Les échoués – Livre 1

Marius s’enfonçait profondément dans cette forêt de plus en plus dense. Il manqua de chuter à plusieurs reprises, pris dans l’enchevêtrement des racines qui courait le long du chemin qu’il tentait de se frayer. Ne sachant pas où aller, il avait décidé de suivre la rivière qu’il apercevait en contre-bas, persuadé que celle-ci le mènerait bien vers quelque chose ou quelqu’un.

Il entendait maintenant les aboiements de la meute. Meute de chiens mais également de leurs maîtres, tout ce beau monde bien décidé à lui mettre le grappin dessus quoiqu’il leur en coûterait. La peur, selon le dicton, lui avait procuré des ailes mais à force de battre, celles-ci commençaient à fatiguer, le crash devenant irrémédiable. Puisant dans ses dernières ressources, il dévala cette partie de la forêt plutôt pentue pour traverser le cours d’eau, espérant que la meute poursuive son chemin. Marius s’immergea dans l’eau plutôt froide en cette saison et nagea sous celle-ci afin d’augmenter ses chances de ne pas être vu. Il remonta à la surface et se cacha derrière plusieurs rochers, sortes de bouées de sauvetage, lui procurant cet oxygène salvateur. Les aboiements se firent très proches au gré de leur passage puis diminuèrent d’intensité pour s’évaporer dans l’obscurité naissante. Il finit les quelques mètres restants et s’écroula d’épuisement sur le rivage, enfin atteint.

Il resta ainsi allongé quelques minutes, le visage dans la terre humide, à essayer de stabiliser sa respiration et de ralentir son rythme cardiaque. Il savourait ce repos qu’il savait de courte durée, étant trempé et fugitif, deux raisons pour ne pas rester trop longtemps immobile. Il reprit sa route, vaincu par cette obligation de survie, et traversa cette partie de la forêt beaucoup moins arborée que celle qu’il venait de franchir. Après quelques minutes, il rejoignit un sentier qui le mena vers une clairière. Il stoppa net sa marche en devinant les volutes d’un feu de cheminée qui s’évadait du conduit en pierre. Se sachant à découvert, il décida de rejoindre cette maison, qu’il commençait à deviner derrière quelques arbres clairsemés, en rampant afin d’être sûr de ne pas se jeter dans la gueule du loup ou plutôt des chiens qu’il avait à ses trousses.

Après une bonne dizaine de minutes à se faufiler dans les hautes herbes, il arriva enfin devant la petite maison. Ses volets bleus tranchaient avec le granit utilisé pour la construction de cette oasis mise sur son chemin. Encore eût-il fallu que cette oasis ne soit pas un mirage, ignorant qui pouvait bien habiter ici. Arrivé sous une fenêtre, il se releva lentement et jeta un coup d’œil furtif à travers celle-ci. Il aperçut un vieil homme qui attisait le feu armé d’un tisonnier qu’il reposa sur le serviteur, une fois sa tâche effectuée. Ne jugeant pas l’hôte des lieux d’une dangerosité extrême, Marius décida de frapper à la porte, porté par trois raisons évidentes : la faim, le froid et les molosses, bien qu’il ne les entendît plus.

Il frappa trois coups et entendit que l’on se déplaçait à l’intérieur.

La nuit était maintenant tombée quand la porte s’ouvrit. Le vieil homme le regarda de bas en haut et le voyant grelotter, le fit entrer et referma la porte.

— Merci ! fit Marius.

— Pas de quoi fiston ! dit le vieil homme en esquissant un léger sourire. Va te mettre près du feu sinon tu risques d’attraper la crève ! ajouta-t-il.

Marius s’avança vers la cheminée pendant que son hôte disparut un moment. Un bref instant il crût entendre les aboiements qui l’avaient accompagné depuis hier. Il s’approcha de la fenêtre pour constater qu’il n’y avait personne aux alentours et que ces aboiements s’étaient ancrés dans son esprit.

