trouvait son bonheur qu’en répandant la terreur et le sang sur son chemin. Général en chef des armées de son père, il prendrait la relève à la mort de celui-ci. Et cela déplaisait fortement à l’Empereur. Tuer faisait partie de l’ADN de n’importe quel militaire mais le faire en temps de paix et à plus forte raison contre son propre peuple, l’Empereur ne pouvait le concevoir, lui qui avait pourtant commis les pires exactions sous couvert de la guerre. Friedrich avait maté une manifestation qu’il avait présenté à son père comme étant un début de soulèvement qu’il fallait vite réprimer de peur qu’elle ne se propage. Jürgen l’avait laissé faire…Et le résultat fut à la hauteur de la réputation naissante de Friedrich : un massacre…Paris avait été marqué au fer rouge…

A l’issue de ce bain de sang, la discussion entre les deux hommes avait été on ne plus houleuse. Friedrich affirmant qu’une bonne répression était synonyme d’exemple pour tous ceux qui souhaitaient défier le pouvoir en place. L’Empereur savait surtout que c’était là le moyen pour tous les opposants d’en faire une date martyr et d’attiser la haine contre le régime.

Jürgen savait que les régimes totalitaires ne pouvaient s’installer indéfiniment, les peuples opprimés finissant toujours par se révolter pour aller chercher le bien le plus précieux existant sur cette planète : la liberté.

Il n’avait pas toujours pensé cela…

Ses yeux se plissèrent comme pour fixer un point à l’horizon, l’horizon de sa mémoire. Il se souvint alors de cette entrevue à Berlin, un soir d’orage, avec celui qui allait bientôt déchaîner les Enfers sur toute l’Europe : Adolf Hitler.

Il se rappela cette histoire que le Führer lui avait raconté ce soir-là, celle d’un ordre secret qu’il allait bientôt découvrir : l’ordre de Thulé…

***

Berlin, 1939…

Devant le silence de Jürgen Günterhausen, Hitler se retourna vers son jeune invité et lui définit, à sa manière, ce qu’était l’ordre de Thulé.

— Vous savez, Jürgen, certains hommes ont besoin, parfois, de laisser libre court à leur imagination, persuadés d’être au-dessus des autres comme faisant partie d’une élite ! débuta le Führer. Vous ajoutez à cette croyance, d’autres comme l’ésotérisme ou le paranormal et vous obtenez alors une société qualifiée de secrète comme la franc-maçonnerie ou bien des religions qui fonctionnent sur le même principe. Goering me les a faits rencontrer il y a plusieurs années. Des hommes d’affaires, des banquiers, des religieux ou encore des philosophes, profitant du chaos dans lequel était tombée l’Allemagne dirigée alors par des fantoches, des pleutres.

Hitler s’assied sur le canapé et se resservit une tasse de thé. Güntherhausen l’imita, attendant qu’il reprenne le court de ses explications, ce qu’il fit.

— Ces pseudo-penseurs de ce nouveau monde qu’ils imaginaient en se réunissant n’ont que cet amour d’eux-mêmes à vendre. Je les déteste…ajouta-t-il.

— Pourquoi les fréquenter, mein Führer ? demanda Güntherhausen.

— Je dois reconnaître que leurs réseaux sont puissants ainsi que leurs portefeuilles…répondit Hitler. Et puis si vous enlevez le folklore délirant de leurs propos, reste une idée à creuser, Jürgen.

— Laquelle ? fit Günterhausen, interloqué.

Hitler porta la tasse de thé à ses lèvres puis la reposa sur la petite coupelle détenue dans sa main gauche. Il eût un sourire qu’on pouvait qualifier de carnassier.

— Un nouvel ordre mondial…fit-il. Un nouveau monde qu’il faut anticiper et prévoir plutôt que de le subir. Nous arrivons à un tournant. Dans quelques années, les politiciens n’auront plus voix au chapitre et ceux qui seront encore en place le devront à ceux qui œuvreront alors dans l’ombre !

— Mais qui ? fit Güntherhausen.

