Le secret des collines

Le vieux s’était mis en route peu après l’aube, suivant des sentes que plus personne ne connaissait. Il avait fermé le portillon de son jardin qui fit un crissement, puis s’était élancé à l’assaut des collines, avec un sac de jute serré sur l’épaule et un long bâton à la main. La pluie avait raviné les sillons et les chemins n’étaient que boue et rocaille. Le vieux le savait bien, c’est pour cela qu’il allait vérifier si tout tenait bien encore, là-haut.

Tout d’abord, il marcha un peu sur la petite route goudronnée qui l’amena à l’extérieur du village, puis il prit la draille sur quelques centaines de mètres et enfin, il s’enfonça dans le maquis. Le village ne comptait plus guère d’habitants aujourd’hui. A l’automne, les touristes sont repartis et il ne reste plus que les vieux, comme lui. La veuve Ponteil, les Rippert, la vieille Gailhac, et trois couples d’Anglais fraîchement retraités, les Cooper, les Paddleton et les Wells. Il s’entendait bien avec eux, c’était des gens intéressants qui voulaient savoir les histoires des lieux, connaître les hameaux, les lieux dits, les randonnées, les recettes et les plantes locales. Le vieux les recevait chez lui, dans la maison que son arrière-grand-père avait construite, à flanc de montagne, sur l’adret, dominant la Gagnière. Il avait passé une partie de son temps à creuser la terre pour en faire des terrasses, des faïsses comme on dit ici. Son grand-père avait continué et son père à la suite. Dans la maison, lorsqu’il était enfant, ils étaient huit, de trois générations différentes. Mais depuis longtemps déjà, il était tout seul. Le dernier à être né là, à y vivre, à faire vivre la maison. Après lui, tout disparaîtrait, c’était certain. Ses neveux habitaient Paris, que feraient-ils d’un vieux mas perdu ?

Il avait vu les anciens mourir peu à peu, et les maisons se vendre. C’était ainsi que les Anglais étaient arrivés, avaient retapé les ruines, avaient fait revivre le patelin, avaient même organisé un club d’œnologie. Cela avait mis du rythme dans les rencontres et le vieux avait apprécié discuter avec eux et leur raconter la vie d’avant. Il se souvenait de son grand-père et de tout ce qu’il lui avait appris, étant enfant. C’était avant la guerre, un autre temps. Les Cévennes n’étaient pas alors si fréquentées. Durant l’été, maintenant, il n’était plus rare de voir des embouteillages en sortie du village car c’était un croisement entre les Vans et Villefort. Comme tout le monde, il râlait lorsqu’il entendait les bruits de moteur remonter de la vallée, les klaxons préventifs dans les virages de la route serpentine, durant la période estivale. Comme tout le monde il se désolait, l’hiver, de ne plus voir personne et regrettait le temps où il y avait encore un bar ouvert, où il y avait un restaurant, des joueurs de belote. Il regrettait aussi le temps où l’église servait encore, où le père Ambroise venait délivrer son sermon dominical. Cela n’était plus près d’arriver : l’église avait été vendue à des Parisiens qu’on n’avait jamais vu en dix ans. Le toit s’était effondré en partie lors d’un orage. Quant au bar, et au restaurant, la veuve Ponteil avait arrêté à cause de l’arthrite. La vallée s’éteignait progressivement., voilà tout. Il n’y avait pas d’emplois. Et que voulait-on qu’on y fasse ?

Vingt ans auparavant, le maire avait eu l’idée de faire venir un éleveur de poulets. Cela avait généré deux emplois, celui des deux propriétaires. Cela avait surtout causé une pollution déplorable dans la Gagnière. Le vieux se souvenait d’y avoir pêché des écrevisses jusqu’à ce que l’exploitation ne vienne tout pourrir en amont. Fort heureusement, les éleveurs firent faillite au bout de cinq ans et la mairie tenta d’assainir à nouveau la source. Mais les écrevisses ne revinrent pas.

Le vieux avançait dans les fourrés avec difficulté. La nature n’était plus entretenue comme autrefois. Il avait beau passer régulièrement et nettoyer la draille et les sentiers, la nature reprenait ses droits, saison après saison. La pluie faisait de sacrés dégâts, quand même. Il fallait parfois remonter un muret, consolider un escalier, déblayer les ruisseaux chargés de branchages, de feuilles et de galets. Tout le monde semblait s’en foutre dorénavant. Il n’y avait plus que le vieux qui s’en préoccupait, et qui remontait inlassablement la colline pour en inspecter les failles.