— Ils ne viendront pas ce soir, ils ont dû suivre la rivière jusqu’au pont de Mallorf et n’arriveront ici que demain matin. Enfin, s’ils arrivent jusqu’ici…dit le vieil homme de retour avec des vêtements qu’il jeta sur le canapé.

Marius s’avança vers le canapé puis regarda le vieil homme.

— Dépêche-toi de mettre ces vêtements et après va te faire cuire un peu auprès du feu ! dit-il en souriant.

— Encore une fois, merci ! répondit Marius en prenant les vêtements. Monsieur ?

— Pas de monsieur avec moi fiston ! Appelle-moi Gaspard.

Marius enfila le jean élimé, un t-shirt noir et la chemise de trappeur rouge et noire sans oublier les chaussettes en laine qui grattaient un peu mais qui allaient lui tenir chaud. Il étendit ses vêtements mouillés sur une chaise près de l’âtre auprès duquel Gaspard fumait une cigarette roulée, assis dans son rocking chair qu’il faisait grincer en se balançant. Marius s’assied dans le fauteuil adjacent et vit une tasse de café fumante sur le petit guéridon qui l’accompagnait.

— Je me suis dit que ça te ferait du bien ! fit Gaspard en se rallumant la sèche d’où il tira une pleine bouffée.

— Vous ne m’avez pas demandé mon nom ! Vous m’avez dit d’entrer, vous m’avez fourni des vêtements secs et maintenant le café ! Et tout ça sans savoir qui j’étais ? dit Marius en fixant le vieil homme.

— Ben si tu m’as pas donné ton nom quand je t’ai donné le mien c’est que j’ai pas à le savoir, voilà tout ! dit Gaspard en se levant pour se diriger vers la cuisine. T’as faim ? ajouta-t-il.

— Oui ! dit Marius en écoutant les bruits déroutants que pouvaient faire son estomac après deux jours de jeûne forcé.

Gaspard commença à s’agiter derrière le comptoir qui délimitait la cuisine du salon. Il mit le feu sous une cocotte en fonte de couleur brune et sortit une miche de pain dont il coupa deux épaisses tranches. Il sortit deux verres qu’il posa sur le comptoir à côté d’une bouteille de vin déjà ouverte.

— Dites-moi Gaspard, fit Marius en reposant sa tasse de café qu’il avait avalé d’une traite, y’avait pas que du café dedans ?

— Un peu de gnôle pour te réchauffer de l’intérieur mon garçon ! fit Gaspard en riant.

Le frémissement de la cocotte qui chauffait, s’accompagnait d’un délicieux fumet qui commençait à imprégner la pièce. Peu importe ce qui allait sortir de ce récipient, Marius n’allait en faire qu’une bouchée.

— T’aimes le lapin ? fit Gaspard en soulevant le couvercle, libérant ainsi encore plus d’arômes.

— Oui ! fit Marius l’eau à la bouche.

— C’est bientôt prêt ! dit Gaspard en remuant le fond de la cocotte à l’aide d’une spatule en bois.

Le vieil homme coupa le gaz et servit deux belles lampées de ce vin qui traînait sur le plan de travail.

— Vous semblez bien connaître ceux qui me poursuivaient ? fit Marius en se remémorant les paroles de Gaspard en arrivant.

Gaspard souleva à nouveau le couvercle en font qu’il déposa à côté de lui et commença à servir ce qui allait être le 1er repas de Marius depuis 48h. Les assiettes remplies, il lui fit signe de le rejoindre à table.

Une fois assis, Marius le regarda, but une gorgée de vin et reposa le verre sur la table.

— Vous ne m’avez pas répondu, Gaspard ? formula-t-il à nouveau.

— Manges mon garçon ! fit Gaspard d’une voix qui ne souffrait d’aucune contestation.

Marius savoura les premières bouchées de ce lapin mijoté qu’accompagnaient des carottes et quelques pommes de terre.