— Les financiers ! répondit Hitler. Un jour viendra, ils ne se cacheront plus et gouverneront. Tout cela dans les règles démocratiques. Il n’y aura plus de Reich qui vivra 1000 ans comme le pensent certains de mes généraux. 1000 ans…répéta-t-il en levant les yeux au ciel.

***

Paris, 1984…

— 1000 ans…chuchota l’Empereur en constatant au travers de la vitre que le soleil avait débuté sa lente descente rougeoyante.

Il se leva et voyant le soleil se coucher fit un parallèle avec l’Empire qu’il avait créé sur les fondations d’Hitler. Les financiers n’étaient pas encore au pouvoir, il les avait écartés de toute influence que ces derniers auraient pu avoir, ne leur devant absolument rien, sa richesse personnelle étant la meilleure carte qu’il avait pu jouer jusqu’à présent. Cependant, il savait que ce n’était que partie remise, la société évoluait et bientôt la finance aurait le dernier mot, emportant tout sur son passage.

Afin de s’assurer le pouvoir suprême, il avait donc écarté les lobbies financiers et industriels. Il s’était également créé un réseau au sein du Reich et le moment venu, il avait ordonné quelques purges au sein de ceux-là même qui étaient coutumier de ce genre de massacres. Il avait éliminé les chefs SS lors d’une nuit qui n’était pas sans rappeler la fameuse « nuit des longs couteaux » qui avait vu ces mêmes SS éliminés les SA, empruntant du même coup la recette qui avait fait le succès de son mentor. Mentor qu’il se chargea de destituer et d’éliminer sans aucune forme de procès, évitant ainsi une protestation populaire qui aurait pu, le sachant encore en vie, proliférer. Frapper vite et fort. Voilà ce qu’il avait retenu pendant toutes ces années.

Hitler avait donc été éliminé en 1953, deux mois avant la reddition de l’Angleterre. Le vieux rêve du Führer d’envahir cette île n’avait jamais eu lieu, le futur Empereur préférant un statu quo des frontières afin de s’attaquer maintenant à l’administration de ce qui allait devenir un Empire allant de la France aux frontières avec l’URSS de Staline avec qui le pacte de non-agression tenait toujours.

Ses hommes de confiance placés un peu partout, le nouvel homme fort se fit couronner Empereur en la cathédrale Notre-Dame poussant le mimétisme avec un avec un autre de ses modèles : Napoléon.

Afin de s’assurer une protection, en souvenir des multiples attentats déjoués pendant le règne d’Hitler, il se constitua une garde rapprochée. En opposition aux chemises noires et brunes qui avaient veillé sur Mussolini et Hitler, il choisit un blanc immaculé pour les habiller. Le Bloc 0 était né. Ce nom lui rappelait à chaque instant comment il était parvenu au pouvoir. Cette inscription gravée sur une des pierres qui soutenaient le tombeau dans lequel il était entré en 1944 pour en ressortir en 1938, fort d’un savoir qui constituerait la base de son irrésistible ascension.

***

Gaspard avait cessé de pleurer. Il était maintenant seul dans ce qui avait été présenté par Elsa comme étant sa chambre. En enlevant son manteau, une enveloppe en tomba. Surpris, il ramassa celle-ci, le visage illuminé, persuadé que sa mère avait pris le temps de lui écrire avant de le cacher dans le tombeau. Il décacheta l’enveloppe et déplia la lettre. Rapidement, il comprit que sa mère n’en était pas l’auteur mais une certaine Marina qui écrivait à un certain Marius. Qui était ce Marius qu’elle semblait aimer ? Et Marina ? Était-ce cette jeune femme qui les accompagnaient dans la crypte lorsque la Gestapo avait pénétré dans le monastère, semant la mort et la désolation ?

Beaucoup de questions et tellement peu de réponses. Il décida de cacher cette lettre qu’il ne comprenait de toute façon pas. Elle était tout ce qui lui restait de cette journée qui avait vu la mort de ses parents, comme un symbole. On frappa à la porte et Gaspard dissimula l’enveloppe sous le matelas de son lit. Il ouvrit la porte et vit Elsa.