Il faut dire qu’une quinzaine d’années auparavant, il y avait eu un glissement de terrain qui avait fini sur la route départementale. On avait entendu un grand fracas, comme un craquement, et un morceau de la serre de barre s’était détaché, entraînant deux terrasses, une ruine et vieux et majestueux chêne vert. Combien de mètres cubes de terre et de cailloux avait-il fallu déblayer alors ? La route avait été condamnée pendant trois semaines.

Des glissements de terrain, le vieux n’en avait pas connu beaucoup. En tout cas, pas sur la commune. Il y en avait eu plus bas, au Brésis, c’est vrai. Mais c’était la faute à cette saleté de pins qui poussaient partout dans les Cévennes. Les Anglais se moquaient de lui quand il leur parlait des pins, avec une haine farouche. C’est une essence qui n’existait pas naturellement dans ce coin. Il n’y avait originellement que des chênes, des châtaigniers et des arbousiers. Mais à cause des mines, il fallait du bois pour l’étayer des boyaux, et quoi de mieux que le pin, qui pousse vite et offre une qualité de coupe facile ? Alors les Mines ont fait planter des pinèdes. Mais le pin, c’est pas un arbre neutre. Il perd ses épines et ça fait un tapis au sol qui est si compact qu’il en perd son oxygène naturel. Et lorsque les épines se retrouvent dans les cours d’eau, elles sont si acides que progressivement les poissons s’en vont. Une saleté, ces pins. Et à cela, il fallait ajouter que lors des feux de forêt, les pins brûlent plutôt bien et dégagent des vapeurs toxiques. Le vieux râlait contre les pins et ne manquait jamais de signaler leur présence indue à l’Office National des forêts. Lesquels s’empressaient de ne rien faire, bien entendu.

Avant, quand il était enfant, dans cette partie de la montagne préservée des pins, il allait avec son grand-père chercher des champignons. Les bouletières sont des secrets au même titre que les sources, dans les Cévennes. Et c’était lui qui savait où se trouvaient les cèpes comestibles. Son grand-père lui avait appris qu’on les trouvait au pied des châtaigniers principalement, qu’il fallait attendre deux jours après une forte pluie pour que les premiers champignons sortent et que d’une année sur l’autre, la bouletière se déplaçait légèrement, suivant une sorte de filament. Au bout d’un moment, il avait réussi à les débusquer à l’odorat. Les champignons ont une flaveur très particulière, un mélange d’humus et de pourriture. Cela n’avait pas grand-chose à voir avec les champignons de Paris, pauvres petits globules blancs insipides qui se prélassent dans les barquettes des supermarchés. Cela ne lui viendrait pas à l’idée d’aller acheter ce genre de truc, du reste. Il avait pris son sac de jute au cas où il croiserait quelques cèpes mais il était trop tôt encore. Le soleil n’était pas assez chaud pour que les premiers puissent apparaître. Mais il repérait les lieux, sait-on jamais.

Il passa devant une ruine formée de quatre pans de murs délabrés, avec un pin au milieu. Autrefois, c’était une maison. Il y avait eu des gens qui vivaient dedans mais il ne les avait jamais connus. Son grand-père lui avait parlé des Jimbert. C’était des protestants. C’était tout ce qu’on savait d’eux. Un beau jour, ils sont partis et la maison est tombée en ruine. Cela arrivait parfois, les gens venaient, d’autres partaient, il n’y avait pas de suivi. Il s’arrêta à cet endroit et s’assit sur un muret encore bien solide. Les anciens ne construisaient pas n’importe comment, quand ils faisaient leur mur, c’était pour plusieurs générations et aussi pour les fesses du vieux. Il sortit une gourde et but goulûment quelques lampées d’eau fraîche. Il en profita pour contempler la nature environnante. C’était bien vrai qu’il n’y avait plus de chemin pour venir jusqu’ici. Cela l’épuisait un peu plus à chaque fois de faire la route. Mais c’était une mission importante. En bas, il voyait les phares des voitures passer dans la brume matinale. Il y avait peut-être déjà des cueilleurs de champignons, des types près à les arracher de terre avant leur maturité juste pour éviter que d’autres ne les prennent. Il y avait des abrutis profonds dans cette vallée, pour sûr.