— Le Bloc 0…Ceux qui en ont après toi font partie du Bloc 0…La question que je me pose c’est pourquoi ils t’en veulent ? fit Gaspard en brisant ce silence devenu lourd où on entendait seulement les bruits de mastication.

Gaspard se roula une cigarette, d’un coup de langue assuré termina son office et la porta à ses lèvres puis se l’alluma. Il tira une bouffée qu’il recracha par les narines et se laissa choir sur sa chaise. 

— Il en reste si tu as encore faim ! ajouta-t-il.

Marius qui venait de saucer son assiette avec un morceau de pain ne se fit pas prier et d’un geste de la tête acquiesça à la proposition du vieil homme.

Gaspard se leva, prit l’assiette de son invité et le resservit allègrement.

De retour à table, Gaspard réitéra sa question.

— Qu’est-ce que le Bloc 0 peut bien avoir après toi, mon gars ? Ils ne déplacent généralement pas pour rien ! fit-il en sirotant son verre.

Marius posa ses couverts dans son assiette entamée et regarda longuement Gaspard.

— Si je le savais moi-même ! fit Marius d’un air songeur. Je ne sais pas pourquoi ce Bloc 0 me poursuit ni même ce que ce c’est…Et puis je ne sais même pas ce que je fais là ! Je me suis réveillé dans un monastère il y a maintenant 2 ou 3 semaines. Voilà mes seuls souvenirs…

— Un monastère ? questionna Gaspard.

— C’est ça ! répondit Marius. Inhabité depuis des lustres vu l’état de délabrement de la bâtisse. Après avoir repris mes esprits, je suis sorti et j’ai constaté alors que j’étais seul dans ce monastère…Seul et en pleine montagne. Je suis alors descendu par un sentier forestier en pensant que j’allais croiser quelqu’un qui pourrait me dire où j’étais mais non…Je n’ai croisé personne.

— Et le Bloc 0 dans tout ça ? demanda Gaspard.

— Je n’en sais pas plus. Au bout de quelques jours et alors que je continuais à chercher mon chemin, perdu au milieu de cette immense forêt, je les ai croisés. Ils ont hurlé quelque chose et puis les premiers coups de feu sont partis, je n’ai pas demandé mon reste, j’ai couru et me voilà…termina Marius.

Il se remit à manger, les yeux perdus dans l’assiette.

— J’avoue que ton histoire est plutôt…rocambolesque mon garçon ! fit Gaspard en se levant.

— Gaspard ? J’ai une question qui me taraude depuis que je me suis réveillé dans ce monastère ! fit Marius.

— Je t’écoutes ! rétorqua Gaspard en se dirigeant vers la cheminée pour rajouter une bûche dans l’âtre.

— ça va vous paraître bizarre mais…fit Marius en marquant un silence. On est en quelle année ? demanda-t-il.

— En 2043, pourquoi cela ? répondit Gaspard en fixant Marius dont le visage s’était liquéfié à l’annonce de la réponse du vieil homme.

— Pour rien…J’aurai donc 57 ans…prononça Marius en se massant la base du nez à l’aide du pouce et de l’index. 57 ans…Mais Gaspard c’est juste impossible ! Regardez-moi ! Je fais 57 ans ? s’emporta-t-il.

— Doucement fiston ! Tu me poses une question, je te réponds, voilà tout ! fit Gaspard.

Marius se leva sans finir son lapin et se laissa choir dans le fauteuil proche de la cheminée, l’air perdu, ne sachant pas s’il devait rire ou pleurer de la situation.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Marius en regardant Gaspard.

— J’en sais foutre rien mon gars ! répondit-il. Je sais juste que tu vas aller te coucher, t’as besoin de dormir et moi aussi.

Gaspard amena Marius dans une chambre qui, si nous étions bien en 2043, était pour sa part restée dans son jus. La tapisserie, le mobilier, tout laissait à penser que la déco datait des années 70. Marius pensa immédiatement à la maison de ses grands-parents qu’il fréquentait assidument lorsqu’il était enfant.

