Le pyromane

« Le pyromane » est une nouvelle plutôt psychologique qui vous fera plonger dans la tête d’un pyromane … laissez-vous enflammer !

Des flammes. Rouges ardentes, orange vifs, jaunes d’or et bleus saphir. Elles crépitent et s’élèvent. Elles se meuvent et flamboient. Leur ballet a beau tout décimer sur leur passage, je suis hypnotisé. Elles ne brûlent pas, elles dansent. Elles dessinent des formes, des mots et messages dont je suis le seul à en percevoir le sens. Le crépitement du feu retentit à mes oreilles comme les secrets qu’une femme nous murmure penchée sur notre épaule. Je me sens grisé, électrifié. Dans mes veines coule ce feu dévastateur. Jouissance et terreur se mêlent en une tornade destructrice. Je n’ai pas pu m’en empêcher, il fallait que je le fasse, que je libère ce désir, ce besoin qui bouillait au creux de mon ventre. A cet instant précis, je ne suis plus habité par aucun travers, je suis simplement et complètement rassasié. La faim ne me tenaille plus. Je sais que cette nuit elle ne me réveillera pas. Oui, je dormirai bien ce soir. Plus de sursaut, plus de démangeaisons, juste le sommeil réparateur et le souvenir si tangible des flammes qui courent derrière mes yeux.

La chaleur qu’elles dégagent m’enveloppe à l’instar des bras d’une mère. Je sens mes sourcils et mes cils roussirent mais cela fait partie du rituel. L’odeur âcre me prend à la gorge tout autant qu’elle m’enivre. C’est cette communion entre contrastes qui rend cet élément si irrésistible. Son chant m’appelle lorsque je suis seul. Or la solitude est mon fardeau quotidien. Alors que le souffle du vide m’habite chaque jour que Dieu fait, ici, près des flammes, je suis à nouveau entier, et sa brûlure ramène le souffle de la vie à mes poumons. Le feu ravage et purifie. Et grâce à lui, je renais.

J’ai enfin le contrôle, le pouvoir. Ce feu est autant ma création que je suis la sienne. Je suis son créateur et il est ma chose, mais il est aussi mon maître et je suis son esclave. Tel est le paradoxe de ma vie. Sans cesse à tanguer entre le bien et le mal, le feu et l’eau. J’ai beau résister, chaque fois je me soumets. J’ai déclenché ce feu. Par ma volonté, et par ma main. Néanmoins, on ne peut contrôler ce qui est incontrôlable. Je sais qu’à tout moment, le vent pour tourner, et me trouvant trop près … Mais c’est aussi ce danger qui me guette et qui me surveille du coin de l’œil qui m’exalte. Le chatoiement des flammes, la mouvance des couleurs, le dessin de ses formes me fascinent. Et pourtant, aussi grande est ma dévotion, la peur ne me quitte pas. Je n’ai pas peur des conséquences, je n’ai pas peur des dégâts qu’elles causent et dont je suis responsable. Ce qui me terrifie c’est le pouvoir qu’elles détiennent sur moi. Le fait que malgré tous mes efforts, je ne peux leur résister. Elles m’appellent et j’accours. Alors peut-être que oui, d’une certaine façon, je deviens puissant grâce à elles, mais justement, ce n’est qu’une transformation éphémère et intense. Telle une drogue elles m’envoûtent et me charment tant et si bien que je suis en transe à partir du moment où l’effet jubilatoire s’estompe jusqu’à ce que j’ai pris une nouvelle dose. Je dépends totalement de ces moments. Ils comblent tout ce que je n’ai pas, tout ce qui me manque. Le feu me comprend et m’accepte tel que je suis. Ce ne sont pas seulement des flammes, ce sont l’incarnation d’un être supérieur. D’un Créateur. Et cette peur qui côtoie le délice que les flammes me procurent rajoute un peu plus de fascination à ma lubie.

La nature humaine est complexe : tout ce qui terrifie, au summum de son atrocité, est tellement mystérieux et inconcevable, que cela fascine. Pourtant loin d’eux, viendrait l’idée d’admettre cette ambigüité. Car il y a un autre aspect étrange de la nature humaine : la fierté, et ce que j’appelle la moutonnerie. Chacun se juge par rapport aux autres, et bien qu’il souhaite se démarquer de la masse, il garde tout de même en lui le besoin de se fondre dans la masse. Au fond, suis-je si différent ?