— Tout va bien mon grand ? dit-elle, un sourire compatissant.

— J’ai faim ! dit Gaspard.

— Cela tombe bien, je venais justement te chercher pour aller dîner, allez viens ! dit-elle en fermant la porte.

Gaspard se retrouva ce soir-là à la table impériale, en compagnie d’hommes et de femmes à l’allure impeccable. Elsa était assise à côté, veillant sur lui. Gaspard était un peu plus rassuré quand elle était là, près de lui.

Ce soir-là, l’Empereur fêtait l’ouverture prochaine d’un de ses projets qui le tenait à cœur : l’Académie des Aiglons, sorte d’école pour tous les enfants ayant démontré des aptitudes intellectuelles et sportives. Ces écoliers deviendraient avec le temps, les futurs leaders du nouveau monde qu’il souhaitait anticiper. Ils feraient perdurer l’esprit de Günterhausen bien après sa mort.

Gaspard ne répondait pas, d’emblée, aux critères de sélection pour intégrer les Aiglons mais son statut d’échoué valait toutes les compétences sportives ou intellectuelles. Il faisait partie de la race des élus, selon les propres termes de l’Empereur. Un intouchable, un immortel. Gaspard ne savait pas quoi en penser. Pour le moment, il mangeait et c’était bien là sa seule joie.

Il revêtirait bien assez tôt le prestigieux uniforme blanc, à la fin de ses études, pour intégrer le fameux Bloc 0.

***

Casteil, 1112…

Marius s’évadait de ses pensées à défaut de pouvoir le faire de cette prison temporelle qui l’avait mené de 2019 à 1112 en passant par l’an 2043, le tout en l’espace de quelques semaines. Rien que d’y penser, il en avait encore le vertige, vertige qui s’associait à la tristesse de ne pas savoir ce qu’était devenue Marina. Ce belvédère avait abrité il y a peu, une pause fraîcheur partagée avec elle lors de leur visite inaugurale. Qu’avaient-ils fait de mal pour être séparés de la sorte ? Marius s’en voulait, c’est lui qui avait soumis l’idée à Marina d’enjamber le tombeau pour prendre cette photo où elle devait simuler un bain. Quelques larmes coulèrent sur ses joues devenues barbues, lorsque frère Guillaume interrompit ce silence contemplatif.

— Comment allez-vous aujourd’hui, cher Marius ? fit le moine.

— Je…je ne sais pas Guillaume ! répondit-il en s’asseyant sur le parapet.

Son regard se perdit à nouveau dans les montagnes environnantes, il soupira et se retourna vers le moine, les yeux encore embués.

— Puis-je vous aider ? demanda Guillaume.

— Oui…répondit Marius dans un regain de forme. Parlez-moi de ce monastère, Guillaume. Dites-moi tout ce que vous savez à son propos !

— Allons marcher un peu mon ami et je vous conterai, chemin faisant, l’histoire de ce lieu…pas comme les autres…dit-il en souriant à Marius.

Ils empruntèrent la coursive qui menait au jardin et Guillaume débuta son récit.

— Il faut tout d’abord savoir qu’il n’existe aucun texte officiel narrant la construction de cette citadelle ! fit-il. Des légendes, des récits transmis de génération en génération voire même des espoirs vivent ici depuis fort longtemps. Une de ces « légendes » a toujours éveillé ma curiosité et c’est celle-ci que je vais vous conter.

Ils arrivèrent dans le jardin, sorte de patio divin ou les anges venaient à s’ébattre au milieu des rosiers splendides en cette saison et se rafraîchir auprès de la fontaine qui crachait, par la bouche de visages finement taillés dans la pierre, cette eau provenant des montagnes qui entouraient ce perchoir. Il y avait comme un petit goût de Paradis. Marius et Guillaume s’assirent sur un banc de pierre face à la fontaine.