— Si tu veux une autre couverture, y’en a une dans l’armoire, bonne nuit ! fit Gaspard en refermant la porte.

Marius s’allongea sur le lit pour tester la literie et finit par s’endormir avec les vêtements prêtés par Gaspard.

Ce dernier, de retour dans le salon, se dirigea vers la cheminée pour y retirer les effets de Marius qui avaient maintenant séché. Puis, voulant en avoir le cœur net, il fouilla dans les poches du pantalon de Marius et en sortit un briquet, quelques pièces de monnaie assez anciennes et des papiers dont sa pièce d’identité. A la lecture de cette dernière, Gaspard se rassied, pris de vertiges en découvrant le prénom et la date de naissance de son invité : Marius…24 Novembre 1986…

Il se releva promptement et s’orienta vers la petite bibliothèque située à la gauche de la cheminée. Bibliothèque d’où il extirpa un petit coffret en bois qu’il ouvrit. Après quelques secondes de fouilles minutieuses, il en sortit une enveloppe jaunie, déjà ouverte. Gaspard retira un courrier de cette dernière et entreprit de lire ce dernier comme il l’avait déjà fait, il y a de nombreuses années.

Gaspard, épuisé, s’endormit devant le feu crépitant.

Marius ouvrit les yeux. La lumière du soleil éclairait la chambre. Ses yeux tombèrent nez à nez avec le vieux réveil qui ne faisait pas tache dans le décorum ambiant. Il indiquait 10h03. Il se leva et se rendit dans le salon. Une bonne odeur de café frais imbibait la pièce. Il s’en servit une tasse lorsque la porte d’entrée s’ouvrit et Gaspard entra, les bras chargés de bûches qu’il déposa dans une panière près de la cheminée.

— Bien dormi ? fit Gaspard à l’encontre de Marius qui avalait une première gorgée de café.

— Oui ! répondit-il. Café ? demanda-t-il à son hôte.

— Ah oui c’est pas de refus ! fit ce dernier en remettant une bûche dans le feu. J’avoue que ton histoire m’a bien fait réfléchir hier soir. Je voulais te parler d’une chose, mon gars ! ajouta-t-il.

— Je vous écoutes Gaspard…répondit Marius en lui tendant la tasse de café.

— J’ai…j’ai retrouvé une lettre qui pourrait te parler, Marius…C’est ça ? C’est bien Marius ton prénom ? J’ai trouvé ta carte d’identité hier soir…dit Gaspard.

— Oui c’est ça…Donc vous avez compris que je ne mentais pas au sujet de mon âge ? Que je ne sortais pas d’un asile d’aliénés ! répondit Marius en souriant.

Gaspard but son café d’une seule traite et se dirigea vers le petit guéridon devant la bibliothèque, prit la lettre qu’il tendit à Marius.

— Non tu n’es pas fou bien que j’eusse préféré ! dit-il. Tiens, après avoir lu ça, c’est peut-être toi qui me prendras pour un fou.

Marius prit la lettre, s’assied à table et débuta la lecture de cette dernière.

Casteil, 20 août 1944

Marius,

Voilà 6 mois que je suis enfermé dans la France des années 40…C’est à n’y rien comprendre. La dernière image que j’ai de toi c’est lorsque nous sommes rentrés dans la crypte de ce monastère que nous visitions. Je me vois descendre ce petit escalier qui était apparu sous nos yeux ébahis lorsque nous nous étions rapprochés de cette tombe en pierre, persuadés d’avoir découvert un passage secret… et puis…plus rien… Je me suis réveillé dans une chambre de ce même monastère sans savoir ce que je faisais là. Je t’ai cherché en ces lieux où je te pensais. En vain ! Il m’a fallu du temps et beaucoup de patience aux religieux qui m’ont recueilli, pour accepter la triste vérité. Je suis seule dans une époque que je ne connaissais jusqu’à présent qu’au travers de films historiques…

J’ai peur…Je ne comprends plus rien…

Je ne sais pas où tu es, ni même si tu es encore en vie. Es-tu resté à notre époque ou as-tu, toi aussi, échoué dans un autre temps ? Tu me manques tellement. J’espère que tu liras un jour cette lettre.