Tandis que je contemplais les flammes devenir toujours plus grandes, toujours plus hautes, je les entendis :

  • Bien sur que tu es différent, Aidan. Tu as un avenir à part en ce monde.
  • Comment le savez-vous ? demandais-je, soupçonneux
  • Parce que nous allons te guider. Tu n’es plus seul, désormais, et tu ne le seras plus jamais, susurrèrent-elles.

Un sourire s’étira sur mes lèvres. Le premier depuis bien longtemps. Les muscles de mon visage semblaient s’être déliés.

Il était temps de partir. Mais je n’en avais aucune envie. Bientôt, les pompiers arriveraient et s’ils me trouvaient sur les lieux … J’embrassai du regard une dernière fois les meubles calcinés, les rideaux en poussière, les murs noircis, la fumée épaisse. Parmi ces ténèbres paradait d’une démarche altière le feu dans sa robe aux mille joyaux. Rubis, cornaline, grenat, opale, agate.

Je sortis de la maison incendiée à contre cœur. J’ôtai ma combinaison, la rangeai en boule dans mon sac et sans un regard en arrière (car je savais que sinon, j’y retournerais) je m’avançai vers la route. Au loin, j’entendis les sirènes. Je me mis à courir, les joues brûlantes malgré le froid du dehors.

 

Le pyromane a encore frappé.

Le petit bourg du Limousin est devenu le terrain de jeu d’un pyromane. A son actif, déjà quatre maisons ont péri sous les flammes : comment après un tel nombre d’attaque ce criminel peut-il être encore non identifié ? C’est la question que se posent tous les villageois. Un père de famille et boulanger du coin a déclaré non sans colère « que cela ne pouvait plus duré. Nous sommes peu nombreux et pourtant la police ne fait rien ! Ou serait-ce justement pour cela ? Il est grand temps d’arrêter de flâner ou nous nous chargerons nous même de faire régner l’ordre ! ». Des paroles lourdes de menaces qui ont fait réagir les autorités. Plusieurs hommes ont été envoyés en renfort afin d’appréhender ce pyromane. L’absence de témoin,  l’absence de morts, ou encore l’éloignement des maisons brûlées du reste du quartier, indiquent sans nul doute que le responsable possède assez de renseignements pour agir en toute impunité. Alors une question se pose : y vit-il ? Est-il animé par une quelconque vengeance à assouvir ? Telles sont les pistes que la police tente de clarifier. Espérons qu’il n’y aura pas besoin d’un autre incendie afin d’arrêter cette « folie des flammes ».

 

Je roulai en boule le journal dans mon poing rageur en serrant les dents. Rien de pire ne pouvait m’arriver. La rage enfla dans ma poitrine. De quel droit voulait-on m’empêcher de faire ce pourquoi j’étais doué ? Comment pouvaient-ils bafouer mon audace ? Comme ils l’avaient si bien souligné, j’avais fait en sorte que personne ne soit sur les lieux. J’aurais très bien pu faire brûler les propriétaires avec leur maison, mais je n’en avais rien fait. Et comment me remerciaient-ils ? En tentant de me jeter sous le joug de la justice ? Quelle justice ? Il n’y avait pas de justice en ce bas monde ! Le monde était gouverné par la loi du plus fort. Et les faibles tels que moi se faisaient lapider dans l’arène.

Je cognai mon poing contre le mur qui trembla.

  • Aidan ? appela la voix nasillarde et empâtée de ma mère.

Rien qu’à l’entendre j’avais envie de cogner encore et encore jusqu’à ce que le sang coule et que sa voix disparaisse de ma mémoire. Je pris sur moi et descendis au salon. Elle y était affalée comme une larve, les cheveux en désordre, les vêtements froissés. De gros cernes violacés creusaient ses joues émaciées. Le blanc de ses yeux vitreux avait viré au rouge. Sur le tapis jonchaient des débris de bouteilles vides. Combien de verres avait-elle bu ? Du matin au soir, elle ne savait faire qu’une seule chose : boire. Il n’y avait pas de place pour moi, pas de place pour une quelconque reconnaissance, ou juste une présence. Personne à qui parler, personne pour m’écouter. J’avais développé un dégoût profond pour cette femme qui n’avait pas été une mère.

