Les douleurs de la nuit – Nouvelle

Stefan Zweig disait que la nuit excitait toujours l’imagination et enivrait l’espoir du doux poison des rêves. Pourtant la nuit, maitresse des rêves, est surtout reine des cauchemars qui hantent chacun d’entre nous. La nuit est emplie d’une chose qu’il est difficile de nommer : un mélange de mystère, parfois d’amour et de passion, de vagabondages et de découvertes, le tout lié avec le sang et les larmes de ses victimes. La nuit est un puit sans fond, un tunnel sans fin, un cycle sans fin, un tueur en série. Chaque soir elle recommence encore et encore, mettant chacun de nos secrets à la lumière de la lune, brisant chacun de nos rêves à coup de cauchemars, la nuit est ce monstre invisible qu’on ne peut toucher ou maitriser. La nuit est l’un de ces tueurs en série, l’un de ceux qui sont masqués, qui sont si méticuleux et perfectionnistes qu’il est presque impossible de les trouver, de les analyser et de leur offrir le sort qu’ils méritent. Rien ne peut résoudre la nuit à abandonner son objectif, à oublier ses cibles, ses futures victimes, même pas l’amour que deux personnes éprouvent l’une pour l’autre, ni le cri d’un nourrisson venant de pousser sa toute première plainte et encore moins les rires d’enfants censés être couchés depuis bien longtemps. La nuit est une meurtrière, mais comme tout criminel respectable, un jour, elle commet une erreur, ou plusieurs, atteint son but tout en parsemant des indices et des preuves qu’elle aurait sans doute préféré cacher. Elle commet des erreurs, se trompe même parfois de cible. La nuit a des failles. La nuit n’est que la représentation de l’homme et de sa noirceur ; la nuit est le monstre caché de chaque homme qui peuple la terre. L’homme et la nuit sont deux amants liés au crime et ce pour toute la durée de leur vie.

La nuit était noire. La pleine lune, cachée derrière d’épais nuages, éclairait de temps en temps les trottoirs gelés, les pas de quelques passants résonnaient encore sur la Grand Place, des étudiants trop bruyants tentaient tant bien que mal de rentrer chez eux en titubant, se cognant les uns dans les autres, d’autres dormaient déjà, se préparant à vivre une nouvelle journée le lendemain… La ville vivait doucement au rythme de la nuit. Les lampadaires éclairaient les rues principales, laissant les ombres des piétons et des quelques voitures se promener le long des pavés où commençaient à s’écraser quelques flocons. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas neigé sur la ville, même s’il ne s’agissait que de neige fondante. Au détour d’une ruelle, deux amoureux échangeaient de longs baisers langoureux, sans doute se retrouvaient-ils après un très long moment éloignés l’un de l’autre ? La ruelle était sombre, mais on pouvait sans problème distinguer les nombreux tatouages recouvrant la peau claire de l’homme à la carrure imposante. Il portait un vieux jeans, et de vieilles converses jaunes dont le tissu avait déjà perdu de sa couleur. On ne pouvait pas voir son visage, l’ombre de la jeune fille cachant ce dernier. Elle était blonde et ses cheveux formaient des boucles folles avec lesquelles l’homme adorait jouer. Ses lèvres étaient rosées à force d’embrasser celles de son amant, tout comme ses joues qui reflétaient la chaleur que lui apportait l’homme malgré le froid de l’hiver. Ses yeux quant à eux étaient sombres et rivés sur le visage de son bien-aimé, comme s’il lui avait été impossible de les en ôter. Un autre baiser échangé et le voilà reparti dans un collé-serré sans fin. La jeune femme semblait plus jeune, beaucoup plus jeune que le garçon, peut-être était-ce l’explication à leurs échanges en cachette ?

Les deux corps qui s’enlaçaient se mirent en mouvement en direction d’un endroit sans doute plus intime. Leurs mains ne se détachaient pas, comme collées l’une à l’autre par une sorte de force attractive invisible. Bientôt, ils arrivèrent dans le hall d’un immeuble à appartements qui semblait plutôt bien fréquenté. Cet immeuble était principalement occupé par des jeunes commençant tout juste à travailler ou des étudiants en colocation ; il ne s’y passait jamais rien, pourtant, cette nuit allait donner à l’immeuble l’histoire qu’il n’aurait jamais voulu loger. Dans cet appartement où tout était habituellement rangé de façon un peu trop maniaque, les objets jonchaient le sol et les papiers volaient encore sous les pieds d’intrus. Les deux amoureux couraient dans les escaliers sans se douter que leurs étreintes et leurs baisers allaient être stoppés bien rapidement. L’homme aux converses jaunes déverrouilla sa porte, tombant nez à nez avec le pire cauchemar que la nuit avait à lui offrir. Tout s’arrêta, le silence. Un bruit strident déchira ce silence pesant qui régnait dans cet endroit. Un corps qui s’effondre, un second qui gémit. L’un inconscient, l’autre gisant contre un mur, sans vie. Deux amoureux séparés échangeant quelques baisers de retrouvailles, désormais divisés à jamais.

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