Chaque nuit, lorsque je m’endors, j’espère me réveiller le lendemain à tes côtés comme si tout cela n’avait jamais eu lieu et tous les matins, je constate que le cauchemar est bien réel.

Je suis complètement perdue.

Je pense à toi chaque jour.

Je t’aime.

                                                                                       Marina

Marius regarda longuement la lettre puis la reposa délicatement sur la table. Les yeux humides, il se tourna vers Gaspard.

— Où avez-vous trouvé cette lettre ? demanda-t-il.

— Je ne l’ai pas trouvé, on me l’a donné…répondit-il en baissant les yeux.

— Qui…qui vous a donné cette lettre, Gaspard ? renchérit Marius, angoissé par cette réponse qu’il espérait pourtant.

— J’avais 6 ans lorsque je suis arrivé dans ce monastère… fit Gaspard, le regard nostalgique. Mes parents fuyaient les Nazis qui occupaient notre pays. Une amie de ma mère s’était retirée dans ces montagnes, plusieurs années auparavant. Les exactions des Allemands à Paris, précipitèrent notre départ vers Casteil afin de retrouver cette religieuse, amie de ma mère. Nous prenions nos marques depuis quelques jours lorsque je l’aperçus un matin…ajouta-t-il.

Gaspard activa le feu à l’aide du tisonnier. Les flammes se ravivèrent et la chaleur augmenta. Il se rassied.

— Marina…susurra Marius.

— Oui…Marina…répondit Gaspard. Ma mère et Marina firent connaissance et devinrent rapidement amies. Mais un beau jour, la Gestapo arriva jusque dans ce nid d’aigle, dénoncé par je ne sais quel collabo, au prétexte que les religieux y cachaient des résistants. Je n’oublierai jamais ce jour-là…ajouta Gaspard les yeux également humides.

— Que s’est-il passé ? demanda Marius. Qu’est devenue Marina ?

— Dès que les Allemands ont commencé à gravir les contreforts du monastère, nous nous sommes cachés, nous ne pouvions pas nous enfuir vu que la seule route était celle qu’empruntait les boches pour monter. Marina avait l’air de connaître les lieux et elle nous a attiré vers la crypte se situant au sous-sol. De là, nous avons entendu des hurlements de femmes, des pleurs d’enfants, des fusils que l’on charge, des coups de feu et puis le silence…Le silence insoutenable de la mort…Personne n’en a réchappé ce jour-là…

— Et Marina ? demanda Marius.

— Elle se dirigea vers un tombeau en pierre, complètement vide…expliqua Gaspard. Là, elle nous fit signe de la rejoindre. On me fit enjamber la tombe comme on m’aurait mis dans une baignoire et quelle ne fut pas ma surprise de constater qu’il y avait un escalier dont je ne voyais pas le fond. Je descendis celui-ci et enfin arrivé en bas, j’entendis des portes claquer ainsi que des coups de feu…J’ai eu peur, j’ai appelé mes parents et je suis remonté…

— Et…fit Marius, désireux d’entendre la suite.

Rien…Je me suis retrouvé dans la même crypte, dans le même monastère, au beau milieu d’une messe…Nous étions en 1984…conclut Gaspard.

— En 1984 ? Mais et vos parents ? et Marina ? s’enquerra Marius.

— J’ai su plus tard, en consultant notamment les archives du monastère que seuls deux corps avaient été retrouvés dans la crypte ce jour-là. Ceux de mes parents. Aucune trace de Marina dans les archives. Et dans ma poche, j’ai retrouvé, ce jour-là, l’enveloppe contenant la lettre que tu viens de lire. Voilà tout ce que je sais, Marius ! dit Gaspard en le fixant de ses grands yeux mélancoliques.