Il reprit son ascension et passa devant l’endroit où s’était produit le dernier éboulement. Cela lui faisait quelque chose à chaque fois. Mais l’espace avait été réaménagé, l’office des forêts avait planté des chênes dont les racines avaient trouvé leur chemin dans le sous-sol rocailleux de la colline. Tout tenait bon maintenant. Lorsque les gars de la voirie avaient dû déblayer la route, ils n’avaient pas trop rigolé. Et encore moins lorsqu’ils ont trouvé une robe à fleurs avec un squelette dedans, au détour d’une pelletée de tracteur. C’était le gros Marcel qui était à la manœuvre. Paraît qu’on l’a entendu jurer jusqu’à Bessèges. Et alors la gendarmerie est intervenue, a pris le corps, fait des analyses. Pendant un mois, on n’a parlé que de cette morte. Le vieux se souvient que le maire n’en pouvait plus parce que les associations de familles de disparues le harcelaient au téléphone pour en savoir plus sur l’âge et la date de la disparition. Quand la gendarmerie a publié les résultats, tout le monde se calma : il s’agissait d’une jeune femme entre seize et vingt ans, morte dans des circonstances inconnues autour des années 1940. C’était pendant la guerre. On pensa à un règlement de compte, une martyre de la résistance, une collabo tuée à la libération, tout y passa. Mais les archives municipales ne permirent pas d’en savoir plus sur ce drame, puisqu’elles avaient brûlé dans les années 70, et l’affaire fut abandonnée très vite. Le vieux avait bien suivi tous les rebondissements en revanche. Comme il faisait partie des anciens, on était venu le voir, il avait été interrogé, bien sûr. Mais non, il se voyait pas qui ça pouvait être, et cette robe à fleurs ne lui évoquait rien. Les filles du village n’avaient pas les moyens de s’en offrir en tout cas. Peut-être était-ce quelqu’un d’Aujac ? Le vieux en connaissait des filles d’Aujac, à l’époque. Et de Bonnevaux et de Génolhac et même de Villefort. Pardi, il avait été jeune lui aussi.

Cependant, l’âge pesait durement sur son dos actuellement et il gravissait avec peine les derniers kilomètres qui le conduisait en haut de la Serre de Barre. A un moment, il retrouvait un chemin de randonnée, puis ensuite c’était une sente qui suivait un relais électrique et enfin, il parvint à son but. L’endroit était assez escarpé mais la terre était meuble, contrairement aux autres endroits très rocheux. Il y avait une croix, plantée là en 1876, d’après la gravure faite dans le socle. Autour, des châtaigniers à perte de vue. Les sous-bois étaient couverts de feuilles. Tout cela n’était pas très bien entretenu, déplora-t-il. Avant, il y avait les gardes forestiers qui patrouillaient et faisaient leur rapport. Il l’avait été lui-même pendant plus de vingt ans. C’est sûr qu’il connaissait le coin, à force. Mais au bout d’un moment, la mairie a trouvé que ça coûtait cher à entretenir un tel poste. On l’a mis aux espaces verts, puis à la voirie, puis à la retraite. Et après, plus rien n’a été entretenu régulièrement. Il ramassa quelques châtaignes tardives, pour la fin de ce mois d’octobre, que le vent avait fait chuter dans la nuit. Il pourrait s’en griller quelques-unes. Les Cooper avaient trouvé ça très authentique sa manière de faire une « roustide », avec son vieux boufadou noirci, ce long manche semblable à un didgeridoo, qui lui permettait de souffler les braises à distance. Authentique, voilà ce qu’était devenue sa vie cévenole. Au pied de la croix, il but une bonne goulée d’eau en contemplant son petit monde protégé que plus personne ne connaîtrait intimement comme lui. Alors, après les grands orages, il reprenait momentanément du service, pour vérifier que ses collines vont bien, que les arbres ont tenu le coup et qu’il n’y aura pas d’autres glissements de terrain. Ce serait dommage que les collines révèlent à nouveau ses petits secrets.

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