Le trou

Contrairement à ses camarades de classe, Dom n’invitait jamais personne à la maison, et quand il était invité, il ne rendait pas la pareille et prétextait que l’appartement était petit et qu’il partageait une chambre avec son frère. Il habitait une cité HLM, composée de tours, qui avaient mal vieillies. Il vivait avec son mère et ses deux frères. Sans qualification, elle joignait péniblement les deux bouts. Depuis que ses parents étaient séparés, il entendait rarement parler de son père.

Un jour, il était raccompagné, pour une raison ou une autre, à la maison par le psychologue de l’école en voiture. Il connaissait l’adresse donc il ne servait à rien de lui mentir. Quand ils furent arrivés, il gara la voiture contre le trottoir et arrêta le moteur, puis il demanda s’il était possible de monter voir l’appartement. Pris de court et de panique, Dom refusa de la tête sans rien dire et le rouge lui monta aux joues. Il ne voulait pas le laisser entrer. Mais l’adulte insista.

Quand il reprit un peu ses esprits, Dom joua franc jeu pour le dissuader. Il lui indiqua qu’il n’y avait rien à voir d’extraordinaire et que ce n’était pas rangé. Le psychologue lui répondit : “ça ne fait rien ; j’en ai vu d’autres, ne t’inquiète pas.” Il hésita quand même. Le psychologue sortit de la voiture et Dom n’eut pas d’autre choix que de sortir lui aussi et d’aller en direction de l’appartement. Ils montèrent les escaliers jusqu’au troisième étage. Il hésita encore, sortit les clés et ouvrit la porte. Ils entrèrent.

Le hall d’entrée donnaient sur la salle à manger en face, la cuisine à gauche, une chambre et un couloir qui longeait les autres chambres et aboutissait aux toilettes au fond et à la salle de bain à droite. Toutes les portes étaient ouvertes. Tout était en désordre, il y avait du linge sur les radiateur et par terre, des pots de fleurs sans fleurs avec des mégots de cigarettes, des choses traînant sur le sol pas balayé, les tapis sales et plein de poussières. L’homme regarda l’enfant, lui toucha l’épaule, et sortit.

Dom ferma rapidement la porte derrière lui et se mit à pleurer. Il aurait voulu être normal. Il aurait voulu ne pas être l’enfant qu’il était dans un appartement pareil et avec une famille pareille. Il haïssait cet appartement ; il aurait voulu vivre dans un appartement normal, bien rangé et propre. Il haïssait sa famille ; il aurait voulu vivre dans une famille normale, avec un père et une mère, qui auraient disposé de revenus suffisants pour avoir un peu plus que le nécessaire. Il se haïssait peut-être par dessus tout.

Il entra dans sa chambre, se coucha sur son lit, et attrapa un exemplaire de la collection Folio dont la couverture reproduisait une aquarelle de Van Dongen. Après avoir dévoré Du côté de chez Swann, il avait commencé à lire A l’ombre des jeunes filles en fleurs. Il ouvrit à l’emplacement du bout de papier et s’embarqua au rythme de l’arioso proustien vers d’autres horizons qui le dépaysaient et lui faisaient oublier son quotidien.

Il était le narrateur, pour un temps il n’était plus lui-même dans le désordre et la saleté de l’appartement familial.

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