Marius se leva, replia la lettre de Marina et prit ses vêtements.

— Il faut que je retourne au monastère, Gaspard ! dit-il, l’air décidé.

— Et le Bloc 0 ? Ils sont toujours à tes trousses, fiston ! répondit Gaspard. Il faut que je te parle d’eux…

— Pas le temps ! le coupa Marius. Je crois que ça fait déjà pas mal d’histoires pour une seule et même matinée ! ajouta-t-il en souriant.

— Je t’aurai bien accompagné mais même si j’ai gagné quelques années, mes jambes sont trop vieilles pour cette escapade en montagne ! dit Gaspard, désolé.

— Je sais…répondit Marius en s’apprêtant.

*****

Marius marchait maintenant depuis plus de deux heures en suivant un sentier plutôt escarpé. Ses jambes avalaient les kilomètres de dénivelé avec une facilité déconcertante tandis qu’il se refaisait le film depuis son réveil dans le monastère. Le monastère, la poursuite, Gaspard, la lettre et…Marina.

Pourquoi grimper jusqu’à ce nid d’aigle où ce monastère avait été bâti au 11ème siècle ? Qu’allait-il y trouver ? Et surtout qu’allait-il y chercher ? Beaucoup de questions à cet instant pour peu ou pas de réponses.

La faim se fit sentir et Marius stoppa son ascension près d’un petit ru qui serpentait cette immense forêt de sapins. S’asseyant sur un rocher, il sortit les victuailles que Gaspard avait prit soin de lui préparer. Une miche de pain, un saucisson et quelques fruits secs, le tout accompagné d’une bouteille de vin. Avant de déjeuner, Marius remplit sa gourde d’eau fraîche de ces montagnes, montagnes qui cachaient donc un bien étrange secret. A l’aide de son couteau, Marius se coupa une belle tranche de pain et quelques rondelles de ce saucisson plus qu’appétissant. Bien qu’étant très bon, il regrettait quand même le lapin de Gaspard.

En déjeunant, Marius ressorti la lettre de Marina qu’il relu deux ou trois fois comme pour se motiver à nouveau afin de reprendre la route vers ce monastère d’où il était parti il y a quelques semaines. Et ce Bloc 0 dont Gaspard n’avait pas eu le temps de lui parler, qui étaient-ils ? Pourquoi l’avaient-ils pris en chasse ? Il faudrait redoubler de vigilance à l’approche du monastère, pas question de se faire attraper par ces fous furieux. Marius rangea le reste des provisions dans son sac à dos puis reprit sa route.

Apercevant les premières murailles du bâtiment, Marius, se souvenant des paroles de Gaspard au sujet de l’unique route y menant, décida de continuer son chemin en parallèle de celle-ci, histoire de ne pas éveiller les soupçons ou pire, de croiser le chemin de ce fameux Bloc 0. L’entreprise n’était pas aisée, au vu du dénivelé qui s’accentuait mais c’était là une précaution que Marius préférait s’imposer, au risque de se rompre le cou.

Il arriva enfin près de l’immense porte d’entrée du monastère et observa un temps d’arrêt. Après quelques minutes de surveillance active, Marius sortit de la forêt et poussa la lourde porte en bois, vermoulue en quelques endroits par les affres du temps. Il pénétra dans le jardin, toujours sur le qui-vive et emprunta le couloir qui longeait le précipice, se dirigeant vers la crypte.

Un bruit de véhicule et des éclats de voix mêlés à des aboiements lui firent rapidement comprendre qu’il n’était plus seul. Le Bloc 0 ! Ils étaient arrivés jusqu’au monastère en empruntant le sentier qu’il avait pris soin d’éviter dans les derniers kilomètres. Marius s’enferma dans la crypte qu’il venait de rejoindre et observa ses poursuivants par les meurtrières de la pièce. Comment pourrait-il sortir d’ici ? Il scruta la pièce et vit le tombeau en pierre dont Gaspard lui avait parlé.