  • Qu’est-ce que tu fous ? cracha-t-elle en me regardant sans me voir.
  • Rien, me contentais-je de répliquer.
  • Comment ça, rien, espèce d’ingrat ? gronda-t-elle en essayant de se relever.

Je détournai le regard. La faim s’éveilla en moi. J’en avais tellement besoin à cet instant. Le soulagement, l’excitation … le feu était une délivrance. Ici, j’étais pris au piège. Cette maison était ma cage et ces gens mes geôliers. Mes geôliers et bourreaux.

La porte claqua soudainement, interrompant les insultes de ma mère. Les pas lourds de mon père retentirent. Il ne tarda pas à apparaître de toute sa hauteur sur le pas de la porte du ridicule salon. Lorsqu’il entrait tout semblait rapetisser, moi y compris. Mon cœur s’accéléra. Une bouffée de panique m’étreignit. Des barreaux parurent tomber du plafond afin de cloisonner les sorties. Les yeux noirs de mon père me toisèrent fixement. Si fixement que je ne pouvais m’y soustraire. Des éclairs semblaient tonner dans leur profondeur. Des éclairs qui allaient me frapper de plein fouet. Encore.

Ma mère se leva maladroitement, le visage rouge. Elle paraissait trop fragile pour le monstre qui vint se tenir derrière elle. Quel étrange couple ! Et dire que c’était mes géniteurs … Je ravalai mon mépris et fis un pas discret en arrière.

  • Déjà là ? Tu n’as donc jamais cours ? suspecta mon père de sa voix de baryton.

Il posa sa large main sur l’épaule de sa femme. Elle ne lui arrivait même pas à l’épaule et elle parut s’affaisser sous ce poids. Je préférai ne pas répondre. L’école ? C’était une blague ! Une autre prison avec d’autres geôliers et des compagnons de cellules qui n’avaient de cesse de me rabaisser, se moquer, et me cracher dessus. Pourquoi devrais-je subir cette épreuve ? Combien de fois avais-je rêvé y mettre le feu à cette école ? Et entendre tous ceux qui m’avaient tant fait souffert hurler sous la brûlure infernale des flammes ? Le désir du feu se fit peu à peu plus présent. Dévorant toute volonté, toute révolte. Je n’allais quasiment plus au lycée. D’ailleurs y avais-je jamais réellement travaillé ? J’avais essuyé mauvais résultat sur mauvais résultat, remontrances sur remontrances, affronts sur affronts. Coups sur coups.

  • Tu n’es bon à rien ! A rien ! Et tu viens déranger ta mère ? tonna-t-il en s’avançant vers moi.

Je savais ce qui allait suivre. Rien de nouveau sous les ténèbres. Il commença par me pousser. Il avait une telle force que je fus projeté contre le mur. Ma tête s’y cogna brusquement. Il rit.

  • Fillette ! Branleuse !

Il m’attrapa par le tee-shirt, son visage furieux à deux centimètres du mien. Il me souffla son haleine de tabac dans la bouche et j’eus l’impression de suffoquer. J’étais impuissant et pétrifié face à lui. Aucun contrôle, aucun pouvoir. Je n’étais rien, moins que rien.

  • Tu n’en as jamais assez ? hurla-t-il, les yeux énormes.

Puis les coups plurent. Ses poings s’enfoncèrent dans mes côtes, mon abdomen. Il me fracassa le nez ; le sang se déversa sur mes lèvres. Goût de fer et de sel. Je tombai à terre, je suffoquai réellement cette fois-ci. Il n’en tint pas compte. Il ne pouvait plus s’arrêter, il se déchaînait. Ses coups de pieds remplacèrent ses poings. J’encaissai coups sur coups, étouffant des plaintes. La douleur et la honte se disputaient à part égal. Si je pouvais lui faire mal comme j’avais mal … Et elle ne dit rien. Elle ne fit rien pour l’arrêter, pour me protéger. Quand il eut finit, j’étais en mille morceaux. Il avait la chemise humide et les poings en sangs. Le pire c’est qu’il semblait satisfait de lui. Il poussa un soupir et m’aboya :

  • Lève-toi !