— Il y a environ 200 ans, alors que des bergers faisaient paître leur troupeau un peu plus bas, une des brebis s’échappa de ce dernier. Un des bergers s’activa donc pour la retrouver et gravissant ce qui allait devenir le chemin pour venir jusqu’ici, rejoignit la fugueuse un peu plus haut. En s’approchant, ce berger prénommé Johan, découvrit une femme inanimée devant une crevasse. Appelant ses confrères, ils ramenèrent la demoiselle au village de Casteil d’où ils venaient. Ayant peu confiance en la médecine, ils décidèrent de la déposer chez une rebouteuse qui vivait à l’écart du village, pensant que la magie de cette vieille femme pourrait venir à bout de cette diablerie.

— Une rebouteuse ? fit Marius, incrédule.

— Oui, une femme dotée de bien étranges pouvoirs ! chuchota Guillaume à l’approche de deux frères, qui passant devant eux, les saluèrent. Ils firent de même.

— Cette…femme vivait seule dans sa maison située au Hubernois, un lieu sujet à d’étranges histoires que je ne saurai vous conter en ces lieux au risque de blasphémer…dit Guillaume en se dirigeant vers la fontaine.

Marius se leva et s’approcha à son tour de la fontaine. Guillaume prit de l’eau dans ses mains et s’en aspergea le visage avant de boire un peu.

— Elle resta chez cette femme pendant quelques jours puis, comme par enchantement ou plutôt sorcellerie, elle disparut…dit-il.

— Qu’est-elle devenue ? demanda Marius.

— Les villageois n’eurent plus jamais de nouvelles de cette jeune femme ! répondit le moine. Quant à la rebouteuse, elle fut accusée de l’avoir tué et d’avoir fait disparaître son corps par je-ne-sais quelle magie noire. L’évêché mis au courant de l’histoire, décida de faire construire cette citadelle en son hommage, comme un mausolée. Son corps n’ayant jamais été retrouvé, ils firent installés un tombeau en pierre, vide, dans l’espoir qu’un jour, ils puissent y déposer la dépouille de la jeune femme. Ce tombeau est celui près duquel je vous ai trouvé, dans la crypte, exactement au même endroit où fut découvert celui de la jeune femme en question, il y a 200 ans…

La cloche retentit, signifiant le début de l’office des vêpres. Guillaume se leva.

— Voilà tout ce que je sais de cette légende ! dit Guillaume. Pardonnez-moi mais je dois vous laisser ! ajouta-t-il en prenant congé de Marius.

— Guillaume ! fit Marius en se levant à son tour. Le nom de cette femme ?

— Personne ne peut prétendre le connaître à ce jour ! répondit Guillaume en se retournant vers Marius. Ne vous formalisez pas trop avec cette histoire contée, je peux comprendre qu’elle ait pu éveiller votre curiosité et vous paraître quelque peu fantasmagorique, n’est-il pas ?

— Je…disons que depuis peu, je suis habitué au…bizarre ! répondit Marius en souriant.

— Je dois y aller, on m’attend ! dit le moine en se dirigeant vers la chapelle où se déroulait l’office du soir.

Marius le remercia d’un geste de la main et décida de descendre dans la crypte ou plutôt d’y redescendre.

Il se revit effectuer les mêmes pas dans l’escalier qu’il y a quelques semaines ou plus exactement les pas qu’ils feraient dans 900 ans avec Marina. Il poussa la porte et pénétra dans la crypte. Il s’assied sur un banc en bois face au tombeau et laissa son regard se promener dans toute la pièce. Un vitrail attira son attention et Marius décida de s’en approcher.

Le dessin représentait la découverte du corps de la jeune femme par le berger à côté de la crevasse. Il se souvint alors de la visite de Notre-Dame qu’il avait fait avec Marina et de la discussion qu’ils avaient eu à propos des premiers vitraux qui dataient de 1100. Or, Marius se trouvait parachuté en 1112 ce qui voulait dire que cette œuvre était récente. Une phrase en latin était inscrite au-dessus de la jeune femme : Femina marina…

Fin du Livre III

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