Les aboiements et les pas se faisaient plus distincts, signe que ses poursuivants se rapprochaient de la crypte. Marius enjamba le tombeau comme Gaspard enfant, l’avait fait il y a quelques décennies. Le fond du tombeau s’ouvrit alors comme par enchantement et le fameux escalier apparut. Gaspard disait donc vrai.

Un bruit de métal et de bois résonna alors dans la crypte. Ils étaient arrivés derrière la porte et, trouvant celle-ci verrouillée, avaient entrepris de la fracasser. Marius devait prendre une décision. Allait-il descendre cet escalier comme Gaspard en son temps ? Allait-il se retrouver dans une autre époque ? La porte cédant, Marius n’eût guère le loisir de répondre à toutes ces questions et descendit les marches de cet escalier temporel. Il entendit les éclats de voix des hommes qui le poursuivaient puis plus rien. Attendant quelques minutes, il décida de remonter à la surface, ne sachant pas ce qu’il allait découvrir.

La dalle masquant l’escalier s’ouvrit à nouveau et Marius sortit de cette cachette improvisée pour se retrouver à nouveau dans cette même crypte. Pris de bouffées de chaleur, Marius tenta d’enjamber à nouveau le tombeau puis, défaillant, il s’écroula sur le sol et perdit connaissance.

Une brise légère parcourut le visage de Marius qui ouvrit lentement les yeux. De façon floue, il distingua une forme humaine au-dessus de lui. Il entendit des sons autour de lui, des paroles qu’il devinait sans pour autant les comprendre. Ayant recouvert une partie de ses sens, il vit un homme encapuché lui souriant. Marius essaya de se relever mais une forte migraine l’en empêcha.

— Doucement…fit l’homme d’une voix caverneuse.

— Où…où suis-je ? balbutia Marius. Qui êtes-vous ?

L’homme prit un linge humide qu’il appliqua sur le front de Marius. Ce dernier distinguait maintenant tous les bruits en arrière-plan. Le tocsin, des bruits de chants, des hennissements, et le bruit d’un véhicule se déplaçant.

— Je suis frère Guillaume…dit l’homme qui se trouvait au chevet de Marius. Je vous ai trouvé dans la crypte, il y a deux jours.

— Deux jours ? répondit Marius en passant sa main sur son front. Cela fait deux jours que je suis inconscient ?

— Oui…deux jours ! dit frère Guillaume. J’ai prié pour votre salut et notre Seigneur a exaucé mes prières ! Vous voilà de retour à la vie et vous m’en voyez ravi.

— En…en quelle année sommes-nous, frère Guillaume ? demanda Marius en scrutant la cellule dans laquelle il avait atterrit.

— Vu votre accoutrement, vous n’êtes pas d’ici, je me trompe ? fit le religieux.

— Quelle année ? demanda à nouveau Marius.

— Nous sommes en 1112…pourquoi ? répondit Guillaume.

—  Pour rien…pour rien…fit Marius en tapotant la main du religieux.

Frère Guillaume se leva, humidifia le linge qu’il disposa à nouveau sur le front de Marius.

—  Reposez-vous mon brave, vous en avez bien besoin ! lui dit-il. Je repasserai plus tard.

— Merci…balbutia Marius à l’encontre de son bienfaiteur.

Frère Guillaume lui sourit puis sortit de la pièce en fermant la porte derrière lui.

En fermant les yeux, Marius eût une pensée pour Gaspard…et bien évidemment pour Marina. Beaucoup de questions se bousculaient dans sa tête, Il avait quitté cet endroit en 2043 et s’y retrouvait à nouveau, quelques minutes plus tard, mais 900 ans plus tôt… Ce prodigieux bon dans le temps l’avait épuisé à défaut de l’avoir rendu fou. Marius s’endormit…

Fin du 1er Livre

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