Me lever ? Cela me paraissait humainement impossible. Pourtant je savais que si je ne me relevais pas une punition exemplaire m’attendrait. Avec le peu de forces qu’il me restait, je me mis sur mes pieds. La tête me tourna rapidement et je dus me tenir à une chaise pour ne pas m’effondrer. J’étais à demi plié en deux et mon père grimaça une moue narquoise. Ce fut la goutte de trop. La haine incendia mes terminaisons nerveuses. Il fallait qu’il souffre. Et il fallait que j’extériorise le feu qui brûlait en moi. Je boitai jusqu’à la table basse et renversai toutes les bouteilles. Ma mère poussa un cri d’indignation. Mais je fis la sourde oreille. Je m’avançai vers le bar et jetai tout l’alcool dans la pièce. Je me réfugiais dans le couloir et sortis mon briquet porte bonheur de ma poche arrière. Il ne me quittait jamais. Aujourd’hui sonnait l’heure de notre séparation. Sans plus y réfléchir, je jetai le briquet sur le sofa imbibé de whisky. Les flammes ne tardèrent pas à jaillir, de toute beauté. Mes parents crièrent mais je n’entendais plus que les bonds de mon cœur dans ma poitrine. Les flammes s’élevèrent et se propagèrent. Les coussins, le tapis, les rideaux … tout flamba. Ils étaient pris au piège. Comme je l’avais moi-même été. Je fermai la porte et la bloquai avec le dos d’une chaise. La chaleur filtrait à travers la faible épaisseur du bois. Mes parents tapèrent dans les murs, hurlèrent de peur … Je montai dans ma chambre prendre mon sac et sortis de la maison en inondant le sol d’alcool derrière mes pas. Je franchis le seuil de ce qui fut ma prison. L’air vif me fouetta. Il avait un goût d’espoir. De liberté. Je grattai l’allumette et la jetai dans l’entrée. Elle tomba sur les lattes de bois. Et le feu jaillit. Jaillit. Si flamboyant ! Il semblait ne jamais avoir autant brûlé pour moi. La pression qui obstruait ma respiration disparut soudainement. J’avais agi sans réellement m’en rendre compte, comme un automate. C’était la première fois que j’utilisais le feu non plus dans le seul but de m’émerveiller, mais pour régler mes problèmes. La satisfaction gonfla en moi. Je reculai de plusieurs pas pour contempler mon œuvre. La maison prenait feu. Ma maison. Et cette fois-ci, il y avait quelqu’un à l’intérieur. Ils allaient asphyxier … Je n’eus qu’une seule pensée pour eux ; toute mon attention se concentra alors sur les flammes dansantes, leur odeur, leur chaleur, leur couleur, leur sens. Elles dansaient de joie. L’excitation, la gratification balaya tout autre sentiment négatif. Je me sentis … libéré. Oui, libéré. Jamais plus je n’aurais à subir leur méfait. Désormais, il n’y avait plus que moi et les flammes. Le feu dévora mon passé. Et j’étais prêt à avancer dans le présent.

Je ne fis pas un pas que j’entendis un bruit strident. Des sirènes de pompiers gâchèrent ce moment unique. Comment pouvaient-ils arriver si vite ? Je me souvins alors que je vivais non loin de deux petites fermes. Et que tous étaient aux abois. Où me cacher ? Accompagnées par les sirènes des pompiers, les sirènes de la police retentirent à leur tour. Je voyais déjà au loin sur la route la silhouette de leurs véhicules. Je me tournai à nouveau vers la torche, comme un serpent écoutant les mélodies de son dresseur. Comment se défaire à ce spectacle grandiose ? Je n’eus pas le temps de me poser cette question que je fus cerné. Les véhicules de police étaient arrivés des deux côtés afin de me prendre en traître. Derrière eux, les hommes du feu sautèrent de leur camion vêtus de leurs combinaisons, de leurs casques et de leurs gants. Ils déroulèrent les tuyaux d’eau. Je détournai les yeux. Non. Ils ne pouvaient pas m’éteindre !

Les flics sortirent à leur tour, armes en main. Ils les braquaient droit sur moi, comme si je n’étais rien de plus qu’un criminel dangereux.

J’aimais juste le feu. Je détestai juste ma vie.

  • Levez les mains bien hautes et ne faites plus un geste ! me cria l’un d’entre eux. La partie est finie.

Devant moi, les flammes faiblirent. Peu à peu. Jusqu’à s’éteindre.

 

3ème prix du Concours Littéraire du Lycée Edouard Branly.

Both comments and pings are currently closed.

Comments are closed.